Qu’est-ce que punir aujourd’hui?

Sophie Jankélévitch

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A propos du livre de Didier Fassin, Punir: Une passion contemporaine, Paris, Seuil, 2017

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Crime et châtiment: le titre du célèbre roman de Dostoïevski aurait aussi bien pu être celui du livre publié par Didier Fassin en janvier dernier, Punir, une passion contemporaine. L’auteur reprend d’ailleurs à l’écrivain russe le terme de châtiment et en revendique pleinement la connotation littéraire; ce choix lexical, comme il s’en explique dans l’avant-propos de l’ouvrage, permet de prendre de la distance aussi bien par rapport au sens commun que par rapport à la pensée juridique. Les réflexions de D. Fassin sur la « passion de punir » ont en effet une portée philosophique, anthropologique et politique  bien plus large, même si elles s’appuient aussi sur la théorie juridique.

Le livre s’articule autour de trois questions, évidemment inséparables les unes des autres, dont chacune fait l’objet d’un chapitre: qu’est-ce que punir? Pourquoi punit-on? Qui punit-on? Chaque question donne lieu au réexamen d’un certain nombre d’évidences que l’opinion commune, mais aussi la philosophie morale et la pensée juridique tiennent pour acquises. Se dessine ainsi une théorie critique du châtiment dont l’évolution des sociétés occidentales, en particulier française et nord-américaine – accroissement de la répression, violences policières, contrôles au faciès, populisme pénal – montre à la fois la nécessité et l’actualité. C’est en croisant une approche généalogique, dans le sillage de Nietzsche, avec une approche ethnographique fondée sur des enquêtes menées principalement en France, dans des maisons d’arrêt et dans des tribunaux, que Didier Fassin, regardant le monde social avec une « propension à l’étonnement », construit cette théorie critique. Nous prenons ainsi la mesure de l’abîme qui sépare ce qui est de ce qui devrait être. Mais il ne s’agit pas seulement de constater cet écart, dont on pouvait au demeurant se douter; le livre interroge les fondements mêmes de l’acte de punir, pour montrer que notre notion du châtiment n’a rien d’éternel ni d’universel. Si la transgression des normes est un fait qui s’observe à toute époque et dans toute société, si la criminalité – au-delà de la variabilité dans le temps et dans l’espace des actes qualifiés de criminels – est en elle-même un phénomène normal, comme le disait Durkheim, les réponses qu’on lui apporte sont extrêmement diverses.

Se libérer des fausses évidences relatives au monde social n’est pas chose facile, tant sont puissants les sentiments qui nous attachent à certaines croyances, particulièrement quand il est question de morale et de droit. Parmi ces croyances, celle qui concerne la relation entre « crime » et « châtiment », semble remarquablement tenace. Partant de la caractérisation du châtiment proposée par le juriste britannique H.L.A. Hart, Didier Fassin montre que sur les cinq critères énoncés, quatre sont invalidés par l’examen empirique. L’observation des faits nous apprend ainsi, entre autres, qu’entre punition et vengeance la frontière est souvent poreuse, que le châtiment n’est pas toujours administré par qui détient l’autorité légale pour le faire, et qu’il ne sanctionne pas nécessairement un crime, ou, pour le dire autrement et plus brutalement, qu’on peut très bien être puni sans avoir commis une infraction. Le châtiment de l’innocent est en effet une pratique courante. Il n’y a donc pas de relation nécessaire entre crime et châtiment. Un seul critère résiste finalement à l’épreuve empirique: le châtiment implique une souffrance infligée à l’auteur de l’infraction. C’est ici qu’est mise en œuvre la démarche généalogique. L’auteur reprend le questionnement de Nietzsche dans la Généalogie de la morale pour comprendre d’où vient l’idée que punir, c’est essentiellement faire souffrir. L’analyse, à laquelle l’ethnologie vient apporter son appui, fait apparaître l’équation entre punition et souffrance comme l’aboutissement d’une longue évolution. Là encore, les fausses évidences sont déconstruites. On est habitué à considérer l’auteur d’une infraction comme coupable d’une faute; à nos yeux, justice et morale exigent qu’il en soit puni par la douleur du châtiment administré. Mais il n’en a pas toujours été ainsi: sous l’influence de la religion chrétienne, cette économie morale du châtiment s’est peu à peu substituée, dans les sociétés occidentales, à l’ancienne économie de l’échange, dans laquelle l’agent ayant commis un acte répréhensible devait remettre les choses en l’état par le paiement d’une dette. On peut, avec Claude Lefort, voir dans cette logique de la faute la subsistance d’un élément théologique dans la pensée juridique; toujours est-il que le problème posé par cette place centrale de la souffrance dans la punition telle qu’on la conçoit aujourd’hui amène à se demander pourquoi on punit.

