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La « Fritalie » à l’épreuve de la transculture européenne

FULVIO CACCIA

A l’initiative de l’association Italiques, qui célébrait son vingtième anniversaire, une trentaine de personnalités franco-italiennes se sont retrouvées les 7 et 8 décembre à l’Institut culturel italien et à la Sorbonne pour dresser l’état des relations entre ces deux pays fondateurs de l’Union européenne très chahutés par deux décennies d’amples mutations. Le rapport privilégié, en miroir, des deux cultures est-il remis en cause par la globalisation déferlante ? Assiste-t-on à une intensification ou à une banalisation des échanges ? À une persistance ou à un recul des stéréotypes ? Quels sont les nouveaux sujets, les nouvelles thématiques, les nouveaux acteurs de la scène franco-italienne ? C’est à ces questions que Jean Musitelli, Conseiller d’État et président de l’association, invitait ses hôtes à répondre lors de huit séances rondement menées.

Sans la culture, le déluge

Walter Veltroni, ancien maire de Rome, a aussitôt donné le ton. « Nous vivons un moment particulièrement inquiétant où jamais le mot culture n’a autant compté. On peut soit reculer, soit avancer » a affirmé cet ancien ministre de la culture italien. Mettant en garde contre la simplification induite par les réseaux numériques, qui favorisent la peur, la réaction émotive, et la délégitimation de l’autre, M. Veltroni préconise le goût du doute et la maîtrise des procédures afin de négocier au mieux ce passage compliqué. Son interlocutrice, Aurélie Filippetti, ex-ministre française de la culture, écrivaine et fille d’ouvriers italiens, a poursuivi en affirmant que « la crise de la démocratie est la crise de la culture, résultat de l’omniprésence de la communication, qui a pris le pas sur l’argumentation à travers le storytelling ». Observation piquante pour l’ancienne ministre qui était aussi en charge de la communication lorsqu’elle était en fonction. Cependant, elle fut l’une des rares à indiquer que des éléments de solutions se trouvaient peut-être dans le monde associatif, qui regroupe en France plus de 13 millions de bénévoles. Pour son interlocuteur, le vrai défi c’est la précarité et l’isolement qui menacent nos prétendues sociétés de communication, où dans les grandes villes, plus d’un foyer sur trois est composé de personnes seules.

La traduction, lingua franca de l’Europe

Rebondissant sur le thème de la communication, Paolo Fabbri, écrivain et ancien directeur de l’Institut culturel italien a insisté sur la différence entre information et formation. Privilégiant cette dernière, il a évoqué les états généraux du multilinguisme et l’importance capitale de la traduction, laquelle semble aujourd’hui constituer la langue commune de l’Europe, sa lingua franca. Contre les grands simplificateurs, Fabbri oppose la pensée du conflit chère à Machiavel afin de rouvrir la discussion sur l’Europe et déchirer le voile de l’opacité qui l’entoure.

Marc Lazar, le grand spécialiste de l’Italie, a rappelé la dissymétrie qui préside aux rapports franco-italiens, en affirmant que le bilatéralisme est bel et bien terminé et qu’il faut désormais concevoir les rapports franco-italiens dans une perspective européenne. Pour illustrer son propos, le professeur de sciences politiques a annoncé un nouvel accord entre son institution et une importante école de la Péninsule. Yves Hersant a lui aussi milité pour remettre la culture au centre du jeu politique. À ce sujet, il cite d’ailleurs le rapport du dernier sommet de la « fritalie », selon le bon mot de l’écrivain Fernando Camon, où la culture était citée d’emblée comme « une vitrine ». Pour dépasser ce cliché, l’auteur nous invite à nous souvenir des « leçons américaines » d’Italo Calvino, où les maîtres-mots sont complexité et multiplicité. 

L’Italie 2e industrie européenne

Dans un registre plus factuel, Alain Leroy, ancien ambassadeur français en Italie, rappelle quelques réalités peu connues ; par exemple le fait que l’Italie possède la 2e industrie d’Europe et que la balance commerciale italienne affiche un solde positif de 78 millards d’euros, alors que celle de la France est déficitaire de 60 milliards. Plus de 1300 filiales italiennes sont implantées en France, qui importe 38 milliards € en biens et services. Exception faite des « irritants » que sont la Libye et les immigrants, l’émulation franco-italienne, affirme le diplomate, est plus que jamais nécessaire pour peser sur l’Europe.

Invité à analyser l’impact de la mondialisation sur la culture, Bruno Racine, ancien directeur du centre Pompidou et de la Bibliothèque nationale (BNF), a brossé à grands traits quelques réponses institutionnelles, comme le catalogue mondial, obtenu par la fusion multilingue des catalogues des grandes bibliothèques nationales. Ces éléments positifs doivent toutefois être contrebalancés par les tentations du postcolonialisme, qu’il faut dépasser. Jean Pierre Darnis, maître de conférences à l’Université Nice Sophia-Antipolis s’est penché sur la question de la langue et du modèle italien. Tout en rappelant que l’Italien est la 4e langue la plus étudiée au monde, il a mis en lumière le « Sistema Italia », un savant dosage de haute culture, de commerce et d’éthique. L’exemple le plus probant de ce système : le mouvement « slow food ». Son succès n’est pas étranger aux diasporas italiennes et leurs descendants qui en font leur miel. Mais ce modèle singulier, s’est demandé le panéliste, pourrait-il faire bon ménage avec le modèle français, plus institutionnel ? Vaste question. Alessandro Giacone, ancien élève de l’ENS Ulm et agrégé d’histoire et d’italien, a plutôt insisté sur la mutation des transports qui a raccourci les distances. Tout en déplorant le déclin du français depuis la chute du mur de Berlin, le maître de conférences HDR à l’Université Grenoble Alpes, prône un enseignement réciproque des langues du partenaire. Cette séance s’est conclue par l’analyse du rôle de la presse et des médias avec Michele Canonica, Philippe Ridet et Paolo Romani.

Le lendemain, c’est le débat entre intellectuels français et italiens qui a été au centre des interrogations des panélistes, tels que Frédéric Attal, Jean-Yves Frétigné, Maurizio Serra et Valdo Spini. Puis, ce fut au tour de Renato Berta, de Jean Gili, de Fabio Roversi Monaco, Rossana Rummo, Patrick Talbot et Gennaro Toscano de s’interroger sur la circulation des œuvres et des créateurs, allant du cinéma au théâtre en passant par les arts plastiques.

Pour sa part, Gilles Pécout, recteur de Paris, chancelier des universités, s’est penché sur les échanges universitaires. Il a rappelé la Déclaration de La Sorbonne 1998, la hausse de la mobilité estudiantine, qui profite bien à l’Italie, 4e destination de prédilection pour les étudiants Erasmus, et de la nécessité de professionnaliser les doctorats balisés par le double diplôme, qu’encadrent déjà plus de 4000 accords inter-universitaires.

