All posts by viceversaonline

Di sera, 4X32

Lamberto Tassinari

Verso metà agosto del 2018, all’imbrunire, da una delle feritoie, prese d’aria che si trovano alla base delle due finestre del salotto, è entrato un pipistrello.

Si è infilato così, nessuno l’ha visto, in un’apertura alta circa 4 e larga circa 32 centimetri, la cruna di un ago. Di pipistrelli a Montreal e in particolare in questo quartiere non se ne vedono, forse un paio in trentadue anni ma allora sul canale di Lachine, a mezzo chilometro da casa nostra.

4×32 cm

 

Non era della specie comune in Italia, piccoli con battito d’ali intenso, ma almeno il doppio di corpo e d’apertura alare. Volava sulla lunghezza del salotto da una parete all’altra ma non in modo particolarmente agitato, virando perfettamente ad ogni avvicinamento alle pareti di fondo come in  piscina. Non l’abbiamo mai visto sbattere, non ha colpito nessun oggetto, nemmeno il candeliere sopra la grande tavola. Né si è impigliato nei due arazzi di lino che coprono un’intera parete del salotto. Dopo dieci minuti di sue armoniche evoluzioni io sono riuscito a improvvisare una specie di retino usando un bastone da sci e un copricapo velato per le black flies. A questo punto Patricia ha avuto l’ idea di aprire la porta del salotto che si trova accanto all’entrata: allora l’ho spinto verso le due porte aperte e ci è sembrato che volasse via. Mi sono girato verso Patricia e Timothy per celebrare la liberazione e allora ho visto che invece il pipistrello stava aggrappato allo zainetto di Tim a terra vicino alla porta d’ingresso. Con il rudimentale retino l’ho raccolto e portato fuori di casa ma non l’ho visto partire. Lì si è dissolto nella sera.

(Donald J. Trump II) Narcisse : Être, Paraître, Mensonges et le Politique

Heinz Weinmann

 

Écho des assemblées politiques

Alors que la présidence de Donald Trump vient de passer les  cinq cents jours, on constate les conséquences de plus en plus nombreuses découlant du narcissisme primaire qu’on a mis en lumière dans notre premier texte. Penchons-nous ici sur les conséquences les plus lourdes, les plus graves de ce narcissisme touchant le domaine politique.

On a pu se rendre compte, dès son inauguration, le 20 janvier 2017, avec la querelle sur le nombre de l’assistance, que la «véracité» allait être un des enjeux centraux de cette présidence. En effet, le Washington Post vient de se  livrer à un recensement des « mensonges » de Donald Trump depuis son entrée en fonction : ces mensonges s’élèvent à plus de trois mille ! Très évidemment, le mensonge ici ne saurait être une erreur involontaire, un de ces  « actes manqués » (Fehlleistungen) dont parlait Freud mais devient un outil pointu d’une gouvernance qu’on devra bien qualifier d’« alternative». Il s’agit probablement là d’un des changements de paradigme politiques les plus radicaux depuis l’Antiquité.

Rappelons que Platon dans sa République a cherché désespérément un point d’ancrage, un point d’Archimède où arrimer sa politeia, parce que celles de la vie politique ambiante se trouvaient  chamboulées par des « révolutions » (metaboloi) provoquées par les changements de régimes qui, régulièrement, s’accompagnaient d’exactions, de massacres, de « nettoyages ethniques » soit par la mise en exil soit carrément par l’extermination des habitants des cités conquises dont Troie, Thèbes et Carthage ont été les exemples les plus illustres. Pour Platon, il s’agissait évidemment aussi de contrecarrer les metaboloi intérieures, causées par le dysfonctionnement des régimes politiques, notamment celui de la démocratie directe telle que pratiquée dans les assemblées politiques (ecclesia), les tribunaux et généralement de tout rassemblement public.  Assemblées en butte aux  manigances des démagogues et autres sophistes pour qui cette « démocratie » a été une proie facile pour leurs visées autoritaires, tyranniques. Voici comment Platon décrit une  de ces assemblées  houleuses dans tous les sens du mot où les foules, au gré des « arguments » pour ou contre, se laissent emporter par des vagues de fond dans un sens et puis dans son contraire, obnubilées davantage par le bruit des huées et des applaudissements que par l’argumentation des rhéteurs :

Lorsqu’ils siègent ensemble [les Athéniens assis dans l’ecclésia], en foules pressées dans les assemblées politiques, dans les tribunaux, dans les théâtres, dans les camps et dans quelques autres réunions publiques, et qu’ils blâment ou approuvent à grand bruit certaines paroles ou certaines actions, également outrés dans leurs huées et dans leurs applaudissements, et que les rochers et les lieux où ils sont, font écho à leurs cris et doublent le fracas du blâme et de la louange[1].

Platon décrit admirablement le déroulement des assemblées publiques, –chez nous notamment en période électorale, maintenant permanente dans les pays aux élections à date fixe –, comment les paroles (logoi) se perdent dans un brouhaha de huées  et d’applaudissements, renforcés –faisant quasiment fonction de haut-parleurs—par l’écho de ce boucan renvoyé par les rochers de la Pnyx, rocher au fond de l’ecclésia. Pour Platon, les véritables récepteurs des  « messages », ce sont bien  les rochers qui se renvoient l’écho des bruits en circuit fermé, brouillant les discours en un  amalgame cacophonique[2]. L’écho joue ici un rôle central. Nous savons que dans le mythe de Narcisse, Écho a été l’amante de ce dernier, consumée et finalement pétrifiée, devenue littéralement rocher,  par le rejet brutal et irrévocable de son amant. Écho a été réduite à n’être que l’écho de la voix d’un Autre, alors que Narcisse est mort de  n’avoir voulu être que le reflet de lui-même. Autrement dit, le mythe de Narcisse met en scène le rapport entre l’Être et le Paraître, plus précisément, la relation entre l’original et le double. La Pnyx, le rocher dont parle Platon ici, c’est bien Écho pétrifiée, mais cette fois devenue écho d’elle-même.

