Ode, Gratitude, Héritage vécu, ressenti… Carlo Bengio

Carlo a été un extraordinaire cher ami pour une brève période entre la fin des années 1980 et 1995, avec Célia, sa femme et Patricia, la mienne et les amis du magazine ViceVersa nous avons beaucoup parlé, discuté, mangé et beaucoup ri. Carlo, un explosif, génial non-Jewish Jew, en 1993 a mis en scène dans un théâtre de Montréal un patchwork fou sur Antonin Artaud pour le dixième anniversaire du magazine…

Je laisse son petit-fils Patrick parler de lui…ciao Carlo. (L.T.)

 

Patrick Bengio

Mon grand-père que j’aimais et que j’aimerai nous a quitté en avril 2019. Sa voix, parfois grande et tonitruante, parfois timide et effacée derrière l’humilité, cette voix souvent secouée de rires profonds et sincères qui font plisser les visages en grandes rides à vous plisser les yeux et embrouiller la vue, cette voix qui a tant résonné dans mes oreilles toute ma vie, ne résonnera plus jamais.

Interjections

Voix : Carlo Bengio. Extraits choisis dans ”Interjections”, Antonin Artaud Composition : Patrick Bengio, Gamelan Gong Kebyar: Atelier de Gamelan de l’Université de Montréal, 2016.

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Carlo fut une personne très importante au niveau familial et dans mon identité personnelle. Il fut un de ceux et de celles qui ont eu un rôle décisif dans mes choix de vie, dans ma vision de la vie et dans mon développement artistique.

Balloté entre philosophie, politique, science, art et théâtre, communisme et anarchisme, balloté entre le Maroc de sa jeunesse et son Québec d’accueil en passant par la culture française coloniale, d’origine judéo-marocaine mais autant athée (ou plutôt Spinoziste!) qu’anti-sioniste, et avec un dédain, quasiment une crainte (?) du superflu, de l’autopromotion complaisante, ou même de l’autopromotion tout court, tout cela ou presque, il semble, a coulé, a été transmis à ses enfants et à ses petits-enfants dont je suis. Et ce sans autorité, sans grande pompe, simplement par la force de l’exemple et de l’être.

Ainsi c’est le plus naturellement du monde que Carlo m’a, très tôt, ouvert les portes de l’univers artistique. Quand j’étais enfant ou pré-ado, il me parlait, de temps en temps, tout bonnement, de ses créations théâtrales et de son processus du moment. Il me semble que je ne comprenais vraiment pas toujours, c’était assez philosophique ou abstrait mais, c’était sans aucune pression de comprendre, donc sans frustration… il me partageait, simplement, son univers à lui, tout comme durant les rencontres familiales. Je me rappelle de bribes de répétitions générales ou de spectacles… ces salles de théâtre, quels vastes lieux pour un enfant ! Derrière chaque ombre, chaque couleur, chaque rideau, chaque console d’éclairage ou de son, quel monde caché, quel paramètre encore insoupçonné de la vie ?! Et ces comédien-nes avec leurs expressions loufoques, leur maquillage épeurant, leurs interactions étranges, quels personnages bizarres !! Il existerait donc un monde au-delà du réel ?

(Bien sûr je ne pensais pas avec ces mots-là quand j’étais enfant, c’est bien sûr une rétrospective d’adulte, hé hé hé …)

Adolescent je fus souvent présent à un endroit ou un autre dans ses pièces de théâtre – à la régie plusieurs fois, à la console, et même (!) par deux fois, un petit rôle sur scène, ha ha! En retirais-je une certaine théâtralité, non pas en talent (car là ne résida point mon talent !) mais simplement dans certaines façons d’être et de voir le monde ? Je ne sais pas.

Mais ce n’est pas le théâtre, parmi les arts, qui au final excita mon imaginaire et ma passion, c’est la musique. L’art le plus abstrait. La philosophie moins les mots. La science moins la finalité. Le discours moins le rationnel. Juste du corps en vibration, en é-motion. Je fus bercé dans ma famille, une famille créative, sans musicien.ne professionnel.le pour autant, par toutes sortes de musiques très diverses, des musiques qui vous forgent l’imaginaire à grand coups de contrastes et de non-conformité. Je fus bercé notamment par les magnifiques musiques du Maghreb et du Moyen-Orient, autant de par Carlo que de par le reste de ma famille, paternelle et maternelle.

Or, une des toutes dernières pièces de Carlo fut le théâtre d’une de mes toutes premières créations diffusées en public, car il m’avait confié la création de la bande sonore de cette pièce, le ”Tourniquet”, de Georges Lanoux. Cette époque est en phase avec l’époque de l’acquisition pour moi indélébile et qui me suivra jusqu’à la mort, d’une identité. Musicien. Créateur. Une des raisons (pas la seule…) qui font que le soir, j’ai presque toujours hâte au matin.

La dernière collaboration que j’ai pu effectuer avec lui fut celle-ci, ”Interjections”, prélude et support artistique pour une intervention qu’il a donnée lors d’un colloque sur Gilles Deleuze en 2015 à Cerisy en France. Vous y entendrez la voix de Carlo résonner et tonner sur un texte d’Antonin Artaud, extraits choisis dans ”Interjections”.