L’Europe, notre étoile polaire

Il revenait à Enrico Letta, ancien président du conseil des ministres italien de réaffirmer à son tour le fait que toute « discussion franco-italienne doit avoir l’Europe comme étoile polaire », surtout lorsqu’il s’agit de culture et d’éducation. Des mots qui ont fait écho à l’ambitieux discours sur l’Europe tenu quelques semaines plus tôt par le président Macron et dont le politicien transalpin n’a pas manqué de rappeler la pertinence. « Que veut dire connaître l’autre lorsqu’on est très jeune ? Les dictatures se fondent sur l’ignorance », a conclu le président de l’Institut Jacques-Delors.

Abordant plus spécifiquement la question de la langue et de la traduction, Carole Cavallera, traductrice et auteure, a rappelé que toute traduction teste à sa manière le conformisme éditorial. « La traduction doit y résister », dit-elle, « avec les armes comme la lenteur ». Les retraductions sont aussi un indice de bonne santé pour ces deux pays, dont l’appétence pour la culture permet parfois de mettre en lumière des auteurs méconnus, tels que Sapienza Golliarda, de l’autre côté de la frontière. Plus lyrique, Miguel Ángel Cuevas, poète espagnol et traducteur convoque aussitôt le travail sur la langue. Le traducteur doit déconstruire le sens pour le remonter dans une autre langue. Mieux, il doit laisser une place vacante au texte originel dont le fantôme sert au lecteur pour se saisir de la version. Jean-Charles Vegliante, poète et professeur des universités, rappelle que les langues bougent à grande vitesse, qu’elles remuent et communiquent entre elles, aiguillonnées notamment par la publicité, qui utilise toutes les virtualités du mot étranger dans des buts mercantiles, comme le font certaines publicités de lingerie fine via le très suggestif « intimissimi ». Or, dans l’économie du globish, déplore le poète, la confusion est de mise, comme la connivence, et la poésie, qui est nuance, devient inaudible.

Les passeurs hier et aujourd’hui

Si les traducteurs sont des passeurs, que dire des autres ? Fabio Gambaro, directeur de l’Institut culturel italien, en a profité pour décrire les conditions de cette transmission au quotidien. Le succès du festival « Italissimo », soutenu par l’Institut, est un bon exemple. Cette initiative utilise à bon escient le formidable capital de sympathie dont jouissent les Italiens à Paris afin de dépasser les stéréotypes. Tel est bien le rôle de passeur : savoir utiliser les clichés pour « transmettre et contaminer ».  En d’autres mots, il s’agit de mettre le public en position de les comprendre pour mieux lui faire découvrir ce qui n’existe pas. C’est l’offre qui organise la demande. Pour cet ancien journaliste, l’Institut ne doit pas être le cercles des expatriés. La construction du public va de pair avec une programmation qui fait une large place au public du pays-hôte et aux questions qui intéressent ses citoyens. C’est pourquoi il entend privilégier l’essai. Pour Jean-Claude Zancarini, animateur de la revue « Le laboratoire italien », les passeurs ont un lien fort avec l’amitié, comme ce fut le cas de Jacqueline Risset, traductrice de Dante et de Bernard Simeone, directeur de la collection italienne auprèsdes éditions Verdier, tous deux disparus récemment.

Dante et Ciao Italia

Le prix Italiques donné alternativement ou à un francophone ou à un italien, a récompensé cette deux Français , l’italianiste Jean-Louis Poirier pour le très bel essai personnel Ne plus ultra, Dante et le dernier voyage d’Ulysse aux éditions Belles Lettres et Ciao Italia, exposition sur l’immigration italienne présentée récemment au Musée national de l’histoire de l’immigration et ayant attiré plus de 100 000 visiteurs, lesquels ont épuisé le tirage de son catalogue. Ses commissaires, Dominique Païni, Stéphane Mourlane et Isabelle Renard, ont donc aussi été récompensés pour leurs efforts. Mais l’expo ne s’arrêtera pas pour autant. Une exposition itinérante est  prévue en janvier prochain, ainsi qu’une déclinaison italienne dans les mois qui suivent.

Franco-italiens encore un effort si voulez être … Européens !

Que retenir de cette riche moisson d’analyses développées par les meilleurs observateurs de ces deux pays, fondateurs de l’Union ? La fin du bilatéralisme ? La primauté de l’Europe ? L’importance de l’éducation et de la culture ? Ces mots-clés, qui sont revenus en boucle tout au long de ces sessions roboratives, nous laissent entrevoir en creux une réalité qui, sauf erreur, n’a pas été nommée durant ces débats. Et pour cause : il s’agit de la fin de la modernité de l’État-nation. Ce constat en filigrane nous invite à concevoir d’urgence l’État non plus à l’aulne du seul périmètre de la nation et des droits fondamentaux de ses membres, mais à y associer la culture. Bref, il s’agit de passer de l’État-nation à l’État-culture.  Mais comment le faire dans cette Europe qui se cherche encore et dont les membres sont tentés par le repli identitaire ? L’entreprise est imposante certes, mais pas impossible. Il s’agit de retisser la relation complexe et ardente entre culture savante et culture populaire, éducation savante et éducation populaire, dont les mouvements, rappelons-le, ont favorisé il y a plus de 150 ans l’avènement de l’éducation et la citoyenneté nationales. Aujourd’hui, c’est à la citoyenneté européenne qu’il faut donner un contenu, c’est-à-dire restituer sa diversité fondatrice, comme l’avaient fait jadis les fondateurs de ces futures cultures. En leur temps, Dante et Du Bellay ont bravé les réticences de leur pairs, qui débattaient dans la langue savante de leur époque – le latin- pour imposer en l’écrivant leur parler populaire, leur vulgaire. Soyons gré à l’association Italiques et à ses animateurs d’avoir su baliser le chemin. Il reste maintenant à le poursuivre en invitant les gens de bonne volonté à s’y engager. À bon entendeur…

Hugh Hazelton y la palabra entre fronteras

Ángel Mota Berriozábal

Fue uno de esos días en que la neblina se abre paso por las calles, arroja ese olor a humedad que confunde lo erizado de muros con el paso lento del aire. Sí, mi andar por el barrio del Plateau Mont-Royal, en Montreal, fue acercarme a una deriva buscada, a un muelle entre la bruma muy quejosa por los árboles. Y así llegué a casa de Hugh Hazelton. No creo que necesito presentarlo, no para alguien que vive en esta urbe de Dos Ciudades: Montreal. La célebre novela que escribió Charles Dickens precisamente en esta isla, en el viejo puerto de Montreal. No por casualidad sí con mucho de ecos; de lo inglés y lo francés en tensión y en convivencia en la urbe. Dos ciudades erigidas, revueltas en casa de Hugh. Casa situada en un barrio francés de fachadas neoclásicas, ligado al ya casi erosionado barrio portugués.