C’est que nous assistons chez Platon à la naissance de la «chambre d’échos», ici encore à ciel ouvert sur l’Acropole ! Il s’agit bien d’un écho qui a perdu la voix d’origine—jamais sa voix, celle de Narcisse à l’origine–, condamnée à répercuter sans cesse les échos des échos, embrouillés à l’infini par leurs répétitions sonores, dissonantes. Platon décrit ici le discours de tout démagogue donc forcément aussi celui de Donald Trump et aujourd’hui de Doug Ford. Ce qui compte pour le démagogue, ce ne sont point les logoi, c’est-dire l’enchaînement des arguments en un discours logique mais bien au contraire sa fragmentation en une série  de logorrhées où imprécations contre les ennemi(e)s et auto-encensements se chevauchent, déclenchant dans les viscères des auditeurs des passions irrépressibles comme la haine, l’exécration de l’Autre et la dévotion aveugle, fanatique à une cause idéologique préconçue telle race, sexe, immigrant etc. Comme noté déjà chez Platon, huées et  applaudissements s’entre-nourrissent,  au point où les auditeurs/spectateurs, semblant en apparence applaudir le rhéteur, s’applaudissent en vérité eux-mêmes, devenant, par une sorte de borborygme ventriloque, l’écho de leur propre écho. Nous avons compris que la Pnyx, aujourd’hui, ce sont les Facebook, Twitter, Instagram qui font  répercuter tout en délayant en « likes » et « smileys » les réactions des quarante millions d’adeptes, quarante millions de yes-men et de yes-women qui, ensemble, créent un volume d’échos certes incommensurables, mais  tout aussi unanimistes.

Revenons encore au texte de Platon. Dans sa suite, le philosophe s’interroge comment l’auditeur/spectateur, surtout le jeune, immergé qu’il est dans un tel discours-spectacle, pourra-t-il résister sans se laisser entraîner par les flots logorrhéiques qui, par un effet ventriloque, semble émaner du corps même de l’auditeur.

En pareil cas, que devient, comme on dit, le cœur d’un jeune homme ? Quelle éducation privée [ou politique] résisterait et ne serait emporté dans ces flots de blâme et de louange au gré du courant qui l’entraîne. Ibid.

Narcisse et Platon entre Être et Paraître

C’est que Platon voudrait arracher ce jeune aux flots changeants de la politeia athénienne du temps dont il est prisonnier comme le sont les  habitants de la caverne, véritables  «caves» des constitutions politiques actuelles (Politeiea, VII, 515c  sq.). On sait, pour Platon sortir de cette prison psycho-politique signifie  détourner son regard du monde ambiant sensible, monde des apparences, des opinions (doxa) où tout est changement (metabolè), pour  tourner ce regard vers ce qui est stable, reste immuable donc éternel, à savoir le monde  des Idées. Ce nouveau regard en direction des Idées, Platon l’appelle théoria,  « contemplation ». C’est là le point d’ancrage, le point d’Archimède où Platon voudra arrimer sa politeia. Ce n’est pas le lieu ici d’analyser la structure de l’« État » platonicien. Poussons plutôt plus loin la question de l’Être et du Paraître, amorcée avec le mythe de Narcisse, mais cette fois en le confrontant avec la philosophie platonicienne.

Comme noté, Narcisse préfère son Paraître, son apparence, sa persona, son reflet à son Être, sa personne physique en chair et en os. Le texte des Métamorphoses d’Ovide est très clair là-dessus :

« Il aime un espoir sans corps (spem sine corpore amat), prend comme corps une ombre.

Il est ébloui (adstupet) par sa propre personne et, visage immobile (vulutque immotus),

Reste cloué sur place (haeret), telle une statue en marbre de Paros.[3] »

 

On constate, dans ce beau texte que le corps physique de Narcisse est comme « avalé » par  son « ombre », son « reflet » — umbra voulant dire les deux–,  « aimant un espoir sans corps »,  « espoir » qui toujours précède, à jamais  hors d’atteinte, contrairement à l’ombre qui suit. On assiste ici sur le vif à la « narcose de Narcisse », analysée jadis par Marshall McLuhan dans sa Galaxie Gutenberg (1962). La contemplation de sa  propre image  –un autre genre de théoria — comme par l’absorption d’un stupéfiant,  met Narcisse dans une transe narcotique, littéralement « stupéfait » (adstupet) par son propre reflet. Rappelons que la fleur de narcisse en laquelle Narcisse se métamorphose à la fin, contient un puissant narcotique qui, pris à fortes doses, peut être mortel. Morale de l’histoire : Narcisse meurt d’une  overdose de lui-même. Le meilleur antidote (pharmakon) pour Narcisse et de façon générale contre le narcissisme, c’est de tourner son regard vers l’Autre. Comme l’a bien souligné le jeune Gide dans son Traité du Narcisse (1892), il suffit simplement que Narcisse retourne son regard, le détourne de son image létale pour être guéri de sa narcose du Moi.

Le mythe de Narcisse, avons nous dit, pose la question de l’Être et du Paraître, de l’Original et du Double. Par sa « révolution », Platon en a changé radicalement la donne de départ. Otto Rank, disciple de Freud, dans son Don Juan et le double (1932) a avancé l’idée reprise par Edgar Morin (L’homme et le mort, 1951),  que l’ombre a été la première, la plus primitive représentation de l’âme humaine, âme extérieure, immatérielle, susceptible de survivre à la mort du corps.  Ce qui voudrait dire que le mythe de Narcisse tel que raconté par Ovide est une élaboration rationalisante ultérieure, puisque  le narrateur, surmoi adulte, y veut faire entendre raison à l’adolescent de ne pas se laisser duper par un simulacre fugace : « Naïf, pourquoi vouloir saisir une image qui sans cesse te fuit » (Ibid. III, 432). Or, inspiré probablement par le pythagorisme, Platon change radicalement la donne de l’ombre en intériorisant cette image inconsistante, ce reflet tout en rehaussant, en valorisant hautement leur fonction en les transformant en psukhè /âme : l’image qualifiée de fugace chez Ovide, le paraître du monde sensible dit quotidiennement «monde réel», ainsi intériorisée et faite essence (ousia), devient du coup chez Platon Être, Original,  Paradigme, idéal et immobile, dont le monde sensible à l’inverse se mue en image floue, flottante, fugace.  Prisonnière du corps, qu’elle considère son cercueil, pour cette psuchè/âme, la mort cessant  d’être une fin, est une libération, le début de sa véritable Vie, essentielle, après la montée de l’âme vers l’empyrée, règne des Idées, montée articulée à travers différents mythes platoniciens dont l’attelage ailé du Phèdre est sans doute le plus célèbre.

