Desert blanc (IV)

Par Karim Moutarrif

Tout avait basculé. Il fallait changer de vie, changer de corps.

Il s’en voulait d’être parti. D’avoir fui parce que c’était de­venu insupportable.

Il était revenu parce que c’était insupportable de rester si longtemps loin d’ici.

Mais tout ça était absurde dans le fond.

S’il était parti, c’est qu’il ne pouvait plus rester.

 

Je sentais que je ne pouvais pas être que d’ici.

Tout petit, il m’est resté gravé dans la mémoire l’image de ce bateau qui fendait les eaux.

Dans le fond, il n’y avait ni ici ni là-bas.

Il y avait surtout ici-bas.

Quand je regardais la carte je voyais un point perdu dans le globe et le reste à parcourir.

J’étais déjà frustré à l’idée que je ne pourrais pas tout voir.

Il relisait cela dans de vieux cahiers où il avait inscrit sa rage d’adolescent.

Beaucoup de choses s’étaient définitivement jouées à ce moment là.

 

Il reprit le chemin de terre rouge, cette terre ferrugineuse que le soleil desséchait inexorablement, un peu plus chaque jour, pour accéder au bitume de la route.

Il se demandait toujours comment la sécheresse n’avait pas fini par tout désintégrer.

 

De l’autre côté, il y avait l’océan, immense, mystérieux dans la nuit tombante.

Il était seul dans le soir couchant et sa solitude coïncidait avec les ruades des vagues sur le roc impassible.

Il reprit le chemin vers ses hôtes.

 

Il vit une enseigne de Coca-Cola traduite dans la langue du pays. Jusqu’où le Royaume du Plastique était prêt à aller pour vendre.

C’était à la fois drôle et tragique.

 

J’ai bu du Coke aussi, cette boisson qui a violé toutes les intimités culturelles de la planète.

Je ne suis pas fier de moi.

C’est rare que j’en boive aujourd’hui.

Là-bas, je n’avais pas de recul. C’était, comme ils disent, sweet.

Le Coke c’était l’Amérique, et l’Amérique un cliché.

Plus tard, j’ai vu l’Amérique, ça n’avait plus rien à voir avec la douceur du folk et du grand rêve que j’avais à l’esprit.

Du Coke, j’en ai vu, jusque dans le tréfonds du pays de mon père. Dans son bled natal pourtant collé à la préhistoire.

Il n’y avait pas d’électricité mais il y avait du Coke!

La route s’arrêtait loin de là, la piste faisait une bonne quarantaine de kilomètres. Mais au bout il y avait du Coke et un générateur à essence pour alimenter une TV noir et blanc.

Action at a skateboarding park

D’ailleurs, le téléphone a sonné, dans une autre vie.

Quelque chose ou quelqu’un a décroché.

Un très mauvais enregistrement d’une voix féminine très suave se fit entendre.

De plus en plus d’ailleurs, il devenait difficile d’avoir un être humain au bout du fil.

Depuis la naissance des ressources humaines.

Arrière musical bon marché d’une radio commerciale. Une voix d’homme.

Le monsieur vous interpelle. C’est à quel sujet. Vous expo­sez votre problème. Il vous demande votre immatriculation d’abord, avant d’aller plus loin.

Ensuite il disparaît dans la ligne et du jazz de supermarché prend la place.

On sent le second palier plus soigné, l’univers plus feutré.

 

Il resurgit dans le récepteur: tout est sous contrôle.

Je suis sur son écran. Il m’a dit mon nom et mon adresse.

Je lui ai dit que justement j’appelais pour signaler que je n’habitais plus là.

Si je déménage, je serais de nouveau leur client.

Je voulais juste changer le nom sur la facture de téléphone, je n’habite plus ici.

Je serais toujours sur leur écran.

Un mariage de raison pour avoir l’électricité.

Pour la définition des couleurs de ma télévision que j’allume que très rarement.

Et justement d’un coup de télécommande, il illumina l’écran.

Des images d’un désert de sable apparurent.

Quatre amazones participaient à un rallye.

Suréquipées et bardées de gadgets.

Très fières, elles contaient leur périple dans la misère.

Aux nouvelles, bien sûr, au moment de la cote d’écoute la plus chaude.

Le jeune pasteur qui les observait se demandait quels pê­chés elles avaient commis.

Non loin de là, la femme courait dans le soir tombant.

Les cheveux au vent. Le foulard dépareillé.

Soulevant sa robe pour mieux courir vers nulle part.

Cette femme vient de perdre son enfant.

Elle revient de l’hôpital, le seul qu’il y a dans ce pays.

La mort du nouveau-né, le troisième, est due à des causes mystérieuses.

Le mauvais oeil y est pour quelque chose.