 

 

 

 

Hugh Hazelton es un célebre escritor, traductor, teórico de los Estados Unidos que vive, cruza puentes que son como brumas entre ciudades. “Un anglais” lo definirían las nomenclaturas reductivas de muchos en esta provincia de Quebec, que escribe e imagina en el vientre del mundo francés. Una frontera difícil de cernir o de ver dónde inicia y dónde acaba, no solo en su casa sino sobre todo ese día cuando la neblina lo acaparaba todo, lo sumergía en esa modorra y ligera lluvia que hace ligeros los bordes y las vallas.

Con toda parsimonia, gesto amable y perspicaz, Hugh me sentó en su comedor y en seguida, antes de poder enunciar pregunta alguna, me sentí en un cuadro de Paul Cézanne. No que lo viera; estaba dentro. La casa es la vanguardia misma en el decorado, en la disposición de la fruta, muebles y la ventana, así como en los cuadros que dibujan los muros. Es como si la casa misma fuera y es reflejo de lo que iba a oír, de lo que ya le conocía, de Hugh mismo. Así, la entrevista que le hice, desde el inicio, fue un atravesar el espejo, un atravesar un cuadro de Cézanne, ser parte de, y descubrir a todos sus personajes y sus colores. Hugh es como el pintor de todo esto. Lo cual es más que una mera anécdota o referente espacial. La casa de Hugh, él, es un autor de vanguardia, que hace de la vanguardia algo cotidiano; un modo de ser, un modo de vivir en casa y hacia el mundo.

Hugh Hazelton es uno de los pocos estadounidenses, radicados en Canadá, vinculados no sólo con el mundo literario quebequense sino hispano. El otro nombre que me viene en mente es James Cockcroft. Historiador, sociólogo, analista político y poeta. Yo leí en México sus trabajos sobre la Revolución mexicana, en mis tiempos de estudiante. Libros que son una referencia esencial de la historia moderna y política del país de Frida Kahlo, editados por la SEP y el FONCA. Lo conocí en Montreal, en veladas literarias y en la presentación de alguno de sus libros sobre el México actual. Amable y humilde, escribe sobre América Latina desde Montreal. Ha publicado cincuenta títulos. Es activista y amigo de Hugh. Otro escritor olvidado y anónimo fue Douglas Winspear. Ávido lector de Bruno Traven y sus relatos sobre México. De Traven tuvimos una que otra conversación en el mítico café Club Social del barrio Mile End. Viajero que recorrió el país de Diego Rivera en coche con su esposa, en busca de su propia identidad, del Otro del sur. Una huella que siempre arrastró nuestras conversaciones, a veces cordiales, a veces en disputa. Douglas me comentó más de una vez que escribió varios cuentos en donde México era un punto central. Creo que mencionó también una novela. Una Road Story que no lograba acabar. Sólo que estos documentos nunca se han publicado. Según Hugh están en manos de su esposa. Douglas murió ahogado en una piscina del barrio de Outremont. Existe la poeta Katharine Beeman, cuyos lazos con Cuba son muy sólidos. Entre ellos la de ser muy activa en programas de intercambio con la isla, especialmente en lo que respecta a la literatura. Creció en Lansing, Michigan y migró a Montreal también en los años Nixon.

Mas Hugh es el escritor, traductor e investigador que más peso ha tenido en las letras hispanas de Canadá. Es ese gran enigma y a la vez gran personalidad reconocida, apreciada y respetada tanto por “ingleses” como “franceses” y no digamos nosotros los hispanos. Él es capaz de reunir a cientos, docenas de personas en una velada literaria, conferencia o lectura. Escribe en cuatro lenguas; inglés, francés, español y portugués. Hugh Hazelton, como veremos en detalle más adelante, redactó el libro más importante a la fecha sobre la literatura hispano-canadiense: Latinocanada, ha editado uno de los libros más relevantes sobre escritos en torno a Latinoamérica en Canadá y ha escrito poemarios de vanguardia, traducidos y citados por un sin número de poetas de todo origen, amén de su premio Gobernador General como traductor.

En su casa, ante su calma sajona, conversaciones sobre nuestras respectivas hijas y la política actual, mi primera incógnita, la que siempre he tenido, era la de saber cómo había llegado a Montreal y por qué. Descubrí entonces que Hugh hizo todo lo que pudo para evitar ser cómplice de la guerra de Vietnam. Gracias a sus estudios en la universidad  de Yale, prorrogó su llamado a las armas. Al mismo tiempo colaboró con un grupo antibélico, no sólo rechazó la conscripción sino que devolvió su carta de conscripción al gobierno. Cuando por fin el gobierno de Richard Nixon y el Uncle Sam lo convocaron a la masacre, Hugh ya había escapado, había tomado ese tren subterráneo que alguna vez sirvió para liberar esclavos de los Estados Unidos en el siglo XIX, y se refugió en Canadá. Desembarcó en Montreal en el 1969. Atraído por la diversidad que se vive en la urbe –me dijo−, ese mundo de dos culturas; dos ciudades, por el cruce constante de lenguas, donde llegó con un menor en literatura francesa. Mientras, el FBI visitó la casa materna, preguntó a su madre sobre el paradero de Hugh: “No sé, no sé donde está mi hijo” –sonrió Hugh cuando me lo contó−: “¿No sabe dónde anda su propio hijo, señora? –ironizó el FBI. Hugh tuvo que permanecer cuatro años en Canadá sin poder volver a los Estados Unidos. Durante todo ese tiempo nutrió su curiosidad y atracción hacia América Latina leyendo a Borges, Juan José Arreola o a Lugones. De hecho, me contó que desde sus años de estudiante en Chicago Hugh se sintió atraído hacia esa otra América. Le fascinaba la arqueología y la historia. Tuvo un amigo mexicano-americano en su tierra que lo inició a este universo. De Montreal se desplaza a Vancouver por un tiempo. Urbe que utilizó a la vez como base para conocer todo Canadá, desde la remota isla Fogo, en Terra Nova, hasta el Yukón y el norte de la Columbia Británica, donde enseñó en un pueblo minero al lado de una reserva indígena. De ahí viajó a América Latina. Dos años vivió en un universo contario al suyo. Sobre todo visitó México, Perú, Chile, Argentina y Brasil. De hecho puso pie en casi todos los países al sur de los EEUU, a excepción de Colombia y Venezuela. Decidió volver a Canadá e instalarse en Montreal, “la ciudad –me comentó− multicultural y multilingüe que prefiero por su cultura y sus conexiones con América Latina.”