Mensonges et politique

Voilà le terrain  préparé pour qu’on aborde la question du mensonge dans le régime d’un président narcissique, question posée d’entrée de jeu. Mais avant de nous y atteler, jetons un dernier regard sur Platon pour ce qui est de cette question du mensonge. Le mensonge étant un écart entre une vérité communément acceptée (T.S. Kuhn) ou un fait réputé vrai, le mensonge chez Platon dure tant que l’écart entre l’Idée et le monde sensible existe, c’est-à-dire ici sur terre nous vivons en permanence dans un mensonge métaphysique, seul le philosophe via la contemplation des idées (théoria) peut, à des moments privilégiés, entre-apercevoir cette Vérité.

On s’en doute, Narcisse est aux antipodes du philosophe platonicien. On pourrait dire qu’il est un menteur ontologique, parce que, par sa nature même, il tient ou tombe avec ce mensonge. Il ne servait à rien que le narrateur des Métamorphoses l’admoneste à ne pas tomber dans le panneau des apparences, Narcisse vit dans et par le mensonge. Si ce n’était pas incongru, on dirait presque que Narcisse est un « martyr » du mensonge. Il vit et meurt pour ce mensonge.

Pour ce qui est du personnage narcissique, il hérite largement du « mensonge ontologique » de Narcisse. Est « mensonge » ou « mensonger » pour lui, tout ce qui n’est pas lui ou n’émane pas de lui, parce que la Vérité c’est lui. Tout ce qui le contrarie, l’oppose, le contredit est mensonge. De là la fréquence exponentielle du mot fake dans ses discours ou ses tweets. Mot d’origine incertaine, mais certains linguistes pensent qu’il pourrait dériver de l’allemand argotique, du langage interlope, venant de « fegen », signifiant dans son sens courant «balayer», «nettoyer» et dans son sens dérivé «voler», «tromper : on balaie à fond, on nettoie au point que même le ou les objets disparaissent ! Même en français courant ce sens est présent dans la locution «il a nettoyé son assiette», c’est-à-dire qu’« il a tout avalé, sans rien laisser.» Dans le « vol » au sens de larcin,  son autre  sens (envolée) reste présent, la légèreté de l’objet, disparaissant rapidement comme par lévitation ; ce double sens est aussi actif dans le mot latin correspondant, furtum (de là notre « furtif »). Dans  « subtiliser », euphémisme pour voler, on souligne la « sublimation » donc la  disparition quasi inhérente à  la matière, sans aucune présence de la main voleuse.

Voyons comment tout cela s’opère chez le personnage narcissique. Ce dernier accuse de « fake » les nouvelles émanant des autres, plus particulièrement  des médias « sérieux » qui croisent doublement ou triplement (counter-check) leurs informations –le New York Times, le Washington Post, CNN–, dans un premier temps pour les discréditer en les qualifiant de «fausses», «fallacieuses», « mensongères », quelques-uns des sens que peut porter fake. D’ailleurs l’anglo-saxon, particulièrement américain, abonde en synonymes pour fake : sham, phoney, bogus, forged, counterfeit, mock, feigned et la liste continue…Or, le personnage narcissique, menteur ontologique, ne saurait s’arrêter à ce sens commun de fake. Derrière lui se mobilise l’autre sens, évoqué plus haut : « voler » dans le sens de faire disparaître subrepticement, purement et simplement l’« objet » qualifié de fake. Comme Narcisse a jeté son dévolu sur l’apparence pure, considérée par lui comme son «vrai corps», le personnage narcissique met en cause pas seulement la nature mensongère de l’objet —comme fausse représentation–,  mais son existence même donc sa base « ontologique ».  En éradiquant  complètement la vérité de l’Autre, il s’auto-statufie en « Vérité », prenant pour « vérités » ses avis les plus farfelus, apparemment les plus mensongers, mais crus par ses adhérents comme des « vérités » irrévocables avec une sorte de « foi du charbonnier ». On s’en doute, cette  transvaluation (Umwertung) radicale du faux et du vrai auquel on retire  la possibilité même d’un fondement ontologique, ne manque pas d’avoir des conséquences redoutables sur  la gouvernance d’un État. Cernons maintenant  les conséquences politiques qu’aura un personnage narcissique qui accède  au pouvoir d’un État souverain.

Comme nous l’avons montré dans État-nation, tyrannie et droits humains. Archéologie de l’ordre politique (Liber, 2017), la «souveraineté» est le point d’arrimage, le « pivot » dira Bodin de l’État souverain moderne. On sait que Bodin dans Les six livres de la République (1574) crée cette instance de la souveraineté pour mettre l’État au-dessus de la mêlée chaotique  des guerres de religion et des querelles dynastiques. Certes, vu la situation politique de la France en 1574, il veut  un souverain absolu, c’est-à-dire « absous de la puissance des lois  » (Bodin, op cit, I, chap. 8), non entravé par les loi, les siennes propres et celles des autres ; mais non sans pour autant poser des garde-fous au souverain au-dessus de la loi : les «lois naturelles» devenues chez nous droits humains et droits civiques et surtout une parole fiduciaire dont le souverain se porte garant, socle de l’État de droit (rule of law). Bodin a bien compris que la loi se distingue du contrat en ce que ce dernier se conclut entre deux partenaires par une parole donnée de l’un à l’autre, c’est dire qu’un contrat consenti entre les deux ne saurait être rompu unilatéralement sans l’accord explicite des deux : « Et ne peut l’une des parties y contrevenir [contre le contrat], et sans le consentement de l’autre ; et le Prince en ce cas n’a rien par-dessus le sujet  (id.). » Étant sur un pied d’égalité avec le sujet, le souverain perd sa souveraineté, cessant d’être au-dessus la loi, une fois engagé dans un contrat. Rousseau en a tiré les dernières conséquences dans son Contrat social.

