Y-a-t-il une dérive nationaliste aujourd’hui en France ? Quelques éléments pour une réflexion à développer

Sophie Jankélévitch et Giuseppe A. Samonà

Il y a plus de trois ans, le Théâtre de la Vieille Grille avait accueilli pour quatre soirées Le bal d’Irène, spectacle d’Andrea Murchio et Alessia Olivetti sur la vie d’Irène Némirovsky, alors représenté dans sa version française. Nous l’avions beaucoup aimé et nous en avions rendu compte dans un article sur la revue Altritaliani. C’est pourquoi, quand l’Ecole Suisse Internationale l’a accueilli à son tour en février dernier pour une soirée unique, en italien cette fois, nous y sommes allés volontiers, émus et curieux à l’idée de le revoir.

Revoir, ou voir ? En réalité, ce fut une découverte. Comme si avec la version italienne, et dans un contexte politique sur lequel nous reviendrons plus loin, le spectacle avait révélé d’autres niveaux de lecture, fait entendre d’autres échos, suscité de nouvelles émotions… Etait-ce seulement parce que la première fois, une partie de notre attention et de notre admiration avait été captée par la prouesse d’Alessia Olivetti, jouant avec une parfaite aisance dans une langue qui n’est pas la sienne et qu’elle avait apprise exprès en vue du spectacle ? Toujours est-il que ce soir-là nous avons apprécié l’écriture d’Andrea Murchio dans toute sa force, sa sobriété et son pouvoir d’évocation. Grâce à une excellente mise en scène et à l’intensité d’Alessia Olivetti se réalise la fusion entre la comédienne, le personnage créé par le texte et le personnage réel, historique, Irène Némirovsky elle-même.

Mais s’il nous est venu le désir d’en reparler aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour souligner une fois encore les qualités de ce spectacle… Un « détail » nous a frappés, qui résonne, de manière troublante, avec notre actualité. Paris, seconde moitié des années 30: Irène est en train de lire Gringoire, dont le public peut voir le titre qui s’étale en première page, chassez les étrangers (la phrase revient par la suite). Comme on sait, ce journal politique, littéraire et satirique, dès le début des années 30, alimente la xénophobie qui ne fera que croître par la suite en France. La haine des étrangers se conjugue avec une violente campagne antisémite: le complotisme en vogue à cette époque reproche aux Juifs de vouloir la guerre, de propager les idées communistes ou à l’inverse d’accumuler la richesse au détriment du peuple, de favoriser l’immigration génératrice de désordres. Nous ne savons que trop à quelle tragédie ce délire a conduit l’Europe (Gringoire a aussi publié de nombreux récits d’Irène Némirovsky, les derniers sous un pseudonyme: mais cela ne l’a pas protégée de la déportation et de la mort, et lui a même valu, auprès de ses détracteurs, l’absurde et injuste étiquette de  « Juive qui hait les Juifs »)

Les auteurs auraient-ils changé quelque chose au spectacle, ajouté un détail absent de la version en français ? Hélas, non… C’est la montée en puissance du Front National et des idées racistes et xénophobes qu’il véhicule, en cette période pré-électorale, qui donne évidemment au spectacle un relief particulier, le place sous un éclairage nouveau. Tandis que l’histoire d’Irène s’achemine implacablement vers la tragique fin que l’on sait, on a presque l’impression que ce qui se déroule sur la scène pourrait nous attendre dehors, à la sortie du spectacle : aujourd’hui, dans le contexte politique de la France (mais aussi d’autres pays euopéens), le récit écrit par Andrea Murchio et joué par Alessia Olivetti de manière si convaincante fonctionne aussi comme un avertissement, un appel à la vigilance.