De esta forma, ya con pasaporte canadiense, del 1982 al 84 viaja por todo el mundo, con su compañera Ginette. Surcaron todo lo extenso de Australia; de la Llanura de Nullarbor al mar de tiburones blancos.  Alcanzaron Asia del sudeste y la India. De ahí volvió ella a Montreal, por sus estudios. Hugh siguió con la odisea y puso pie en numerosos países de África, como Tanzania, Burundi, Congo o Zaire, en donde tuvo que fungir varias veces como traductor del inglés al francés para personas con ciertos problemas con las autoridades locales. Se inició así como traductor sin desear serlo. Finalmente voló de Kinshasa a Abiyán, en Costa de Marfil, desde donde se aventuró a las ciudades medievales de Malí, antes de cruzar el Desierto del Sahara, rumbo a Argel.

En sus viajes, durante la noche, leía novelas africanas o del sitio que visitaba. Sed de leer lo Otro. Cuando me platicó todo esto, pensé de inmediato, como corolario, en Hemingway. Sobre todo cuando me narró su subida al Himalaya. El escritor aventurero, el escritor crítico de su nación y narrador del mundo. Sin embargo, a Hugh no pareció agradarle mucho la equiparación. “A Hemingway le gustaban mucho las armas y la guerra yo soy de izquierda y pacifista.” “Hemingway es un narrador de aventuras yo soy poeta de vanguardia, entre lenguas.” De sus viajes en Canadá surgió el poemario Sunwords y de su travesía en América Latina nació el diario poético; Crossing the Chaco, ambos libros editados en 1982. Me confesó que escribió un diario de su viaje alrededor del mundo, inédito hasta la fecha, que espera publicar un día.

Tras su vuelta decide asentarse definitivamente en Montreal con su compañera quebequense. Y desde ese inicio de enraizamiento original, entre dos mundos, Dos Ciudades; el anglosajón y el franco-hablante, Hugh estudia en la universidad de Sherbrooke literatura comparada. Entra en contacto con autores quebequenses, anglo-canadienses y latinoamericanos. Sus escritos se impregnan de la Beat Generation, de Allan Ginsburg, de Vicente Huidobro y del sobre todo del poeta de vanguardia argentino Olivero Girondo. Lecturas que vivió junto con los recuerdos de las calles de Chicago, de la poesía urbana de Amiri Baraka y de los afroamericanos, poesía sónica, como el rap, la poesía bañada de música, el habla en ritmo, los ritmos con claros matices políticos y de rebeldía a una situación social precaria y adversa. De ahí que se haya volcado a la poética de Aimée Césaire o a los giros lingüísticos de Apollinaire. Su escritura es poesía y política. De esto escribiré más adelante.

Como personaje de “Dos Ciudades”, el poeta disidente escoge vivir, escribir, convivir du côté français de l’île. “Es el lado más interesante –adujo− el francés es la lengua de la mayoría y mi esposa era quebequense, pero no dejo de convivir con los anglosajones, de vivir entre varias lenguas, que es lo que más me atrae.” Conoce a los poetas consagrados de esta provincia, los vive con traducciones, los oye. De ahí que en 1991 es invitado a ser coordinador de una revista ya histórica: Ruptures: La revue des 3 Amériques. Se integra así al grupo creado por el haitiano Edgar Gousse y el poeta y traductor Jean-Pierre Pelletier. Hugh revisa las traducciones  al inglés de los poemas de otras lenguas  y trabaja en el equipo de selección.  La revista publica en los cuatro idiomas (de origen europeo) de las Américas: francés, inglés, español y portugués. En la publicación se leen desde autores desconocidos, de diferentes orígenes, a escritores consagrados de Latinoamérica, Canadá y otros países. De hecho −me comentó Hugh−, la revista se volvió una ventana donde el lector de Montreal tenía acceso a autores contemporáneos con mucho peso de todo el hemisferio. Cada uno de los autores era traducido, en lo posible, a cuatro lenguas. Lo nuevo que se creaba en América Latina y en Canadá podía ser leído en varias lenguas en un mismo número. Es así que se perfeccionó Hugh en la traducción literaria profesional y con ello empezó de manera sólida su palabra entre fronteras, “su tarea como traductor.” Después de catorce números, la revista dejó de imprimirse en 1996.

Es a partir de ese año, a raíz de la experiencia Ruptures, que es llamado a hacer importantes traducciones de poesía y cuento del francés al inglés o del español al inglés. La Universidad de Concordia le ofrece en el año 2002 el puesto de profesor titular de traducción. Entre los autores más destacados que ha traducido están Olivero Girondo, Daniel Sada −que tradujo para la revista Viceversa−, José Acquelin y Jöel Des Rosiers. De este último tradujo Vétiver que le valió el prestigioso premio Gouverneur General du Canada en el 2006.

En el 2007 se imprime Latinocanadá: A Critical Study of Ten Latin American Writers of Canada. Esta obra es, sin lugar a dudas, el referente número uno, historicista y teórico, sobre la poesía y prosa ficcional de los autores hispano-canadienses. Hugh logra reunir autores, obras y dar cuenta de una temporalidad histórica literaria desde los inicios de las letras hispano-canadienses hasta el cierre de la edición, en el 2005. Una práctica académica nacida, como sabemos, del siglo de la Ilustración, cuyo fondo filosófico e histórico es la de ofrecer y establecer una literatura nacional, por medio de la idea de inicio y seguimiento histórico hacia un futuro colectivo. En este caso se reivindica, en la historia canadiense, la presencia de otra literatura ajena a la nacional reconocida, de autores de orígenes diversos a los del país de acogida. Aunque todo historial es siempre obras escogidas, unos autores en detrimento de otros, un punto de vista histórico personal, la labor de Hugh fue titánica pues retrasa los orígenes de nuestra literatura hispana, sus porqués y nuevas tendencias hasta el 2005. Como fundamento histórico, con ciertas ausencias en el contenido, el libro adquiere así el valor de dar un espacio y tiempo a la literatura escrita en español en Canadá, la de ubicarla como literatura dentro de otra literatura; la nacional canadiense. De esta suerte, la relevancia primordial de este libro, que le valió el premio de Mejor Libro por la Asociación Canadiense de Hispanistas, es la dar cuenta de un pasado, ponerle un presente y desearle un futuro a esta ficción y poesía “marginal o minoritaria.”

