Italie : les valeurs masculines à l’épreuve des migrations

ROMEO FRATTI

Entre culture méditerranéenne et américanisation : une approche comparée des valeurs masculines et féminines dans la société civile italienne. Quelques observations préliminaires

Dans le cadre de la répartition sexuelle des rôles au sein des sociétés modernes, le psychologue néerlandais Geert Hofstede considère que « plus les rôles sont différenciés, plus la société montrera des traits qu’on peut nommer masculins. Plus les rôles sont interchangeables, plus la société montrera des traits féminins.1 » Au sein des collectivités fondées sur une structure dite “masculinisée”, c’est l’homme qui tend à s’imposer, tandis que la femme assure la qualité de vie. Le schéma inverse, conforme à un mode d’organisation selon des “critères féminins”, brosse le portrait d’une communauté où hommes et femmes tendent à partager les mêmes rôles2. Aux yeux de Hofstede, l’indice de masculinité d’une société est intrinsèquement lié au goût de l’ambition et de la compétition, la prédominance de la sphère professionnelle sur la sphère privée, une maîtrise des comportements qui exige que l’on n’extériorise pas ses sentiments, la préférence pour des décisions prises individuellement, la valorisation par la rémunération3. Les conséquences sociales de cette culture masculine concernent, d’une part, la « forme de l’humanisation du travail4 », d’autre part, la « restructuration des tâches5 » : dans les sociétés masculines, le travail est conçu comme un moyen de se réaliser, il est le témoignage d’une réussite individuelle. Les cultures féminines, en revanche, perçoivent le travail comme l’opportunité de tisser des liens de coopération et de cordialité avec “l’autre”. Quant à la restructuration des tâches qui sont relatives à la gestion des conflits, les pays masculins connaissent des conflits durs et ouverts alors que les pays féminins favorisent la négociation et le compromis afin de préserver l’harmonie du groupe.

L’étude de Hofstede montre que « l’indice de masculinité est le plus fort au Japon suivi de près par les pays germaniques, l’Italie, le Venezuela, le Mexique et la Colombie.6 » Dans la perspective d’une étude rapprochée de la masculinité et de la féminité, le cas de l’Italie peut être particulièrement intéressant, dans la mesure où ce pays est le produit des interactions entre des dynamiques culturelles précises : comme il est communément admis, la masculinité italienne provient avant tout de l’héritage des valeurs traditionnelles du monde rural méditerranéen, liées aux notions de “famille” et de “terroir” ; mais elle s’explique également par des relations historiques avec les États-Unis, qui ont influencé la culture économique italienne en y introduisant les idées de réussite individuelle et de primauté du profit. Curieusement, ces mêmes valeurs “méditerranéennes”, source de masculinité, sont à l’origine de l’importance des « facteurs émotionnels7 » – une dimension humaine “féminine” selon les critères de Hofstede – dans l’élaboration du lien social en Italie. L’objectif de ce travail est ainsi de pondérer la “masculinité” méditerranéenne de la société italienne, en examinant sa dimension “américanisante”, ainsi que ses caractéristiques féminines, traditionnelles et nouvelles.

La sphère professionnelle italienne : entra attachement “féminin” à un cadre de travail agréable et pragmatisme “masculin”

Il convient de s’interroger sur les raisons susceptibles d’expliquer l’influence de la culture américaine en Italie. Des trois péninsules méditerranéennes, l’Italie est une terre d’émigration massive dès la seconde moitié du XIXème siècle ; or, la plupart des migrants traversent l’océan vers l’Amérique : ils sont 4 millions aux États-Unis en 19148. À cette première grande “mise en relation culturelle” entre les deux pays de part et d’autre de l’Atlantique, il faut ajouter le rôle déterminant de l’U.S. Army dans l’éradication du régime fasciste et la libération consécutive de l’Italie entre 1943 et 1944, ainsi que l’injection de capitaux dans l’économie italienne suite à la mise en œuvre du Plan Marshall en 1947. Ces événements historiques posent les jalons d’une pénétration de la culture américaine au sein de la société civile italienne et cette américanisation est aujourd’hui particulièrement observable dans le cadre des négociations d’affaires en Italie. Comme les Américains, les Italiens sont économiquement pragmatiques et compétitifs, et ce trait est résolument en accord avec les valeurs masculines déjà esquissées. Orientée vers l’obtention de gains monétaires et de situations concrètes à leur avantage, les Italiens révèlent une culture du travail empreinte d’un héritage économique anglo-saxon, en net contraste avec la culture de la négociation gagnante-gagnante qui prime au Japon, à titre de contre-exemple.