Nos démocraties parlementaires étant de plus en plus contractuelles (voir Théorie de la Justice de John Rawls) , la parole donnée y joue un rôle central, devant être respectée comme une chose sacrée, surtout venant du «souverain» –président ou premier ministre etc. –, garant suprême d’une telle parole. C’est ce que  Bodin avait déjà pressenti en son temps : « Car la parole du Prince doit être comme un oracle, qui perd sa dignité quand on a si mauvaise opinion de lui, qu’il n’est pas cru s’il ne jure, ou qu’il n’est pas sujet à sa promesse, si on ne lui donne  de l‘argent (id). »

Le psychodrame narcissique du G-7 en Charlevoix

Le psychodrame qui vient de se jouer en ce début de juin 2018 à Charlevoix lors du sommet du G-7 doit être décodé sur cette toile de fond qu’on vient de tisser. D’un côté les six qui croient à la parole donnée, au contrat conclu (déclaration commune), authentifié par leur signatures apposées en bas du document. De l’autre Donald Trump qui l’a signé aussi dans un premier temps. Dans l’entrevue à Charlevoix tout semblait « baigner», Trump donnait 10 sur 10 à Justin Trudeau pour leurs bonnes relations. Or, une fois envolé dans l’Air Force One, il retire son accord dûment signé. Il expliquera en tweetant que Trudeau, lors de sa conférence de presse a fait « de fausses déclarations ». Dans un deuxième tweet, il en rajoute  une couche : « Justin Trudeau a agi de façon si docile (meek) et douce (mild) […] pour dire  ensuite qu’il ne se laisserait pas bousculer. Très malhonnête (dishonest) et faible (weak). » Réactions catastrophées autour du Monde : déclin de l’Occident –annoncé depuis Spengler–, chaos, fin de l’ordre mondial. Trump a réussi son coup, celui de Narcisse, il est devenu l’acteur principal d’un spectacle global, diffusé urbi et orbi, l’urbs, jadis la ville de Rome, c’est  lui maintenant, le centre d’attention mondiale : son centre étant là ou il se trouve. Des conséquences négatives futures, il  n’en a cure, car Narcisse vit au présent…

 

Reniement de contrats, non respect de signatures, comme constaté, c’est dans la nature même de Narcisse. Car Narcisse n’entend que l’écho de sa propre voix. Les autres, même s’il les écoute, il ne les entend pas. Il ne connaît que le monologue, le dialogue ne fait pas partie de son vocabulaire. Ici il faut se rappeler la photo devenue virale, ayant fait le tour du monde : Angela Merkel—la doyenne des G-7—appuyant ses deux mains sur la table, avec les autres leaders politiques debout tout autour, Merkel penchée vers Donald Trump qui, seul assis dans un fauteuil, a les bras croisés, le visage bougon, renfrogné, comme un élève sermonné par sa maîtresse. Décidément, Trump s’est fait pousser par les six dans ses derniers retranchements. Il était d’abord fâché contre lui-même, puisqu’il a cédé à la pression des autres, les a écoutés, pis, a obéi aux autres : c’est contre sa nature. Une fois seul dans l’avion, son naturel revient au galop. Pour les autres il renie son engagement, dûment signé, alors que pour lui, tout seul, cet engagement était fake dans le sens de «volé», non existant.

Du coup la situation se retourne : il n’a jamais menti, si, il avait menti, dans un moment de faiblesse (weakness), d’aliénation au sens premier du mot, lorsqu’il s’est fait imposer de force la voix des autres. Le grand menteur, ce n’est pas lui, c’est Justin Trudeau : ce dernier devient le  bouc émissaire (Sündenbock) sur lequel il projette publiquement ses propres faiblesses, celle notamment d’avoir cédé aux autres : oui, il a été «docile et doux» (meek and mild) et «malhonnête et faible» (dishonest and weak) au regard de sa propre nature. Pour disculper publiquement leur patron des incohérences qu’on lui reproche, les conseillers vont jusqu’à réactiver la Dolchstosslegende (légende du coup de poignard dans le dos) qui avait fait merveille du temps de Hitler : « Trudeau stabbed us in the back »,  Larry Kudlow, son conseiller économique dixit. Ce dernier a d’ailleurs été  frappé après avoir proférés ces mots par une attaque cardiaque ! Et avec le regard tourné vers la droite fondamentaliste, Peter Navarro, autre conseiller,  surenchérit: « There’s a special place in hell for any foreign leader that engages in bad faith diplomacy ». Voilà Trudeau relégué aux Enfers, sans espoir d’un Purgatoire !

Il ne fallait surtout pas oublier que le G-7, n’était pour Donald Trump qu’un tremplin vers Singapour, où a eu lieu la rencontre avec le dictateur d’un des pires États totalitaires, des plus sanguinaires du globe, Kim Jong-un, que Trump a déjà qualifié d’« honnête » et après leur rencontre, comblé de superlatifs tels « très talentueux », « très intelligent » et « très bon négociateur» », qualificatifs d’habitude conférés aux amis. D’ailleurs, Donald Trump avait fait déjà des yeux doux à d’autres dictateurs, comme Vladimir Poutin qu’il voulait inviter au G-7. Trump adore les « hommes forts », «décisionnistes » (Carl Schmitt) dont les ordres sont illico exécutés, qui n’ont pas à se tracasser des fake news, de  la «critique négative», cherchant la petite bête parce que leur Journal officiel s’appelle justement « Pravda » (Vérité) ; ces autocrates qui n’ont pas à s’embarrasser de  tous les palabres des parlements («parlement» vient de «parler»). En se référant à la réunion du G-7, Putin ne parlait-il pas de « babillage inventif ? » Narcisse alors parmi les dictateurs ? Il veut, il doit paraître aussi fort qu’eux. Selon le conseiller Kudlow, Trump « trahi par le premier ministre canadien, était obligé de  réagir  pour empêcher d’être vu comme faible avant sa rencontre avec Kim Jong-un.  » Paraître « homme fort », parce qu’il a osé humilier le plus « gentil » (meek and mild) des participants… une fois seul en vol, une fois tourné le dos aux personnes en chair et en os. Décidément, Narcisse politicien préfère le Paraître à l’Être.