La femme ne courait vers nulle part, elle ne sentait même plus ses chevilles se tordre dans cet immense champ labouré, qui la séparait du bidonville où elle habitait.

Elle était hallucinée et des larmes amères coulaient de ses yeux, sur ses joues. Cet enfant qu’elle avait porté plus de huit mois, qu’elle avait senti grandir et bouger en elle était devenu un mirage.

Elle venait d’apprendre la nouvelle.

Elle venait de voir l’enfant mort à jamais.

Dans ces pays, pas de suivi médical de la grossesse, pas de prévention, pas d’argent, de toute façon.

C’est drôle comme les mêmes êtres, selon les endroits n’ont pas la même valeur.

Le rallye est passé à côté, dans un bruit infernal et une tempête de poussière.

Quelques indigènes sont morts. Mais que ne pourrait-on pas faire pour distraire les gens du Nord.

Bien sûr, personne n’avait vu la femme qui courait dans son désespoir. Elle non plus.

 À travers la fumée de ma cigarette, entre l’abat-jour et la fenêtre, je revoyais ces images.

Je reconsidérais la situation.

Je me suis levé.

Je suis sorti, engoncé dans mon manteau d’hiver.

Je méditais ainsi en marchant dans la neige.

L’été était bel et bien fini et les tropiques quittèrent avec lui les lieux.

Vers le Sud.

D’ailleurs quand l’hiver s’installe, on oublie qu’il y a un été.

Et moi j’étais là, et ma tête moutonnière avait suivi, vers le midi.

Le répondeur enregistrait les messages en attendant mon retour.

Ces images me hantaient, elles revenaient à mon insu m’oc­cuper l’esprit. Je regarde sans voir. Elles occupent toute ma vision.

 Maintenant que tu m’as retiré de ta vie, j’essaie de reconsti­tuer le puzzle de la mienne, avec des pièces qui m’arrive  en désordre, des archives de la mémoire.

Je suis ici et ailleurs et je ne sais plus où je suis.

Après tant d’années d’absence, il allait s’asseoir en tailleur dans un coin du patio. À même le zellij propre.

Regarder le rituel du thé illuminé d’une intrusion solaire.

La bouilloire siffle.

La poignée de thé dans la théière.

La rincée.

L’addition de la menthe et du sucre et le retour au feu avant la dégustation.

Les bruits de bouche pour refroidir la boisson chaude.

Rien n’avait changé.

Quelqu’un frappe à la porte, entre et s’installe.

 

Il pensa à la simplicité de la mort, dans ces contrées encore bibliques pour un temps.

Les gens du peuple n’avaient que la terre pour sépulture.

Seul artifice, une pierre orientée différemment indiquait le genre de l’occupant.

Le vent et la pluie finissaient par avoir raison du petit tumulus et la pierre tombale se couchait.

La Nature réintégrait ainsi son bien.

Quand la mort n’était plus un culte, le sable avait déjà recouvert l’ensemble pour l’éternité.

 

D’ailleurs le sable et l’éternité ne font qu’un.

Le sable est un miroir.

Il rappelle la condition première.

 

Et tu redeviendras poussière.

Dans un mouvement inexorable.

Une fatalité sympathique, en somme.

 Valmalenco (IT) - laghetto di Campagneda - pattinata su lago ghiacciato

Je voulais m’enfoncer loin dans le temps.

Au tout début.

Comment les choses se sont imbriquées.

Je voulais m’éloigner de ce monde qui m’avait envahi, pour voir un peu plus clair. Me défaire de mon barda, redevenir nu comme le premier homme, puis revenir par les méandres de moi-même.

 

Pendant qu’il cheminait entre les collines que la ville avait sauvagement assaillies, les orangers amers de la grand rue dispersaient le parfum de leurs fleurs.

 

C’était un parfum fétiche. Qui remontait à la nuit des temps.

Une brise soufflait de la mer par un beau soir de printemps.

Il avait l’impression que toutes les maisons étaient closes sur leurs habitants.

Qu’il était seul dans la ville.

Il aurait voulu marcher longtemps sur cette route.

Même le bitume était devenu amical.

 

 

Je regardais la patinoire de ma fenêtre.

La neige avait habillé la ville de sa robe blanche.

 

Sur le stationnement d’en face toutes sortes de voitures que l’Amérique, le Japon et l’Europe avaient pu produire, étaient garées.

 

En fait, la tranquillité du quartier était elle-même contes­table. L’immeuble où il nichait, était pris entre le  chemin de fer, en-deça du fil qui chante et une rue qui descendait droit d’un hôpital avec le cortège d’ambulances qui l’accom­pagnent.

De surcroît la proximité d’un croisement permettait de compter tous les véhicules qui s’arrêtaient au stop, toute la nuit.

L’été y était torride.