La lengua extranjera se vuelve un caballo de Troya: “the literary artifact” que deja salir de sus páginas a los frigios, no para conquistar, sino para hacer parte de la polis como seres diversos, para romper la noción de frontera, si esta se le concibe como la separación entre una lengua y una cultura nacional hacia o contra otra, tal como lo piensa la herencia de Hegel y Kant en nuestros mundos modernos (la idea de nación como un pasado, presente y continuación de una cierta comunidad homogénea o similar, tanto en lo racial, lingüístico como en el referente identitario cultural y social). Este caballo literario crea así un caos en la noción de frontera lingüística, de referente cultural de un país e instaura la noción de la voz diversa desde dentro. Lo minoritario se mueve y como rizoma, diría Gilles Deleuze, la literatura es ramas y hojas que crecen de varias raíces, se bifurca, es decir se escribe en inglés, francés, español, portugués, italiano. Dentro de un habla, al parecer unívoca, existen diversas voces, tonos, influencias históricas de personas ajenas −al parecer− a la historia nacional de Canadá o Quebec. El libro es una historia dentro de otra historia y a la vez como palabra, como ente salido del vientre de la bestia de la ficción que se desvanece, se extiende como bruma en la historia de las Dos Ciudades. El libro de Hugh es de este modo una traducción en sí de un mundo tal vez invisible para otros, para las letras nacionales. “La labor del traductor” nos dice Walter Benjamín, no es tanto la de traducir lo escrito sino la de develar ese sentido, esencia del texto, ese universo cultural y subjetivo vedado al lector en lengua distinta a la traducida. De ahí que la labor de Hugh con sus traducciones, con este libro, fue traducir e introducir otro sentido de identidad, de pertenencia a la tierra, a una comunidad, a la polis, dar cuenta de una práctica y experiencia, realidad social, vedadas al lector de una sola lengua.

Lo mismo hizo con el libro que editó con Gary Geddes: Compañeros: An Anthology of Writings About Latin America. Obra que reúne a escritores de Canadá, hispanos y de habla inglesa o francesa, cuyas plumas han escrito ficción y poesía sobre América Latina, desde México hasta la Patagonia, pasando por Haití. La relevancia de esta antología es la de juntar lo que de otra manera estaría disperso y casi perdido en el mar de ficciones sobre el tema en un país tan enorme. De nuevo, bajo la herencia cultural y filosófica de la Ilustración, el compendio es un trabajo de agrupación de textos de 84 autores –una selección con sus límites y tendencias subjetivas− cuyo fin es el de dar unidad y base histórica a los escritos canadienses sobre los países al sur de los EEUU.

Por otro lado, Hugh es un poeta. Le he oído numerosos poemas, le he traducido un par y de este modo, en comparación con todo lo que ha escrito, parece inverosímil que haya publicado tan solo tres poemarios, aún si me escribió comentándome que posee otro poemario en el horno. De sus poemas impresos e inéditos le he leído y escuchado varias tendencias y estilos. Desde la poesía experimental hecha con sonidos, palabras entrecortadas, palabras solas, a la manera de Allen Ginsberg y la Beat Generation, a la poesía de amor, la poética de viajes, con algo de homérico, poemas políticos y fantásticos sobre vampiros y fascistas. Existe en su poética un vasto panorama de temas y tendencias.

Su poemario Antimatter, que también se ha publicado en español como Antimateria, es, como ejemplo principal, voces, casi en silencio y a la vez en grito contra los Estados Unidos, el orden global del mercado y más que nada el deseo por medio de la palabra de desarticular el objeto, la materia con la que −evoca y piensa él− nos han enseñado a creer, pensar y hacer nuestro mundo mercantil y militar contemporáneo. La materia, en su libro, es la metáfora de la lógica neoliberal y lo que define como imperialista. La materia se viste de consumo, de imágenes televisivas, del cine de Hollywood, de los discursos de poder y falsas democracias. Antimatter es con ello la tentativa poética de la evanescencia, de crear neblina de la materia con nuevas formas de estructurar las estrofas, los sonidos, la repetición de palabras, con el verso como testimonio y denuncia. El sonido de sus versos, como es el caso en el rap, el canto urbano afro-americano, es el deseo coloquial de desarticular, volver bruma, la palabra que suena hueca a quien no tiene acceso a lo preconizado en un discurso emitido por políticos o medios de comunicación de masa o compañías de explotación de recursos sin ética alguna. Su poesía es como volver a hacer una semántica del todo. Es un grito pacífico, que ve desde las entrañas la necesidad de la transformación de la realidad social. Por lo que incluso el poemario Antimmatter se vuelve un deseo de traducción en sí, un deseo de metamorfosis de la palabra:

Began

As a

Ssssssss
Yyyyyyy
Boooooo11111
What
Is a ssssssyyyymmmmbbbooooo11111
I name
I name this
Create this by naming
As the imperial lexicón (23).

 

El libro, como casi toda la creación de Hugh, es sumamente irónico:

Nothing of course
Sorry, it seems that nature
Allow species to lie to themeselves kill each other and even
Self-destruct if that is their intention (30).

 

Una ironía que viene con el deseo de narrar, de viajar, de descubrir otros universos, es decir, de transformar, como mencioné antes, esta materia política y comercial en otra cosa: poesía

 …nebulae explode and coalesce
And wondering if I can stay in the universal momento
I look back in the garden and see a triceratops grazing on the lettuce
And reach out
To give this poem
To you

 

En casa de Hugh, ya caída la tarde, una lluvia que había cesado, lluvia ligera de mojado sobre los cuerpos y los árboles, al paso del tiempo casi sin verse, Hugh me comentó que hay dos cosas culturales que ha hecho y considera lo más importante de sus actividades para-literarias y lo que más ha aportado: la revista Ruptures y las noches de poesía Lapalabrava. Lecturas casi mensuales en donde él y la poeta y cantante Flavia García reúnen a escritores de tres orígenes lingüísticos diversos; español, francés e inglés. Invitan a poetas consagrados y otros menos conocidos, y siempre hay una sesión de micro abierto para cualquier voz poética. Las Dos Ciudades se acercan una a otra en estas noches. Se realiza un viaje por medio del verso, y en ello se integra el universo en español a las lenguas oficiales. Con lo que se rompe, al menos de momento, en esas tres o cuatro horas que dure el evento, la división entre literatura mayoritaria y minoritaria, lenguas oficiales y lenguas marginales. “No, ya no me gustaría volver a vivir en Chicago –me dijo Hugh sonriendo−. De hecho cuando regreso echo de menos al francés y a la efervescencia lingüística de aquí. Es verdad que hay una gran comunidad hispanohablante allá, con la cual tuve mucho contacto en mi juventud,  pero el interrelación de los idiomas es menos fluida que en Montreal. Aquí es maravilloso como podemos vivir en varios idiomas el mismo día, incluso con la misma persona. Es lo bello de Montreal. Por eso me quedé, por eso escogí esta ciudad.”

Ahora Hugh prepara una traducción colosal del poeta argentino Olivero Girondo. Ya se han traducido al inglés algunos textos del vanguardista, mas esta será la primera vez que se traducen sus obras completas a la lengua de Melville. Lo cual es sin lugar a dudas un fenómeno importantísimo siendo que es un paso adelante para que Canadá deje de ser un país periférico en cuanto a traducciones de autores extranjeros importantes, para volverse la nación que traduce al mundo sajón a un poeta con tanta relevancia. Se han recibido contribuciones del consulado argentino y será una versión bilingüe. Para Hugh es como la concreción de una larga trayectoria, de años de estudio consagrados a este autor, a su simpatía por la vanguardia y más que nada es una traducción de sí mismo y de su vida.