Renversement d’un paradigme politique occidental fondamental

Comme noté au début, on assiste à travers ce psychodrame narcissique à un renversement fondamental des valeurs politiques qui ont eu cours en Occident depuis l’Antiquité grecque. En effet, depuis Platon en passant par Dante et Bodin, la véritable la place des tyrans et dictateurs a toujours été l’Enfer. Écoutons la comparaison que Bodin établit entre le  bon souverain (« monarchie royale ») et le   tyran/dictateur (« monarchie tyrannique ») : «L’un (bon roi) attend la vie heureuse ; l’autre (tyran) ne peut éviter le supplice éternel. L’un est honoré en sa vie, et désiré après sa mort ; l’autre est diffamé en sa vie et déchiré après sa mort.  » (Les six livres… » ; L. II, chap. IV) Dans le « New Deal » narcissique de Donald Trump,  à l’inverse, on voue  aux gémonies les bons souverains qui respectent scrupuleusement les droits des citoyens et les droits humains, alors que le dictateur qui laisse croupir près de 200 000 hommes et femmes, des familles entières, dans ses goulags, devient un ami respectable auquel on serre, devant les caméras du monde entier, chaleureusement la main, « ami » qu’on élève au Ciel d’une reconnaissance politique internationale, avec la devise :« In Kim we trust ! » Triste spectacle vu ainsi dans une perspective longue de plus de deux mille ans !

Revenons à Narcisse. Pour ce dernier, menteur ontologique, le mensonge n’existe pas, puisqu’il ne connaît qu’une Vérité (Pravda), qui est lui-même, sa vérité, mais qui est au fond tromperie, duperie volontaire/involontaire sur sa vraie nature : le cercle vicieux est total. Il sait fort bien, c’est seulement dans un régime autoritaire qu’il pourrait imposer cette « vérité » par un claquement des doigts. Heureusement pour lui, dans nos démocraties occidentales, il y a depuis quinze ans les médias sociaux—dont il est d’ailleurs la créature–, médias qui captent et amplifient ses désirs, ses pulsions, faisant de ces échos multipliés des quasi réalités : 40 millions d’échos, c’est une quasi plébiscite : imaginez, la population du Canada ! Mais puisque nos démocraties occidentales reposent de plus en plus sur les contrats, à savoir des paroles données réciproquement, échangées, le mensonge élevé en règle de gouvernance, les tuerait carrément dans l’oeuf. Le point d’arrimage que Platon a cherché jadis pour sa politeia au Ciel,  nos démocraties l’ont trouvé dans la parole fiduciaire du souverain, garante dernière  des paroles données, fondement de notre vie politique. Depuis Bodin tous les grands philosophes politiques modernes, de Grotius, Hobbes, Locke en passant par Kant, ont souligné l’importance vitale de la «véracité », condition de possibilité de nos États de droit. Le vieux Kant est sorti de ses gonds lorsqu’il a vu Benjamin Constant défendre le mensonge dans un État, fût-ce par «humanité » : « La véracité (Wahrhaftigkeit) est un devoir, on doit le considérer comme le fondement de tous nos devoirs qui doivent se fonder  sur un contrat, et sa loi chancelle et devient inutile si on lui concède la moindre exception[4]. »

C’est sur cette citation que se termine notre État-nation, tyrannie et droits humains, assorti du commentaire suivant, écrit en mars 2017 :

Alors que nos systèmes démocratiques sont minés par les médias dits « sociaux », règne des rumeurs et de l’alternative truth, et que des ennemis des États se servent de ces systèmes pour déstabiliser ces États, on voit les risques graves et imminents pour nos démocraties. Il est à craindre que l’ère de la post-vérité inaugurée n’annonce une ère post-politique où Big Brother tweetera dans[5] toutes les chaumières ces post-vérités que chacun boira comme parole d’Évangile.

 

 

 

 

[1] Platon, La République, VI, 492 b-c ; trad. Émile Chambry, Les Belles Lettres, 1996.

[2] Voir également le même constat dans Euthydème, 303 b : « Alors, si je puis dire, les colonnes mêmes du Lycée applaudirent les deux hommes [Ctésippe et Dionysodore, les deux dialoguistes] témoignent leur joie ».

[3] Ovide, Métamorphoses, III, 417-418.

[4]  Kant, D’un prétendu droit de mentir par humanité 1797.

[5] Heinz Weinmann, État-nation, tyrannie et droits humains, archéologie de l’ordre politique, Liber, 2017, p. 384 ; citation légèrement modifiée.

(Donald J. Trump I) Trump et l’Allemagne ou psychanalyser Donald

Heinz Weinmann*

Le huit novembre 2017 a marqué le premier anniversaire de l’élection de Donald Trump. Depuis un an, nous avons droit à beaucoup d’analyses politiques, économiques et récemment même psychiatriques[1] du « phénomène », du « cas » Donald Trump. Comment ne pas avoir pensé d’abord à sa généalogie parentale, son origine allemande que, pendant très longtemps, Donald Trump a essayé d’occulter ? Ce regard sur son rapport à ses parents, sur leur passé allemand, nous fait mieux comprendre ses comportements pour le moins atypiques pour les fonctions d’un Président des États-Unis. Jetons donc un bref regard sur ce passé.

Allemagne, terre d’émigration

En 1885, un adolescent âgé de seize ans nommé Friedrich Trump, du village de Kallstadt au Palatinat (Pfalz), Allemagne, laisse une note sur la table de cuisine de ses parents : « Je suis parti pour l’Amérique. » Surpris probablement par l’annonce brutale de ce départ, les parents ne le sont pas par le départ lui-même. Car l’année précédente, la sœur aînée avait déjà montré à son petit frère le chemin de l’Amérique, dorénavant installée avec son mari à Manhattan. Un million d’Allemands quitteront ainsi dans les années 1880 leur « patrie », déclarée dès 1871 « Second Empire » sous la poigne de la Prusse et de son « Chancelier de fer », Bismarck. Très mal loti par l’histoire, vue sa position tampon entre l’Allemagne et la France, le Palatinat a été ravagé par de nombreuses guerres, à commencer par la Guerre de Trente Ans (1618-1648), internationalisation des Guerres de religion, puis les guerres entre Louis XIV et l’Empire, entraînant les deux « ravages du Palatinat » (1674, 1689), avec trente-deux villes et villages sauvagement incendiés par Turenne. Devenus protestants lors de la Réforme tout en étant rattachés au très catholique royaume de Bavière, les Palatins, trop proches des idées « éclairées » de la France voisine, ont été des habitants de seconde zone, observés avec méfiance par Munich. Autrement dit, l’avenir était bouché dans cette région plus qu’ailleurs en Allemagne. Pas étonnant qu’un nombre relativement grand de ce flot d’immigrés allemands en Amérique soit venu du Palatinat. Pas étonnant non plus qu’une génération plus tôt, Friedrich Trump soit parti avec un autre fils de Kallstadt, cette fois avec ses parents, Henry John Heinz, l’inventeur du Ketchup, d’ailleurs cousin au deuxième degré de Friedrich.

