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L’éternel fascisme italien

Giuseppe A. Samonà

Qu’il y ait aujourd’hui en Italie un gouvernement à forte connotation fasciste est désormais une évidence pour tous les démocrates, qu’ils soient de gauche ou non, et ce depuis le contrat conclu entre la Ligue et le Mouvement 5 étoiles. Chaque jour qui passe rend cette évidence plus concrète, même pour ceux, nombreux, qui au début voulaient juger des choses avec prudence. Et pourtant, la vaste nébuleuse antifasciste de l’Italie, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, celle-là même qui par le passé avait toujours protesté publiquement, collectivement, par la plume et par l’action, contre les  projets autoritaires et antidémocratiques menaçant la société plus ou moins ouvertement, est aujourd’hui complètement tétanisée, muette, alors que les défenseurs les plus radicaux de ces projets sont parvenus aux rênes du pouvoir. Elle semble avoir délégué la plus grande partie de sa capacité d’opposition à cette immense déchetterie que sont Facebook et d’autres réseaux sociaux du même genre. Entendons-nous : il y a des exceptions, des manifestations, des voix qui s’élèvent pour dénoncer publiquement la situation. Mais elles sont comme déconnectées les unes des autres, comme si se faire entendre ensemble n’était plus une priorité, et contrairement à ce qui se passait auparavant, elles n’ont plus d’impact sur la conscience collective: elles flottent, isolées, et ne nous parviennent qu’étouffées, prudes, timorées: elles n’expriment plus aucune urgence, plus aucun idéal de liberté. Vue du dehors, l’Italie est effrayante tant elle semble pétrifiée. A l’instar de ceux qui choisissent de ne pas appeler une maladie par son nom, de peur de la rendre ainsi  plus réelle, irréversible, on aime mieux faire en quelque sorte comme si de rien n’était, dédramatiser, dire que ce n’est peut-être pas si grave, que le  corps social au fond de lui est sain  et que la guérison se fera d’elle-même, et que peut-être il suffit pour cela d’exercer avec zèle son activité professionnelle quotidienne, dans l’enseignement, dans l’écriture, dans la musique… Mais si nous ne la nommons pas, cette maladie, si nous ne la combattons pas avec acharnement, elle finira par nous tuer. C’est pour comprendre d’où vient cette paralysie que j’ai essayé de développer ces réflexions.

Dans les lignes qui suivent, le mot fascisme – il est important de le préciser– n’est pas utilisé, comme c’est trop souvent le cas, pour qualifier négativement un adversaire, surtout s’il est ouvertement de droite. Il est employé dans un sens exclusivement politique, avec toute la précision que l’histoire en général, l’histoire italienne en particulier, lui a conférée. Sur un versant (Lega), ce terme désigne l’obsédant appel à l’Ordre, aux Frontières, aux petites Patries, le primat des nôtres (les soi-disant autochtones, en l’occurrence les Italiens), l’affirmation triomphante des valeurs traditionnelles, en amour comme dans la religion, la virile admiration pour la Discipline, la Force et ceux qui les incarnent à l’intérieur et à l’extérieur des frontières, la méfiance pour tout ce qui arrive de l’Etranger, êtres humains ou simplement objets, idées, le goût pour les formules toutes faites et les simplifications, pour les « je m’en fous » qu’on oppose à toute expression d’un désaccord ou seulement de la complexité des choses, en même temps qu’un besoin de réécrire l’histoire, y compris l’histoire enseignée à l’école, en banalisant, voire en normalisant les vingt années de fascisme et son idéologie. Sur l’autre versant (5 étoiles), ce mot permet de mieux comprendre l’aversion plus ou moins dissimulée pour les livres et la culture en général, censés éloigner des véritables besoins du peuple, une véritable exaltation de l’ignorance et du Peuple lui-même (avec une majuscule) en tant qu’ignorant, en faveur duquel on prend, ou on dit vouloir prendre toute une série de mesures sociales (dont aucune toutefois ne s’attaque vraiment aux mécanismes effectifs de l’injustice sociale, au contraire… par ailleurs le Peuple est toujours, et exclusivement, italien), le mépris pour le passé, la haine de la politique, les « tous pourris », les vociférations, la tabula rasa, le vaffanculo généralisé, le dénigrement perpétuel de l’ordre ancien au nom d’un ordre nouveau ‒ nous sommes le changement, nous  sommes la révolution ‒, tout cela amalgamé en un grand mantra qui suffit à donner la chair de poule à quiconque connaît un minimum l’histoire du XXe siècle : ni de droite ni de gauche.