« ON NE VEUT PLUS TRAVAILLER »

Sophie Jankélévitch

 

Giuseppe Rensi n’est sans doute pas le philosophe italien le mieux connu en France. Néanmoins, grâce aux éditions Allia, plusieurs essais de ce penseur sceptique, profondément marqué par Leopardi, sont aujourd’hui disponibles en français.

Contre le travail est la seconde partie d’un livre intitulé L’Irrazionale, il Lavoro, l’Amore, paru à Milan en 1923 et republié en 2012 sous le titre Contro il lavoro. En le lisant on pense à Lafargue (Le droit à la paresse (1883), à Malevitch (La paresse comme vérité effective de l’homme, 1921), à Russell (Eloge de l’oisiveté,1932), sans parler bien sûr des philosophes cités par Rensi lui-même : Aristote, Horace, Cicéron, Sénèque, Epictète, Schopenhauer, et bien d’autres. Contre le travail occupe cependant une place tout à fait à part dans ce courant de pensée. En effet, la spécificité des réflexions de Rensi réside moins dans la condamnation du travail que dans la manière dont il dégage la dimension tragique du problème : « tous les hommes haïssent le travail », mais il n’y a pas d’issue, pas d’espoir. Le travail est à la fois nécessaire et impossible, « tant du point de vue moral que du point de vue économique et social ». L’impossibilité radicale de trouver une solution est d’ailleurs le fil directeur du texte ; avant même de clarifier le concept de travail (en l’opposant assez classiquement au jeu), l’auteur en souligne les contradictions internes.

L’opposition du jeu et du travail n’est pas nouvelle, mais elle est nécessaire à l’argumentation. L’activité ludique est à elle-même sa propre fin : en ce sens, elle ne se réduit pas au jeu proprement dit, elle englobe la production artistique, le « travail » du scientifique, du philosophe, du poète ‒ dès lors que ces activités ne sont pas déterminées par la recherche du gain ou de la gloire ‒ mais aussi la simple flânerie, la rêverie, la conversation… D’une façon générale, est ludique ce qui est gratuit, c’est-à-dire non dicté par la poursuite d’un intérêt extérieur ; le travail, au contraire, est accompli uniquement en vue des résultats qu’on en attend. Cette opposition du jeu et du travail est aussi, on le voit, celle de deux relations à la temporalité : l’une complètement ramassée dans le présent, l’autre toute entière tendue vers le futur. En effet, quand l’activité n’est qu’un moyen d’atteindre des objectifs, le présent ne peut être vécu pour lui-même, car le désir d’accumulation, l’attente des résultats projettent toujours plus loin, dans un avenir incertain. Dans l’activité ludique, l’effort est mû par le seul désir de l’agent, il se déploie suivant un élan spontané,  et il est en lui-même source de plaisir ; dans le travail il est fourni sous la pression d’une contrainte extérieure. « Jeu » signifie autonomie et liberté, « travail » hétéronomie et esclavage ; entre travail et esclavage la différence est seulement de degré, non de nature, elle réside dans la quantité de temps – minime ou inexistante dans le cas de l’esclavage proprement dit – laissée au travailleur pour qu’il en dispose à sa guise. C’est pourquoi le travail est en soi un obstacle à la réalisation de la nature humaine. L’homme n’est pleinement homme que lorsqu’il joue, et cette idée, nous dit Rensi, est loin d’être « le fruit malsain de l’inertie et de la mollesse orientale »… Ici, c’est aux personnages des romans d’Albert Cossery (notamment Les fainéants dans la vallée fertile) qu’on pense. Aux antipodes de l’ « esprit du capitalisme », ce produit de l’éthique protestante analysée par Max Weber au tout début du XXe siècle, les fainéants, mendiants et autres saltimbanques déambulant dans les rues du Caire mettent en pratique les préceptes d’Epictète ‒ un des philosophes avec lesquels Rensi a sans doute le plus d’affinités : riches ou pauvres, indifférents aux biens matériels en eux-mêmes, cultivant l’oisiveté et la contemplation, ils jouent leur rôle dans le théâtre de la vie. A la morale du travail, qui condamne la paresse comme un vice, s’oppose ainsi, dans le sillage des Stoïciens, une morale supérieure, fondée sur la conception de la vie elle-même comme un jeu.

Mais pourquoi le travail est-il un problème insoluble? Parce que deux injonctions contradictoires s’y combattent : d’un côté il se présente comme un devoir moral, en tant qu’il permet le passage de la vie animale à la vie humaine et qu’il est la condition de possibilité du développement spirituel; de l’autre, c’est un devoir non moins impératif d’y échapper, parce qu’il interdit la jouissance de ce qu’il est censé servir à atteindre. Mais pour y échapper il faut pouvoir compter sur ses fruits, c’est-à-dire s’en décharger sur d’autres ; le non-travail des uns implique donc le travail des autres, qui sont alors privés de la possibilité de vivre une vie pleinement humaine. On voit bien où se situe la contradiction : juste et légitime d’un certain point de vue, l’effort pour se délivrer du travail est  injuste et illégitime du point de vue de ceux sur qui en retombe le poids. Dans la question du travail s’affrontent  ainsi des exigences incompatibles entre elles, si bien qu’une solution apparaissant juste au regard d’une de ces exigences s’avérerait nécessairement injuste au regard  des autres.

La seule forme de production dotée de quelque valeur spirituelle et susceptible de donner au travailleur le sentiment d’être un créateur est l’artisanat. Mais cette forme de travail – dans laquelle l’activité est en elle-même source de plaisir – a disparu avec le développement urbain et le travail de masse en usine nécessité par l’intensification de la vie sociale. Ce travail en usine est indispensable au maintien de la civilisation car il est le seul à pouvoir produire la quantité de biens nécessaire à une vie vraiment humaine (étant donné l’accroissement de la population et la taille des sociétés contemporaines), mais en même temps il est la négation d’une telle vie et ne peut être vécu autrement que comme un esclavage, un obstacle à tout épanouissement spirituel. La pensée de Rensi a souvent des accents anti-capitalistes, voire même nostalgiques à certains endroits, quand il oppose aux villages et aux petites communautés d’autrefois cette « monstruosité de l’époque moderne » qu’est la grande ville; au fil de la lecture, des images de la Metropolis de Fritz Lang ou des Temps Modernes de Chaplin viennent à l’esprit. Même si le terme d’aliénation n’est jamais utilisé, c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’auteur évoque la condition de l’ouvrier d’usine. Mais encore une fois, c’est le travail en soi qui à ses yeux est absurde et contraire à la dignité humaine. A l’époque où il publie son essai, les vertus du travail sont exaltées par le fascisme, qui triomphe en Italie et dont le philosophe fut un farouche opposant, mais aussi par le bolchévisme au pouvoir en Russie depuis la Révolution de 1917. Mais aux yeux de Rensi une organisation sociale octroyant aux travailleurs la propriété des moyens de production ne change rien à la nature profondément avilissante du travail. Pour les ouvriers, être les maîtres des machines sur lesquelles ils travaillent ne supprime en rien leur dépendance à l’égard de ces machines. C’est pourquoi le philosophe n’a pas d’illusions sur les révolutions, qu’il considère comme vaines.