Un immigrant allemand malgré lui

Né dans une famille de vignerons pauvres de six enfants, le puîné n’a d’autre choix que d’apprendre le métier de coiffeur, ce qui visiblement le « rase ». Donc, il part illico, son apprentissage fini, aimanté par le « rêve d’Amérique», parce qu’il veut devenir rapidement riche. Remplir des bouteilles de tomates comme son cousin n’est pas son « affaire » !

Le rêve du Far Ouest s’étant évanoui depuis que la Frontier avait atteint le Pacifique vers le milieu du siècle, il reste comme horizon de rêve, du « tout possible », le Nord-Ouest, là où vers 1896 s’est déclenché le second Gold Rush, celui du Klondike. Après cinq ans passés chez sa sœur à New York, à couper des cheveux et raser des barbes, Friedrich part pour le Nord-Ouest et s’installe à Seattle en 1891. Il y ouvre un restaurant dans le quartier « red light » : à part les repas et les boissons, la maison offre aussi des « rooms for ladies », euphémisme pour « bordel ». Durant l’été 1897, le premier navire chargé d’or du Klondike arrive dans le port de Seattle. Frederick – entre-temps naturalisé américain – est en bonne position pour profiter au maximum de la manne d’or. Il y développe l’ADN du « basic instinct », de The Art of the Deal des Trump. Frederick sait qu’il y aura peu d’élus dans cette ruée vers l’or (4000 sur 40000 appelés), aussi, il choisit la stratégie où il sera à tous les coups gagnant. De constitution frêle, il est exclu qu’il concurrence ces bourlingueurs costauds sur le terrain ; il lui faut juste suivre cette ruée vers l’or en pourvoyant aux besoins primitifs (manger, boire, dormir, sexe) des aventuriers qui dépensent leur or aussi vite qu’ils le gagnent. Pour cela, ses restaurants doivent être soit ambulants, transbordés par barge (le « Fitzcarraldo » du Klondike), soit abandonnés à court terme pour aussitôt être établis plus au nord, afin que l’or des trouveurs puisse remplir les poches du parasite (« celui qui mange avec ») opportuniste. Rien de choquant dans cet univers où règne la « loi de la jungle » et où le plus fort l’emporte sur le « faible », écrasé sans pitié.

Les différents hôtels-restaurants de Frederick marquent ainsi les parcours du Klondike : de Monte Christo – parce qu’un prospecteur lisait le roman de Dumas !-, en passant par Bennet, jusqu’à Whitehorse en Colombie-Britannique. Dans son restaurant de Whitehorse, Frederick commence à réaliser ce que veut dire Think Big : 3000 repas servis par jour, un tripot (pas encore de casino) où les joueurs misent par milliers de dollars en or, avec des balances pour peser le précieux métal, et toujours ces « rooms for ladies ». Nous sommes au Canada, les Red Coats (GRC) sont sur place pour « faire la loi », interdire jeu, boisson… et le reste. Avec son flair, l’Allemand américanisé sent le roussi, vend le restaurant à son associé – qui sombre dans l’alcoolisme, le resto devenant la proie des flammes – et retourne en Allemagne. Il voulait être riche…et prendre épouse allemande, une voisine de Kallstadt qui avait cinq ans lors de son départ. Tonton Cristobal est arrivé, cousu d’or, admiré par son village ! Il retourne avec sa femme à New York, mais cette dernière est frappé d’un violent « mal du pays » (Heimweh) que tout émigrant connaît. Il retourne alors à Kallstadt avec l’intention de s’y s’installer à demeure, puisqu’il pourra mener une vie confortable avec son or déposé à la banque qui « travaille » pour lui…

Imprévu revers du destin : le gouvernement de Bavière lui retire son droit de séjour et sa nationalité allemande pour avoir esquivé le service militaire (de trois ans) en émigrant aux États-Unis. Peu importe que la loi soit passée en 1886, alors que Frederick est parti l’année d’avant. Des pétitions, des suppliques au gouvernement, au prince Luitpold, rien n’y fait, l’Allemand qu’il s’est cru être encore doit quitter son pays, de gré ou de force. Les dés du sort des États-Unis de 2016 auront été jetés à ce moment-là. Elisabeth, la femme de Frederick, est enceinte lorsqu’elle rembarque sur le navire en destination de New York en 1905 et accouche l’année même de Fred, père de Donald Trump.

Nous sommes dans l’histoire alternative : que serait-il arrivé si le grand-père de Trump avait pu rester en Allemagne ?