L’ « accouplement » de la Lega et du Mouvement 5 étoiles n’a donc rien de monstrueux, ni de fortuit.  Ce n’est pas un accident de parcours, qui serait dû, par exemple, au  refus insensé du Parti Démocrate (d’essayer même de s’allier avec le parti de Grillo). Leur union vient de loin, elle est inscrite dans leur ADN, et pour tous deux elle semble répondre à une irrésistible vocation. D’ailleurs, comment ne pas constater combien peu nombreuses ont été les défections véritables, dans les rangs des deux partis, à la suite de l’accord, du contrat;  le consensus autour de Salvini – le véritable chef, et  le moteur de la coalition – s’est même élargi, et continue de le faire précisément dans les rangs des 5 étoiles, dont le prétendu esprit de gauche a toujours eu une tendance plus ou moins marquée au souverainisme. Et voilà comment, sur la base du nationalisme et du rejet de l’Europe, de nombreuses revendications ou des mots d’ordre qui semblaient initialement  inconciliables ont fini, en circulant d’un parti à l’autre, non seulement par se rejoindre, mais par devenir un patrimoine commun.

Les caractéristiques de la coalition actuelle dégagées plus haut – et on pourrait en ajouter d’autres – s’adaptent bien, y compris avec d’inévitables différences (l’histoire ne se répète pas à l’identique), au mouvement qui s’est installé en Italie dans les années vingt du siècle dernier: le fascisme, précisément, avec son harmonie rusée d’autoritarisme et de soi-disant révolution sociale. En ce sens, il est sidérant de voir comment la gauche, dans ses différentes composantes, a suivi l’évolution de la situation, parfois avec stupeur, parfois avec légèreté. D’un côté, l’autoflagellation: nous n’avons rien compris… il faut savoir entendre les peurs des gens… nous devons changer tous nos instruments théoriques… nos catégories ne valent plus rien… « droite » et « gauche » ne nous permettent pas d’interpréter un phénomène nouveau, etc. De l’autre (mais de moins en moins) une certaine superficialité désinvolte et optimiste, et une sous-estimation du danger: allons, n’exagérons pas… ce n’est pas du fascisme, certes ce gouvernement est mauvais mais ce sont les règles de l’alternance… organisons-nous pour gagner les prochaines élections… la véritable Italie est à l’extérieur de la politique officielle…etc.

Or non seulement nous avons affaire à un projet autoritaire présentant les caractéristiques essentielles du fascisme – et non à une alternance démocratique normale – qui concerne la politique officielle, institutionnelle; mais aussi à un phénomène qui atteint la société civile  (s’agissant de cette Italie, « société civile » est presque un oxymore…), profondément imprégnée de ce fascisme. C’est à mon sens ce qu’il y a de plus inquiétant. Le consensus autour de Salvini ne grandit pas malgré ce qu’il dit et fait contre les “migrants” (qui constituent le centre de son action), mais précisément à cause de cela. La politique « nouvelle », en d’autres termes, répond à un besoin profond, et majoritaire, de la société. Certes, il y a le contexte international, la fameuse crise économique et sociale, l’ultra-libéralisme, le raz-de-marée des droites extrêmes, les grands mouvements d’émigration, les guerres, le terrorisme, mais il y a avant tout quelque chose qui appartient en propre à l’Italie, et qui n’a rien de nouveau : son éternel ventre fasciste. Comment en est-on arrivé là ? Vingt et quelques années de Berlusconi ont certainement bien préparé le terrain. Mais il y a peut-être quelque chose d’encore plus ancien, d’encore plus radical, d’encore plus fort que les nombreuses erreurs sans doute commises par la gauche, de plus profond même (je voudrais le dire à certains amis) que les fautes de Renzi : le fascisme, loin d’être revenu, n’est en réalité jamais parti.

Si la gauche italienne en plein désarroi a beaucoup réfléchi, beaucoup fait son autocritique, elle n’a curieusement jamais pensé à quelque chose qui à mon avis est essentiel. Nous autres, à savoir ceux qui appartiennent à cette génération d’Italiens nés dans les années quarante à soixante-dix, nous avons grandi et nous nous sommes formés dans une espèce de bulle: le récit de la Résistance d’abord, puis les grands combats pour les droits civils et sociaux, dans les années soixante, soixante-dix, nous ont fait croire en une République plus forte, plus lumineuse que ce qu’elle était en réalité. Bien sûr, nous étions conscients des grincements, des failles de cette République, de la stratégie de la terreur à l’œuvre dans certains secteurs de l’Etat, conscients des différentes tentatives de coups d’Etat, des réseaux de criminalité organisée et de leurs connivences au  niveau le plus élevé – mais c’était, comment dire, une conscience abstraite, comme était abstrait dans nos discours le risque du fascisme, du moins au gouvernement du pays. Et surtout, il ne nous serait jamais venu à l’esprit que les droits conquis puissent ne pas l’être une fois pour toutes, irréversiblement. Dans cette perspective, ce qui se passe aujourd’hui démontrerait  simplement la chose suivante: l’Italie qui porta le fascisme au pouvoir, ou qui de toute façon le toléra, l’Italie où l’antifascisme actif fut le fait d’une noble, mais ultra-minoritaire minorité jusqu’à l’issue désastreuse de la guerre, l’Italie qui approuva les infâmes lois raciales ou de toute façon ne fit rien contre elles, cette Italie était plus vivante que ce que l’exaltation de la Résistance et l’euphorie des luttes menées au cours des années soixante et soixante-dix nous  avaient fait penser.  Ou, pour le dire en une phrase: ce qu’on appelait autrefois majorité silencieuse est désormais majorité tout court. Et majorité très bruyante. (Un questionnement surgit, même si en histoire les si n’ont pas d’utilité: si Mussolini ne s’était pas embarqué dans la guerre, il aurait peut-être duré encore plus longtemps que Franco en Espagne…) L’erreur la plus dramatique de l’Italie de gauche, démocratique, républicaine, serait en somme de ne pas avoir saisi toute la profondeur du problème, toute la fragilité de nos conquêtes. Certes – et heureusement – l’Italie est aussi faite d’hommes et  de femmes pour qui comptent non l’orientation sexuelle mais l’amour, et l’ouverture, l’accueil, la curiosité pour l’autre, de quelque partie  du monde ou de la société qu’il vienne; de Trieste à Lampedusa, en passant par Riace, cette Italie existe, continue d’exister ; simplement elle est aujourd’hui, et sans doute depuis longtemps, minoritaire. Le comprendre peut nous aider à retrouver notre chemin.

