JAZZWRITER

Fulvio Caccia

Passing Moments
Michael Supnick
Roman
Altromondoeditore
Italia

Connaissez-vous la Gennet Record Company, Richmond, Indiana, Bix Beiderbecke, les flapper girls, le lindy hop, la shim sham ? Non ?! Ce sont pourtant les lieux, les personnages et les danses qui ont accompagné la légende du Jazz. Et c’est cette histoire passionnante que nous dévoile en italien Michael Supnick dans ce roman surprenant dont le titre, tiré sans doute d’une pièce de jazz, est déjà tout un programme : Passing moments. Tout commence par le plus banal des hasards : l’acquisition d’un vieux saxophone acheté sur Internet. Mais l’année de sa fabrication -1912- intrigue ce jazzman accompli, américain de naissance et italien d’adoption, qui a plus de 70 enregistrements à son compteur. Se pourrait-il que ce saxophone ait été le témoin de l’histoire du jazz ? Il n’en fallait pas plus pour allumer l’imagination de Supnick qui aussitôt s’enquiert du premier propriétaire de l’instrument. Les quelques éléments glanés lui suffisent pour brosser la trame d’une histoire qui se révèle par petites touches, comme un secret de famille. Et qui pour lever ce secret sinon un jeune garçon de huit ans dont la curiosité l’amène à découvrir dans le grenier de la maison un vieille malle obstinément fermée. Que contient-elle   et pourquoi la valise à ses côtes, remplie de robes de bal des années trente disparaît-elle aussitôt que Jimmy, c’est le nom du petit garçon, en parle à sa mère ? Nous sommes le 29 mars 1967 , à Richmond , Indiana, au cœur de la Bible Belt mais qui fut aussi un temps le cœur vibrant des Roaring Twenties : les années 20 américaines. Pour la raconter Supnick construira deux récits en parallèle : le premier est celle de l’histoire du jazz qui va de 1923 à la fin des années 60 ; le second part justement de cette période, celle de la redécouverte, jusqu’ à sa reconnaissance dans les années 80. Cette trame alternera et finira par se confondre comme les branches du caducée , le 13 mai 1980 dans un chapitre conclusif qui s’intitule justement « La réhabilitation ». Car cette entreprise est bien celle de la réhabilitation de la mémoire occultée où Jimmy découvrira la véritable histoire de son grand-père paternel, Boogie Windham, jazzman à ses heures, mais surtout de son grand oncle Windy, petit génie du saxophone et propriétaire de l’instrument.   C’est à travers lui, sa vie, ses espoirs mais aussi ses déconvenues que le narrateur va nous faire découvrir le jazz. Car Windy serait ce qu’on pourrait appeler « un petit maître » ; il aura joué avec les plus grands sans toutefois obtenir son moment de gloire ; moment qui lui sera volé… par un train dont le sifflet s’invite au beau milieu de son solo sur le point d’être gravé. Car le mythique studio d’enregistrement de Richmond se trouvait tout près de la gare de train, (directement connecté avec la Nouvelle Orléans par où remontaient le contingent de jazzmen noirs invités à se faire voir ailleurs par le nouveau maire d’alors). Et les prises d’enregistrement étaient calculées en fonction des horaires des trains.

Le train revient en boucle dans le roman. C’est l’aveugle instrument du destin. C’est lui qui tuera le meilleur ami de jeunesse de Windie dans un jeu aussi téméraire que stupide. C’est encore lui qui emportera la vie de Bonnie et de son partenaire de danse dans une collision frontale en 1941. Car Bunny, la grand-mère de Jimmy, est l’autre personnage de ce drame familial. C’est le personnage le plus attachant… et le plus énigmatique ; c’est elle qui détient la clef des mystères qui permettra au jeune garçon d’ouvrir la malle au secrets et d’y retrouver le mythique instrument. Car Bunny est une « flapper girl » autrement dit une femme libre, ante litteram. Elle aime le jazz, le swing et ses talents de danseuse, lui font croquer la vie à belles dents. C’est elle l’égérie du groupe ; les frères Windham en sont tous les deux amoureux (même si elle mariera le cadet) mais également Robert Ortiz, son partenaire de danse de dix ans son cadet qui périra avec elle dans l’accident de voiture ; trop pressé d participer à ces concours de danse qui fleurissent dans les dancing des USA et dont Sidney Pollock tirera un film fameux : They shoot horses, don’t they . Evidemment au cœur de la Bible Belt, cela fait mauvais genre. C’est pourquoi la famille s’empressera de refermer la malle à souvenirs.

Des années folles aux Golden eighties

La liberté dérangeante de ces années folles tant sur le plan de la création que des mœurs constitue le chiffre secret de cette Amérique qui découvre sa toute puissance créatrice et les angoisses qu’elle génère . La reconnaissance de cette période ne pouvait donc advenir qu’à une époque qui lui correspondait  : celle qu’ouvrent les années soixante et que concluent les Golden Eighties.   L’auteur qui fut un enfant de ces sixties y a mis beaucoup de ses souvenirs personnels en décrivant l’ambiance et le mode de vie de cette époque où le chrome des Chevrolet Impala rivalise avec les grands succès du rock qui emportent dans son raz de marée les grands manitous du jazz auxquels ils doivent tant. La mort de Louis Amstrong, en 1971 décrit avec beaucoup de délicatesse et d’affection, en constitue en quelque sort le nadir.

C’est la raison pour laquelle ce quatuor amoureux, tragiquement brisé par la collision de 1941, en évoque un autre immortalisé au cinéma en 1981 par Arthur Penn et qui porte lui aussi le titre d’une pièce de Jazz emblématique. C’est « Georgia » évidemment interprété par le grand Ray Charles. Et l’on se prend à rêver de ce qu’aurait pu faire de ce roman un cinéaste de la trempe d’un Penn car sa composition en une cinquantaine de courts chapitres, tous portant en titre un journée, sont autant de scènes de scénario de film. Bien sûr, on aurait un aimé un grain de folie, plus de jazz justement dans sa composition, plus de liberté et de profondeur dans ses personnages comme avaient pu su le faire en leur temps les écrivains de la Beat Generation. Mais l’auteur , en fondu de ce style de musique et dont c’est le premier roman, a sans doute voulu donner la préséance au Jazz lui-même ; ce qu’il fait avec une érudition époustouflante et une intuition étonnante de la médiologie, (cette discipline qui étudie l’effet des médias sur leur époque) qui n’aurait pas déplu à Marshall Macluhan. Mais il y a une autre vertu à cet texte qu’il me faut souligner en conclusion. En écrivant « testardamente » ce livre en italien, Supnick, qui est de langue anglaise, renonce à la facilité et rejoint sans le savoir, la cohorte grandissante des auteurs qui choisissent l’italien comme langue d’expression.  Cette traversée des langues qui est depuis toujours le fil rouge des diasporas et de la création demeure de façon têtue le signe de la transculture- Ce dont témoigne cette recension qui aurait due être écrite en italien.  Bienvenue au club !

 

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