 

Le thermomètre indiquait moins quarante avec le facteur vent.

Puis j’ai cru avoir la berlue.

Une caravane de chameaux faméliques apparut dans le sta­tionnement puis les animaux s’écroulèrent un à un avec leur passager.

Les voitures démarrèrent en contournant les bêtes et les hommes.

On aurait dit que les uns et les autres n’appartenaient pas au même monde. Que les automobilistes voyaient des obs­tacles, des formes, sans saisir la réalité.

Peut-être bien qu’ils ne voyaient rien du tout?

 

J’ai saisi mes jumelles et scruté de plus près.

Il me sembla que la situation était grave.

Qu’on ne pouvait pas laisser cela se passer sans intervenir.

J’ai décroché le récepteur de mon téléphone, il n’y avait plus de tonalité!

 

De ma fenêtre, je vis plusieurs passants sur les trottoirs longeant le stationnement. Ils n’accordaient aucune atten­tion à la scène qui se déroulait à quelques mètres d’eux.

 J’ai ouvert ma fenêtre et me suis  mis à crier à l’aide, mais apparemment personne ne réagissait à mes sollicitations.

Comme si on ne m’entendait pas.

J’ai couru pour ouvrir la porte, la serrure était bloquée.

Il se réveilla en sursaut.

C’était une espèce de cauchemar que la chaleur tropicale ambiante favorisait fortement. Il était superstitieux.

Ce rêve avait une signification. C’était un appel.

Et le climat y était propice.

L’air chaud et humide était étouffant.

Il était neuf ou dix heures du matin et ce qui lui parvint fut une odeur écoeurante de végétaline et de frites provenant du poulet frit Kontiki du coin de la rue.

Il se précipita dans la salle de bain pour se rincer le visage et continua sur sa lancée vers la cuisine où il lança une grosse cafetière.

Il remonta le store et le soleil envahit la pièce en même temps que l’odeur du breuvage.

Pendant qu’il s’en versait une tasse, il alluma une cigarette.

En avalant une rasade, il tira une bonne bouffée.

Il envisagea sa journée tout en allumant la radio.

Aux nouvelles, on annonçait que ces maudits sauvages s’a­musaient, justement, à planter du “pot”.

Tout le monde était gêné, le ministre, la police, les journa­listes.

C’était toujours délicat de “faire de quoi” vis-à-vis de gens qui posaient d’énormes problèmes de conscience à la ma­jorité “blanche”, disait un commentateur attitré.

Il sourit devant toute cette hypocrisie, tout en cheminant vers ses ablutions.

Il ne fallait pas se prendre la tête de bon matin.

C’était drôle de se retrouver tout seul.

Dans un appartement. Venu de nulle part, allant nulle part.

Tu n’étais plus là pour partager un café.

Je me souviens que par le passé, c’était un rituel auquel nous nous pliions avec un certain plaisir.

Nous parlions beaucoup toi et moi, c’était peut-être une erreur car nous avions fini par trop nous connaître.

Mais peut-être aussi que nous avions mieux appris à cacher ce qui ne relevait pas de notre relation.

Pour garder des jardins secrets qui devraient s’ouvrir au moment où nous ne serions plus ensemble.

Il avait reçu un coup de téléphone insolite du bout des âges.

 L’homme qui parlait était mon père.

Je n’ai senti aucune émotion de mon côté.

Il disait mon fils.

Il semblait fatigué par les années

Mais c’était trop tard.

Non, non ce n’est pas un mauvais remake de l’Étranger de Camus.

C’est la vérité nue des choses.

Quelque chose s’était détraquée il y a longtemps. Personne n’a crié gare.

Ils s’étaient éloignés l’un de l’autre depuis belle lurette.

Un vrai malentendu de a à z. Mais qu’y faire?

 

Mon père parlait une langue autochtone, à laquelle moi pur produit de la colonisation et de l’impérialisme, je n’ai jamais pu accéder.

Je n’en fais pas un drame comme lui ou d’autres.

C’est drôle d’être père et fils sans parler la même langue.

 

Il avait même dit à son père qu’il ne voulait pas faire subir à ses enfants ce que lui a vécu.

Le vieux n’a pipé mot, mal à l’aise.

C’était ainsi que les choses se sont passées.

Ils avaient de la difficulté à se comprendre.

Mais comment lui expliquer que de toute façon, au moment où il lui parlait, sa vie, lui son rejeton, était à terre.

Il lui aurait répondu, dans sa fermeture, tu n’aurais pas dû vivre avec une infidèle.

 

J’aurais monté le ton pour lui dire que rien n’y aurait changé.

Que l’infidèle je l’aimais, enfin que moi aussi j’étais un infi­dèle!

En raccrochant le récepteur, je suis resté là-bas.

 

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