Narcisse et Écho

À parcourir la vie du grand-père de Trump, on se demande comment Donald, issu d’une immigration relativement récente, a pu développer tant de suspicion, tant de haine contre certains immigrants, contre tout immigrant ? Son « roman familial » risque de donner une réponse non seulement à cette question mais à bien d’autres que le monde entier se pose concernant le comportement atypique du 45e Président des États-Unis. La psychanalyse nous dit que l’enfant au cours de son développement normal passe progressivement d’un « narcissisme primaire » nombriliste où le sujet, tel Narcisse, ne voit que le MOI – Freud parle de « libido du moi » – à un stade où il s’ouvre sur le Monde, sur l’Autre, alors reconnus dans leur réalité objectale (« libido d’objet »). Or le sujet narcissique (« névrose narcissique ») ne voit pas les Autres, puisqu’ils ne sont pour lui que des miroirs réfléchissant son propre Ego. La (dé) négation ou forclusion narcissique de l’Autre commence au sein de la famille, dont le « roman familial » est un des symptômes. Pour Donald Trump, reconnaître un grand-père plus grand que nature, héros paradigmatique du « rêve américain », signifierait se rapetisser d’autant et surtout donner un coup fatal à son image de self-made man qu’il propose de projeter. Dans son autobiographie The Art of the Deal (1987), Donald liquide, pour ne pas dire « assassine » son grand-père en deux mots : il était un « hard liver » et un « hard drinker ». Traduire « hard liver » par « bon vivant » serait un euphémisme, plus proche de « dépravé », rimant avec « hard drinker », alcoolique invétéré. Son propre père, Fred, dans cette « autobiographie » – qui n’est autre qu’une autocréation, qu’une auto-statufication narcissique –, ne dépasse guère le stade de « builder » manuel. Le traitement échu à ses père et grand-père, à l’origine de la fortune de Donald – à sa mort Fred laisse une fortune de $300 millions – vise quiconque fait de l’ombre à l’Imago d’autogenèse de Donald. L’Autre devient alors l’Ennemi qu’il poursuit de sa vindicte : il le rapetisse, le dénigre, le discrédite comme il l’a fait avec ses concurrents à la campagne, notamment Hillary Clinton : « nasty woman », « lock her up », telle une criminelle. Les juges et les membres de « son » parti aujourd’hui qui ne font pas ses quatre volontés, subissent le même sort.

Réaction d’autant plus violente que la vie de Donald est basée sur deux mensonges généalogiques : il dit depuis longtemps, déjà en 1987, qu’il est d’origine « suédoise » et met en cause la légitimité morale de celui qui a fait souche aux États-Unis. Ce lourd déficit de légitimité, il doit le compenser par une vie éblouissante de glamour qui accapare le regard du spectateur, l’empêchant de tourner son regard vers le passé. Il a même eu le culot d’accuser la présidence d’Obama d’être « illégitime » sous prétexte que le Président « n’est pas né aux États-Unis ».

Vie de glamour, de succès, de records superlatifs, – le terme « deal », d’origine germanique, comme d’ailleurs « dollar » indique d’abord une « grande quantité » -, va de pair avec une fascination maladive pour les cotes de popularité, à commencer par celle de The Apprentice – ridiculisant là encore la chute des cotes de son « remplaçant », Arnold Schwarzenegger –, jusqu’à la guerre des chiffres à propos du nombre d’assistants à son inauguration le 20 janvier etc… Dès qu’il y a déficit, on accusera la « dishonest press » d’avoir falsifié, maquillé les chiffres, les « faits ». Le terme « alternatif facts », surgi à ce moment, ne saurait être un hasard, puisque la vie même de Donald Trump est basée sur un « alternatif fact » : il a gommé une réalité généalogique fabriquée (fake) par l’image narcissique projetée qui devient sa « réalité » déclarée. Du coup, son « America first », à l’origine une posture narcissique, doit faire oublier qu’il n’a pas été le « first American » de sa famille. D’autre part, sa haine contre l’Autre authentifie par la négative sa fiction d’« autochtonie ».

La chambre d’écho que constituent les dits « réseaux sociaux », loin de corriger, voire freiner ces confusions réalité/fiction, au contraire iront les décupler, puisque les « bruits abrutissants » y ont remplacé l’analyse critique du « fact checking ». De même que Narcisse ne « reconnaît » que le seul Écho de sa propre voix, de la même façon Trump ne reconnaît comme média véridique que ses propres tweets, faisant des médias dits « officiels » un « bruit » qui brouille le message originel, émané de Narcisse. Comme le disait la voix de son ancien maître Steve Bannon, tombé aussi en disgrâce, ces médias sont une « opposition » à la Voix première, à la « Voix de son Maître », nulle autre que la Voix de Donald lui-même.

 

______________________________________

[1] The Dangerous Case of Donald Trump, éd. Brandy X. Lee et Robert Jay Lifton, Thomas Dunne Books, 2017.

* L’auteur vient de publier chez Liber (Montréal, 2018) l’essai État-nation, tyrannie et droits humains. Archéologie de l’ordre politique.

TOUJOURS MINEURS – L’affaire Slāv et les soi-disant progressistes

 

Lamberto Tassinari

À peine trois représentations du spectacle Slāv on suffit à Montréal pour déchainer contre Betty Bonifassi et Robert Lepage une centaine de manifestants avec pancartes et démarrer un grand bouillonnement médiatique. Comme je ne fréquente pas les médias (a)sociaux je n’ai rien vu hormis un petit article dans Le Journal de Montréal et surtout la prise de position d’un certain Michel Lessard de Lévis, qui a publié dans Le Devoir un texte intitulé « Robert Lepage s’est trompé » dans lequel il déplore le geste de deux auteurs.

Blanche

Le 6 juillet, au lendemain de l’annulation du spectacle par le Festival International de Jazz de Montréal, arrive la sobre réplique de Lepage qui préfère ne pas affronter l’analyse de la notion d’appropriation culturelle qu’il considère trop complexe, se limitant à dire, en acteur, que la pratique théâtrale repose sur un « principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. »

Noire

Je trouve cela juste et suffisant, injuste et défaillante la position de tous ceux qui condamnent Lepage en l’accusant du crime d’appropriation culturelle. Le lendemain, 7 juillet, une salve de textes est lancée depuis Le Devoir dont le plus remarquable a été « Les leçons de l’affaire Slāv » de Patrick Moreau, immigrant français qui enseigne la littérature au cégep d’Ahuntsic. Cet article a été immédiatement saisi par Robert Daudelin, ancien directeur de la Cinémathèque québécoise qui, avec l’accord de Moreau, l’a fait circuler en proposant de le cosigner. Le débat que le Festival du Jazz n’avait pas voulu lancer est en train heureusement de se produire dans les pages du Devoir et il aura probablement une suite ailleurs.

En attendant ce débat, une question se pose : que signifie au juste l’« appropriation culturelle » ?