S’il n’y a pas d’issue, c’est parce que la seule « solution » serait l’abolition pure et simple du travail : utopie à laquelle Marx et Engels « auraient dû logiquement parvenir pour remédier aux maux qu’ils dénoncent » dans le Manifeste. Nous savons déjà pourquoi il s’agit en effet d’une utopie, puisque le travail est à la fois impossible et nécessaire. Mais Rensi ne prône pas non plus le retour à l’artisanat et à une forme d’économie « villageoise », incapable selon lui d’assurer  les moyens  d’une vie « véritablement humaine » dans les conditions d’aujourd’hui.  En réalité il ne prône rien, car il ne croit pas en la possibilité de résoudre la contradiction.

Ce scepticisme radical s’appuie sur une philosophie du droit inspirée du juriste allemand Rudolph von Jhering (1818-1892), auquel Rensi se réfère à plusieurs reprises. Il n’existe pas de droit naturel, pas de norme universelle et objective du juste, mais seulement une multiplicité de points de vue, tous également dépourvus de fondement, qui se combattent mutuellement. Aucune idée du juste en soi ne peut orienter l’action vers une solution qui serait la bonne, il n’y a pas de devoir-être à la lumière duquel on puisse concevoir une amélioration de ce qui est. L’idée même de progrès se trouve ainsi invalidée. Le droit, loin de s’opposer à la force, en est issu ; il se réduit au sentiment subjectif d’avoir raison, qui parvient à l’emporter sur les sentiments opposés. En d’autres termes, c’est le point de vue du groupe le plus fort, capable par conséquent de s’imposer aux autres, qui  devient droit. Et le droit change quand change le rapport de forces.

Pour conclure, on peut quand même se demander si les sociétés d’Indiens du Brésil étudiées par Pierre Clastres n’avaient pas trouvé la clef du problème (même si elles étaient très petites par rapport aux sociétés dans lesquelles nous vivons aujourd’hui)… Construites pour « éviter » que l’Etat n’apparaisse – et avec lui, la division entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent – elles sont strictement égalitaires : tous « travaillent »  pour produire les biens nécessaires à la vie et rien de plus ; la satisfaction des besoins (pour la plupart les besoins énergétiques) est la finalité exclusive de l’activité de production, et détermine seule la quantité de temps qu’il faut y consacrer. Très peu d’heures quotidiennes suffisant pour cela, le reste du temps est disponible pour les fêtes, le jeu, l’oisiveté… Chacun est maître de son activité, personne ne produit au bénéfice d’un autre, il n y a donc pas à  proprement parler de « travail » ; le concept de travail, en effet, désigne avant tout une activité de production visant à satisfaire les besoins des autres. Ce que nous appelons travail est inséparable d’une société hiérarchisée, dans laquelle ceux qui détiennent le pouvoir commandent aux autres, qui se soumettent. Pour Clastres, c’est la domination qui est à l’origine du travail aliéné, c’est-à-dire en fait du travail tout court…

Un autre combat se dessine alors peut-être pour sortir des apories soulevées par le philosophe italien : refuser d’obéir, changer radicalement de mode de vie, repenser complètement la notion de besoin, s’affranchir enfin d’une morale qui valorise exclusivement le faire – dans le sens de produire – au détriment de l’« être »… Car il y a quand même une certitude : « on ne veut plus travailler » !

The illusion to be in touch with

Karim Moutarrif
J’ai écrit ce poème pour décrire les relations inhumaines vers lesquelles nous nous en allons. À la suite de cet écrit il y a des liens avec des chansons de ma composition.
The illusion to be in touch with…

I’m talking to you; you’re in the next room, it’s unbelievable
I imagine you appearing in the door frame with your sweet little face
While you’re thousands of miles away from me
You’re thousands of miles away from me 

The illusion to be in touch with

I cannot feel your breath on my shoulder, I cannot hug you
You write me all that stuff; you became a social network
And you’re thousands of times away from me
You’re thousands of times away from me

The illusion to be in touch with…

Bouquet, Nature, En Bonne Santé

Your smiling face is on the screen and it’s talking to me
It’s pointing the camera with a finger; sounds you’re alive
But you’re thousands of years away from me
You’re thousands of years away from me

The illusion to be in touch with…

I do not trust you anymore but I have to believe
The impression of you, it is all that stays in me
Since you’re thousands of dreams away from me
You’re thousands of dreams away from me
The illusion to be in touch with…

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La suite est une chanson dédiée à Alfred Nobel, ce bienfaiteur de l'humanité qui a vendu tellement d'armes mais qui est mort terriblement seul.

https://www.facebook.com/Tarazoo-226576650731256/

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"Women" est un hommage a ces êtres sans qui la gent masculine n'aurait aucun sans : nos mères, nos sieurs, nos compagnes et nos filles





“Le chien, la neige, un pied”. Un roman de Claudio Morandini.

Giuseppe A. Samonà

Un homme, installé depuis peu en haute montagne pour des raisons de santé, lit dans le journal un article sur un chien, en Allemagne, qui sait parler (en allemand, bien entendu..). Il comprend alors qu’Argo, son chien, a lui aussi cette capacité, et ne se tait que par obstination. Alors, pour tuer l’ennui de ses interminables journées, il décide de l’éduquer, et même de lui enseigner l’italien. Argo n’arrive pas à apprendre, ou du moins refuse d’articuler la langue des humains, mais l’homme finit par comprendre celle du chien; et pour notre science, et pour notre plaisir (d’humains!), il recueille, en les traduisant en italien, les réflexions de l’animal et sa vision du monde. Tel est le contenu de Argo e il suo padrone (Argo et son maitre), le récit – lu et relu – de Svevo que j’aime le plus, et qui malheureusement s’interrompt brusquement, au beau milieu d’une énième considération olfactive. Les odeurs, en effet, sont au centre des souvenirs et des observations du chien. Le dernier (récent) roman de Claudio Morandini, Neve, cane, piede (Neige, chien, pied), m’a conquis dès les premières lignes; et rapidement, en avançant dans la lecture, j’ai compris que mon plaisir était dû en grande partie à mon impression d’être tombé sur une continuation, pour ainsi dire, du magnifique récit inachevé de Svevo, même si Morandini suit un chemin différent… – et cette impression, mêlée à une sorte de soulagement, s’est maintenue jusqu’à la fin.