Bien sûr, la France de 2017 n’est pas celle des années 30. Il ne s’agit pas de comparer, mais plutôt de réfléchir ‒ et, encore une fois, ce spectacle nous y invite fortement ‒ au danger qui nous menace ici, à la veille de l’élection d’un nouveau président, en remettant en perspective les thématiques inquiétantes qui reviennent quotidiennement dans le débat français. La « grandeur de la France » est un leit-motiv récurrent dans nombre de discours politiques ; depuis des mois nous entendons parler de la nation qui doit réaffirmer son autorité face aux diktats de l’Europe ; d’une « identité » qui serait menacée par la présence d’un nombre toujours croissant de « migrants », de demandeurs d’asile, de réfugiés, en un mot d’étrangers… Même lorsqu’elle se présente sous les dehors apparemment plus positifs d’ « identité heureuse » ouverte sur le monde, cette notion fantasmatique ressortit toujours à la même rhétorique, maintenant une frontière entre « nous » et « les autres », ceux qui viennent d’ailleurs… On peut aussi mentionner le succès rencontré dans l’opinion par les théories complotistes, la violence des attaques contre la presse, le populisme pénal (et pas seulement pénal), et encore bien d’autres signes alarmants d’une fascisation de l’opinion en France. Mais surtout, s’il faut parler de la toute proche échéance électorale, le plus inquiétant est à nos yeux l’aveuglement qui amène une partie des citoyens de ce pays à exclure l’éventualité d’une victoire de Marine Le Pen, dont la France selon eux, serait protégée par son histoire même : la Révolution de 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les « valeurs » de la République… Cet aveuglement nous semble résulter entre autres choses d’une difficulté, voire d’une incapacité de la France à assumer son passé et à regarder en face sa propre histoire, son histoire réelle, avec ses épisodes les plus sombres, au lieu d’en invoquer toujours les mêmes pages glorieuses, comme si elles pouvaient jouer le rôle d’un antidote au fascisme. Le bal d’Irène fait précisément resurgir une de ces zones d’ombre : les années 30, marquées, entre autres, par la jonction de la xénophobie et d’un antisémitisme déjà bien ancré… Depuis lors, d’autres épisodes ont eu lieu, qui certes ternissent l’image du pays des Droits de l’homme. Mais le problème n’est pas tant qu’ils aient eu lieu ; il est plutôt dans la dénégation ou la méconnaissance dont ils ont été, et sont encore l’objet dans l’opinion publique ‒ pour certains d’entre eux du moins (par exemple le rôle exact de la France dans le génocide au Rwanda). Ainsi, il aura fallu des années pour qu’on cesse de considérer Vichy comme une parenthèse et de parler des « événements » d’Algérie, comme s’il ne s’était pas agi d’une guerre coloniale menée par la France pour maintenir l’Algérie sous son autorité… Or cette difficulté à assumer le passé, cette tendance au déni empêchent de comprendre comment le vote lepéniste, loin de se réduire à une protestation contre la crise sociale et économique (qui bien sûr l’encourage…), se nourrit d’idées fascistes qui ont pris profondément racine au cours de l’histoire. En ce sens, la défaite de Marine le Pen à la présidentielle serait certes un grand soulagement, et bien sûr nous la souhaitons, mais elle ne manquerait sans doute pas d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui, explicitement ou implicitement, s’obstinent à croire la France à l’abri « par nature » du fascisme ; le travail de mémoire qui reste à faire sur de nombreux pans de l’histoire récente ne s’en trouverait pas favorisé et la « lepénisation » des esprits, processus lent et engagé depuis des décennies, ne serait pas pour autant enrayée. En réalité le danger déborde largement l’enjeu électoral. Danger qui d’ailleurs plane sur toute l’Europe (pour ne pas parler des Etats-Unis), à l’exception de l’Espagne et du Portugal ; la France n’est pas le seul pays menacé par la dérive fasciste, même si elle a le triste privilège (et ce n’est peut-être pas un hasard) d’avoir le parti d’extrême droite le plus puissant, au niveau européen…  

Cependant, loin de la politique officielle et au-delà (ou en deçà) de la nécessaire recherche des solutions économiques, sociales et institutionnelles permettant de sortir de la crise, il existe aussi – en France et dans d’autres pays d’Europe – de nombreuses initiatives, citoyennes, associatives ou simplement individuelles pour aider et accueillir avec confiance ceux qui arrivent, les considérer comme une ressource plutôt que comme un poids, et voir dans cette diversité de langues, de cultures, de religions, de parcours de vie, une chance  plutôt qu’une menace. Ces initiatives sont révélatrices des forces qui s’opposent à la culture de la haine et au nationalisme agressif propagés par le parti lepéniste, et même par certains secteurs radicaux de la droite dite républicaine. En ce sens, il faut remercier l’Ecole Suisse Internationale d’avoir ouvert ses portes, même pour un soir, à Andrea Murchio et Alessia Olivetti. Car le théâtre, lorsqu’il donne à penser, est aussi un moyen de lutte.

 

 

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