Cela étant dit, il est intéressant de noter que bien qu’étant désireux d’une manière générale de travailler dans un cadre compétitif, les Italiens mettent un point d’honneur à faire preuve d’hospitalité et de bienveillance sur le plan du protocole9. En fonction de leur degré de proximité avec leurs collègues ou leurs homologues, les Italiens sont enclins au contact corporel, qu’il s’agisse du serrage de la main ou de la tape amicale dans le dos10. Les étapes préalables à l’examen des enjeux professionnels sont susceptibles d’accorder une place importante au domaine affectif et de s’avérer légères et plaisantes, avec des discussions plus informelles, centrées sur des thèmes familiaux et des anecdotes personnelles. Ces conversations préliminaires visent clairement à instaurer un rapport de confiance à défaut d’établir un lien d’amitié véritable. Cette volonté de préservation de l’harmonie du groupe fait écho dans une large mesure aux valeurs féminines évoquées plus haut. Manifestement, l’américanité des Italiens au travail est contrebalancée par une certaine latinité féminine qui a désormais dépassé le cadre professionnel, et que la mondialisation a ancré dans la sphère familiale.

La sphère privée italienne, une microsociété “féminisée” par les nouveaux flux migratoires latino-américains

Aborder la question de la microsociété familiale en Italie implique nécessairement de parler d’émigrations de femmes latino-américaines ; des émigrations propices à l’enracinement d’une valeur féminine spécifique : la solidarité11. En effet, ces émigrations latino-américaines font écho en Italie à une demande de la part des familles italiennes de « tâches féminines traditionnelles qui dérivent de l’importation de soin et d’amour des pays pauvres vers les pays riches (…)12. » Cette immigration féminine a des répercussions d’autant plus significatives qu’elle se concentre essentiellement dans les trois grands pôles économiques du pays ; Rome, Milan et Gênes. Dirigé vers les métropoles, le schéma migratoire latino-américain donne aux femmes l’opportunité de s’insérer profondément dans le système des activités autonomes et domestiques qui permettent le fonctionnement quotidien des familles, structures essentielles de la société civile italienne : aide et soins à domicile, construction, nettoyage, petits transports. Particulièrement à Milan, les migrants latino-américains, surtout les Péruviens, ont commencé à apparaître en nombre statistiquement significatif dans le domaine du travail autonome. Or, « (…) le Pérou et le Chili (…) sont des pays de culture féminine13 », selon Hofstede. L’apport significatif de culture féminine et la diversification consécutive dans la composition sociale favorisent un processus de “féminisation” destiné selon toute vraisemblance à impacter durablement les mœurs italiennes.

Actuellement, il demeure néanmoins pertinent de considérer l’Italie contemporaine comme un pays de culture masculine. Mais l’analyse des valeurs masculines et féminines proposée par Geert Hofstede incite à porter un regard nuancé sur la masculinité italienne.

1 Geert Hofstede et Daniel Bollinger, Les différences culturelles dans le management : comment chaque pays gère-t-il ses hommes ? Paris, Éd. d’organisation, 1987, p. 135.

2 Pierre Dupriez et Solange Simons, La résistance culturelle : Fondements, applications et implications du management interculturel, 2ème édition, Bruxelles, De Boeck, 2002, p. 52.

3Mme. Elisabeth Wieczorek, Cours de management interculturel, Université Paris X Nanterre, 2014-2015.

4 Geert Hofstede et Daniel Bollinger, Op. cit.,p. 154.

5Ibidem.

6 Pierre Dupriez et Solange Simons, Op. cit., p. 52.

7 Elzéar, Management interculturel, Geert Hofstede, AFRIQUE & CHINE, Paris, Elzéar Executive Search, p. 4 : http://www.elzear.com/images/stories/revues/ELZEAR_-_Le_management_interculturel_AFRIQUE-CHINE_selon_le_modele_Geert_Hofstede.pdf.

8 Jean Carpentier et François Lebrun, Histoire de la Méditerranée, Paris, Éd. du Seuil, 2001, p. 348.

9 Claudia Gioseffi, «Negotiating with the Italians», Passport Italy: Your Pocket Guide to Italian Business, Customs & Etiquette, 3rd edition, Petaluma (California), World Trade Press, 2009, p. 65-67.

10 Ibidem.

11 Martine Chaponnière, Patricia Schulz, Eliane Balmas, Graziella Bezzola-Romano et Sabine Voélin, Les valeurs dites féminines et masculines, Paris, L’Âge d’Homme, 1993, p. 221.

12 Isabel Yépez, Nouvelles migrations latino-américaines en Europe : Bilans et défis, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2008, p. 87.

13 Pierre Dupriez et Solange Simons, Op. cit., p. 52.

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