Certes, dans les deux œuvres, il y a des chiens qui parlent, on philosophe sur les odeurs, on se retrouve entre vallées et montagnes. Toutefois, le lien est à mes yeux plus profond; il réside dans la manière dont l’écriture se déploie, bien qu’avec un style différent, dans les deux cas: sans fioritures, sans affectation, elle est presque aride, cruelle, immobile, comme savent l’être les choses – comme si même les sentiments, à travers les mots, prenaient la consistance de la pierre (il m’a toujours semblé que la maîtrise avec laquelle Svevo raconte les méandres de la psyché tient précisément à sa capacité de les éterniser en les insérant dans la page comme s’ils étaient des éclats de roche, nature morte que l’on peut même disséquer pour mieux l’analyser, avec science et ironie). Ainsi, dans le court roman de Morandini, les sentiments deviennent eux aussi des faits, et à l’instar des autres faits ils sont comme séchés, empaillés, fixés sur la page: c’est pour cette raison qu’ils frappent le lecteur et l’interpellent sur sa propre manière de sentir. Du moins les lecteurs qui, comme moi, souffrent de l’inflation actuelle de mots, de la prolifération contemporaine des chroniques, de l’autobiographisme narcissique au premier degré, qui submerge notre littérature depuis déjà de nombreuses années (en Italie aussi bien qu’en France). Ici, non, il y a une histoire vraie, crue, violente aussi; c’est en même temps une fable, qui a pourtant l’évidence d’une réalité, qui fascine et fait rêver, et dit beaucoup de choses, en nous transportant aux frontières de la société, sur la manière dont nous sommes faits ‒ nous qui sommes à la fois humains et bêtes. En nous approchant des frontières, en effet, nous apprenons qu’entre nous et les animaux, et même entre nous et les arbres, ou les rochers, ou encore entre les vivants et les morts, les différences sont souvent éloignées de celles qui nous ont été enseignées ; elles sont moins marquées, parfois elles se déplacent, voire se dissolvent brusquement.

Le chien de Morandini, en effet, contrairementà à celui de Svevo, parle facilement. Il n’a pas besoin de préambules narratifs ni d’explications – sa parole se fait entendre tout à coup, directement, sans même qu’on s’en aperçoive : la force du récit tient justement à ce qu’il arrive à rendre cette parole évidente, naturelle. D’ailleurs, ce n’est pas le chien qui parle la langue de l’homme, mais l’homme et le chien qui parlent ensemble la même, laquelle – miracle – est aussi celle du lecteur; si bien que ce dernier d’une certaine manière fait lui aussi partie de l’histoire. C’est une sorte de langue universelle, comme si un voile s’était déchiré, nous permettant enfin de voir à l’intérieur du monde dans lequel nous vivons: les oiseaux, voire les morts, parlent eux aussi – et même si cela ne se produit pas, on comprend que les montagnes, les arbres, et peut-être même la neige, omniprésente, presque comme un personnage du récit, pourraient parler. On pense à la langue du Paradis, si ce n’était que l’ombre de la tragédie plane sur cette possible cohabitation des espèces ‒ ou peut-être justement à cause de cela : la mort qui nous guette, la catastrophe ne font-elles pas partie de l’Eden ? Et ce même Eden ne pourrait-il pas se trouver aux frontières instables, parfois violentes, entre la raison et la folie, l’homme et la nature ?

Quoi qu’il en soit, tout cela est accessoire: l’essentiel dans cette parole est dans la vision du monde qu’elle nous révèle, c’est ce qui se libère dans les dialogues entre l’homme et le chien. Leur relation parlée est la lumière qui traverse le récit. Et il y a plus: avec ses gestes, ses remarques, ses questions, sa candide sagesse, c’est le chien, plus que l’homme, qui est notre phare, notre référence, jusqu’à devenir un véritable maître de vie – et comme tous les véritables maîtres, à court terme, il échoue dans sa mission : mais ce qu’il a semé (dans le lecteur) continue à mûrir… Coluche disait pour rire (pour rire?) que les enfants c’était pour les gens qui ne pouvaient pas s’offrir un chien… Dans ce bref roman on va plus loin, on finit par regarder le monde avec les yeux d’un chien, du chien (contrairement à celui de Svevo, le chien n’a pas de nom, ce pourrait être n’importe quel chien). En un mot, ce n’est pas le chien qui s’humanise, c’est l’homme, l’être humain (celui du livre et le lecteur de ce livre) qui se canifie. Comme si c’était en devenant chiens, mais peut-être aussi oiseaux, cadavres, choses, que nous pouvions libérer la partie la plus belle, la plus humaine, de notre humanité.

De l’histoire, je ne dirai rien d’autre: pour la magie du livre, il est essentiel de ne rien savoir de l’intrigue pour en suivre le déroulement à la fois doux et terrible, imprévisible. Je préciserai seulement que je l’ai lu en italien; mais que je publie ces lignes en français simplement parce qu’il est sorti en France il y a quelques mois et mérite qu’on le lise et qu’on en parle, ici également. (Il me semble significatif que la traduction française ait choisi, dans le titre, d’introduire deux niveaux d’article, le déterminé et l’indéterminé; et surtout de mettre « le chien » en première position, comme pour lui donner un relief particulier…)

Claudio Morandini, Cane, neve, piede, Roma: Exorma, 2015;  Le chien, la neige, un pied, Paris: Anacharsis, 2017.

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(Quand j’ai vu qu’il y avait aussi “l’histoire de cette histoire”, j’ai attendu pour la lire: je n’aime pas beaucoup savoir ‒ du moins pas tout de suite après les avoir lues ‒ comment naissent les histoires, ni qui sont vraiment les auteurs; je crains toujours d’être distrait de la seule chose qui m’intéresse: l’histoire, précisément. Je m’y suis plongé un peu après, à la recherche d’une confirmation de mes suppositions. J’ai trouvé, entre autres, une référence à La ruée vers l’or de Chaplin, qui m’a semblé tellement évidente que je me suis demandé comment je n’y avais pas pensé tout de suite. Et aussi des références littéraires qui ne m’étaient pas venues du tout à l’esprit, que j’ignorais même complètement : Leo Tuor, Oscar Peer, Arno Camenisch, Jacques Chessex (tous des écrivains suisses…) J’ai eu envie de les découvrir, j’ai commencé à le faire. Mais du récit de Svevo je n’ai trouvé aucune trace; je garde la curiosité de demander à Morandini s’il l’a lu, ce qui est hautement probable, et s’il y a senti quelque chose de familier ‒ ou non : au fond, la force de l’art réside aussi dans la capacité de suggérer au lecteur des pistes inconnues… de l’auteur lui-même. Comme si, pour le dire d’une façon plus audacieuse, lire était aussi un acte créateur…

Trad. Sophie Jankélévitch