D’après Wikipédia : C’« est un concept né aux États-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture ‘dominante’ serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation. » De toute évidence, l’application de ce principe constitue la revanche des cultures, des groupes, des identités faibles, une espèce de retour du balancier. Le système dominant, le pouvoir majoritaire un peu partout dans le monde mais de façon prépondérante aux États-Unis et au Canada, aurait accordé gratuitement, c’est-à-dire non pas à la suite d’une sanglante lutte de classe, aux « cultures faibles » la pleine liberté et une totale autorité sur la gestion de leur propre image. Après des siècles d’injustice, de répression et d’oppression, féministes, communautés LGBT, peuples autochtones et minorités de tout genre ont été déclarés maîtres chez eux ! Quel triomphe et quelle générosité de la part du pouvoir ! Mais est-il possible que ce cadeau tombe, comme le fromage de la fable, de la bouche des puissants dans celle des faibles ?

Blanche

Il faudrait toujours que les faibles doutent des concessions gratuites. Mais non, encore une fois aveuglés par le désir de vengeance, ils ne se rendent pas compte de la ruse du pouvoir. Et pourtant, ils devraient bien comprendre que les cultures « fortes » sont capables d’accepter le regard critique des autres cultures. Ce n’est pas aux seuls Russes, par exemple, d’avoir le droit de s’occuper de la révolution d’Octobre : une foule d’historiens, d’écrivains et d’artistes de toute origine « ethnique » s’est penchée sur ces événements qui appartiennent à l’humanité entière. Ce n’est pas aux seuls Italiens de s’occuper de Renaissance ou de mafia ! Alors, pourquoi des artistes blancs ne devraient-ils pas pouvoir mettre en scène et chanter les chansons des esclaves noirs d’il y a deux siècles ? En se méfiant du regard et de la solidarité authentiques des autres, les cultures faibles et leurs avocats souteneurs de l’application totalitaire du concept d’appropriation culturelle ne s’aperçoivent pas qu’ils nuisent à leur cause car, par leur attaque, ils ne font que renforcer leur condition de culture mineure. Le cadeau de la culture dominante n’est pas si innocent.

Noire

 

Au lieu de se lever contre les Lepage et les Bonifassi généreux de ce monde, les gauchistes myopes de chez nous, devraient se révolter contre la ruse du pouvoir qui réussit à leur faire confirmer leur propre infériorité. Ils auraient dû comprendre que Slāv (je ne l’ai pas vu, comme tout le monde…) ne dicte pas une interprétation de l’histoire de l’esclavage des Noirs, qu’il ne l’altère pas, mais la célèbre en la mettant en scène avec sensibilité et respect.

Regards croisés plutôt, laissez-vous regarder par les autres et faites de même ! L’alternative étant que chaque maudit groupe « ethnique », à commencer par les Britanniques et les Français, écrive lui-même sa propre histoire, s’auto-célèbre, soit le seul et unique interprète de sa merveilleuse identité. C’est cela qu’on veut ?

“Parle avec elle”

Sophie Jankélévitch
Photo: S. J.

Ce n’est pas du film d’Almodóvar qu’il va s’agir ici, mais de Koko, morte le 22 juin à l’âge de 46 ans. Koko, femelle gorille devenue célèbre dans le monde entier par sa maîtrise de la langue des signes qu’une chercheuse américaine lui avait enseignée…

Certes, l’histoire de Koko met en évidence la surprenante sensibilité affective, l’immense intelligence et les remarquables capacités d’apprentissage des grands primates, toutes choses qui font d’eux des personnes à part entière , dotées d’une « humanité » à la fois proche de la nôtre et différente ; toutefois, elle devrait aussi nous faire réfléchir sur la nature des rapports que nous entretenons avec eux, et en général, sur la relation de l’homme à l’animal, illustrée –tristement… – par la vie de ce pauvre gorille… Ce qui a tellement fasciné, émerveillé et attendri le grand public dans cette expérience commencée au début des années 70, n’est-ce pas, au-delà des facultés d’apprentissage du gorille, ses capacités d’adaptation à un monde qui n’était pas le sien ? Koko représente aujourd’hui quelque chose d’assez analogue à ce que représentait le « bon sauvage » au XVIIIe siècle – un être meilleur que l’homme parce que plus « naturel », cette figure servant alors à critiquer la corruption des sociétés existantes – , mais surtout  à l’époque de la colonisation triomphante – un être malléable, apte à recevoir les « bienfaits » de la civilisation occidentale, c’est-à-dire à se plier aux normes imposées de l’extérieur par le colonisateur.

Née en captivité, Koko est morte en captivité. Aurait-elle appris la langue des signes si elle avait vécu parmi ses congénères, dans son milieu naturel ? Certainement pas ; il fallait pour cela une intervention humaine et des conditions de laboratoire. Et l’eût-elle apprise quand même, par on ne sait quel artifice, elle ne l’aurait pas enseignée à ses petits. Les grands primates disposent de leurs propres moyens de communication, adaptés au fonctionnement et aux besoins des sociétés qu’ils forment.

L’histoire de Koko aura montré ce dont un gorille est capable au prix d’une éducation qui a tout d’une humanisation forcée, et dont l’enjeu est la réalisation d’un projet scientifique. Pour cela, il fallait séparer l’animal de son environnement naturel, et le soumettre à des conditions de vie totalement artificielles. Koko est ainsi devenue un jouet animé, favorisant toutes sortes de projections et renforçant l’anthropocentrisme toujours présent, à un degré ou à un autre, dans notre relation à l’animal. Mais dans la violence de cette humanisation infligée à l’animal, ne peut-on pas voir, d’une certaine manière, le pendant de la violence inhérente à la déshumanisation infligée par les êtres humains à d’autres êtres humains, et dont la forme extrême est l’extermination ? La logique génocidaire, en effet, exige que le groupe humain à anéantir soit d’abord déshumanisé, considéré comme une colonie de poux nuisibles au reste de l’humanité, pour que le processus de destruction systématique trouve sa justification et puisse être mis en marche.

Or, aujourd’hui, on ne peut nier l’existence dans nos sociétés de formes de déshumanisation, qui, sans aller jusqu’à l’accomplissement d’une volonté ouvertement exterminatrice, consistent d’abord à retirer à des hommes et à des femmes considérés comme indésirables ce à qui tout être humain comme tel a droit, en premier lieu la liberté de circuler et de vivre où et comme il l’entend.

En ce sens, Koko nous parle, oui, mais d’une réalité bien éloignée des facultés d’apprentissage des primates, et à laquelle son éducatrice n’avait sans doute pas songé.