Deux grandes théories de la justification peuvent être distinguées. La conception utilitariste regarde vers l’avenir, la conception rétributiviste vers le passé. La première ne veut considérer le châtiment que sous l’angle de ses effets prévisibles sur la société, le but étant la prévention; pour la seconde, d’inspiration kantienne, le châtiment se justifie exclusivement par l’acte commis, qui doit être en quelque sorte expié: son auteur doit souffrir pour que justice soit rendue. Le châtiment doit être administré selon un principe d’égalité par rapport à l’acte. Ces deux théories ont en commun de légitimer l’acte de punir. L’observation des cas réels montre qu’elles se chevauchent souvent; mais surtout, elles n’épuisent pas les raisons pour lesquelles les sanctions sont appliquées. Pourquoi? Parce que l’acte de punir a une dimension passionnelle dont ni la pensée calculatrice de l’utilitarisme, ni l’éthique du rétributivisme ne peuvent rendre compte. La mise à jour de cet aspect du châtiment est l’un des intérêts majeurs du livre, dont elle inspire d’ailleurs le titre. Qu’il s’agisse de policiers procédant à des interpellations dans la rue, de juges ou de surveillants de prison, en France ou aux Etats-Unis (qui sont un cas-limite, précise Fassin), les exemples de brutalité, de cruauté gratuite, sont multiples; les scènes relatées dans l’ouvrage illustrent la jouissance éprouvée à abuser d’un pouvoir, à intimider, à humilier, ou, comme dit Nietzsche cité à nouveau par l’auteur, « la volupté de faire le mal pour le plaisir de faire le mal ». Les récentes violences policières en France en apportent une confirmation supplémentaire, s’il en était besoin. Plus généralement, si l’on sort du domaine exploré par ce livre pour se tourner vers d’autres univers n’entrant pas dans le cadre de l’enquête, comme la famille ou l’école (mais aussi les lieux de travail, l’hôpital ou les institutions dédiées aux personnes âgées ou handicapées), on peut aisément vérifier la justesse de la remarque de Nietzsche. La littérature du XIXe et du début du XXe siècle abonde en descriptions de ces univers familiaux ou scolaires dans lesquels le souci éducatif, souvent associé à un désir de redressement, justifie le recours aux punitions les plus sévères (on peut penser par exemple à la Comtesse de Ségur, à Dickens, et bien d’autres encore…). Ce sont en tout cas des terrains privilégiés pour observer les manifestations du plaisir de faire mal; la « part obscure » (et toujours déniée) du châtiment s’y donne à voir avec éclat. Il est vrai qu’aujourd’hui de nombreux Etats interdisent les châtiments corporels dans les établissements scolaires; mais bien qu’en France, depuis le XIXe siècle, circulaires et règlements n’aient pas cessé de rappeler aux enseignants la nécessité de proscrire toute punition non seulement physique, mais aussi vexatoire ou dégradante, là encore, la réalité déborde la légalité et les trois questions qui structurent la réflexion de Didier Fassin prendraient tout leur sens dans une étude de la punition scolaire aujourd’hui.

Dans la troisième et dernière partie du livre, la théorie critique du châtiment fait porter le doute sur la justice de la justice. L’examen empirique confirme toujours que la propension à punir ne dépend pas de l’évolution de la criminalité et qu’une sévérité accrue du système pénal renforce les inégalités, rendant ce système encore plus injuste. « Les lois sont faites par des gens auxquels elles ne sont pas destinées, mais pour être appliquées à ceux qui ne les ont pas faites », comme le dit Michel Foucault dans son cours sur la « société punitive ». En effet, les statistiques de la criminalité aux Etats-Unis et les études menées sur la population carcérale dans ce pays, comme les enquêtes conduites en France par l’auteur lui-même, convergent pour mettre en lumière « le décalage entre l’idéal de peine juste qu’on affirme et la réalité de l’inégale distribution des peines qu’on refuse de voir ». L’analyse a un double objet : l’inégalité dans la distribution des châtiments, mais aussi le déni dont fait l’objet cette inégalité et les effets qui en résultent. Entre la hiérarchie des infractions et celle des peines vient s’en interposer une troisième, celle des auteurs des infractions, de sorte que le châtiment, au lieu d’être déterminé par le degré de gravité des actes commis, dépend de ceux qui les ont commis : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la Cour vous rendront blanc ou noir », comme le dit si justement La Fontaine dans la morale de sa fable Les animaux malades de la peste, dont la portée ne se limite pas ‒ loin de là ‒ aux sociétés occidentales contemporaines. Il fonctionne de manière à constituer des catégories d’actes répréhensibles et de sujets punissables a priori appartenant aux couches les plus fragilisées de la population, et qui se trouvent ainsi condamnés d’abord parce qu’ils sont condamnables. Les cas étudiés par Didier Fassin permettent d’éclairer le processus de prise de décision des juges : ceux-ci, aveugles aux conditions sociales dans lesquelles se commettent les infractions, ignorants du contexte dans lequel vivent les accusés, jugent en fonction de ce qu’ils pensent que sont ces derniers à la lumière de leurs milieux d’origine et des compétences sociales et langagières manifestées lors des audiences. La méconnaissance du rôle des inégalités sociales dans la production des infractions s’accompagne de l’illusion de l’impartialité des juges ; ou encore, elle se double d’une autre méconnaissance, celles du rôle de ces mêmes inégalités et du poids des déterminations subjectives dans les jugements portés par l’autorité judiciaire On est ici renvoyé à deux grands principes de la pensée juridique moderne, la responsabilité ‒ au triple sens moral, psychologique et philosophique ‒ qui exclut toute prise en considération des conditions sociales dans lesquelles se commettent les infractions, et l’individualisation, qui singularise les cas et accentue ainsi les inégalités dans les jugements rendus et les décisions prises.

Pour conclure, il faut souligner la clarté du positionnement de l’auteur. Mettre à jour les inégalités sociales dans le système judiciaire et dans les verdicts des magistrats, prendre en compte les conditions d’existence réelles des accusés et s’efforcer d’analyser les actes de délinquance à partir du contexte dans lequel ils ont été commis, c’est seulement se donner les moyens de concevoir ce qui doit être fait de manière plus efficace et de rendre la justice plus équitable. Cela ne conduit pas à légitimer les illégalismes ou à mépriser le désir de sécurité des citoyens. Didier Fassin, rejoignant sur ce point Bernard Lahire[1] dans son dernier ouvrage, nous rappelle que comprendre n’est pas justifier, ni diffuser une « culture de l’excuse », pour reprendre la formule affectionnée par les adversaires des sciences sociales.

[1] Pour la sociologie, Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », Paris, La Découverte, janvier 2016

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