Carlo Levi, auteur de “Cristo si è fermato a Eboli”

Ainsi, pour saisir la spécificité de la situation italienne, au-delà de l’inquiétant contexte international, plutôt que de chercher à inventer des outils nouveaux pour comprendre un phénomène nouveau, il me semble utile de revenir à  certaines “vieilles” analyses, à certains “vieux” livres qui permettent de comprendre à quel point la situation actuelle est peu nouvelle. Je pense d’abord (pour aller du plus récent au plus ancien) aux remarques de Eco sur le Ur-fascisme, au début de l’ère berlusconienne; à l’aversion radicale et toujours en alerte pour toutes les formes de fascisme – et surtout la plus dangereuse: le fascisme comme normalité – qui traverse toute l’œuvre de Pasolini, jusqu’à sa mort au milieu des années soixante-dix (ce qui signifie, pour lui, la critique radicale de la bourgeoisie, mère de tous les fascismes); et surtout, à Carlo Levi, dans les années 42-43 – il faut lire ou relire, tout de suite, Le Christ s’est arrêté à Eboli, qui d’une certaine manière actualise les réflexions de Gobetti  (et là nous sommes  dans les années 20: lui aussi, à lire ou à relire…) sur le fascisme comme autobiographie de la nation ; Levi identifie dans la structure inaccomplie, petite-bourgeoise de la société italienne, le nœud pathologique, obscur, qui pourrait  conduire ultérieurement à la renaissance de formes et d’institutions politiques en apparence nouvelles, peut-être même révolutionnaires, mais qui en réalité reproduiraient tout simplement des idéologies passées. Pour employer les termes mêmes de Levi, elles perpétueront et aggraveront, sous de nouveaux  noms et de nouvelles bannières, l’éternel fascisme italien. (Et on pourrait continuer : il m’est arrivé de retrouver des variantes originales de ces réflexions chez de nombreux écrivains que j’ai lus récemment dans cette optique: Sciascia, Consolo, Camilleri…)

Les stéréotypes sont toujours des simplifications, ils sont souvent erronés et dangereux. Mais il vaut la peine de s’y arrêter un moment, surtout quand ils « bougent », si on peut s’exprimer ainsi. Ce qui me frappe le plus, dans le contexte actuel, c’est la manière dont l’image des Italiens comme de braves gens est depuis peu en train de se modifier. Pour le comprendre, il faut sortir du cercle, aussi large soit-il, des Italiens qu’on a l’habitude de fréquenter ici en France, ou en Italie ; il faut abandonner le monde virtuel des réseaux sociaux, tantôt rassurant, tantôt effrayant, et toujours déformé, séparé, irréel. Il faut interroger les étrangers qui vivent en Italie ou transitent par ce pays; prêter l’oreille aux discours qu’on entend au marché, dans les bus, dans les cafés, au restaurant, à la plage, pour constater que la rage, les préjugés, l’hostilité, les fantasmes les plus grossiers, les plus invraisemblables, s’expriment désormais à voix haute, sans aucun filtre : la société italienne, pourtant connue et appréciée depuis longtemps dans le monde entier pour  son sens de l’accueil, sa sympathie et son humour, en est complètement imprégnée. Les femmes passent leur temps à se mettre du vernis sur les ongles, ils ont tous un smartphone, ils viennent ici en vacances, ils nous coûtent de l’argent, ils nous volent le travail, la loi ne doit pas être la même pour  tous, ce sont les nouvelles invasions barbares, il y a un projet de remplacement d’une race par une autre… voilà quelques-uns de ces « discours » (j’ai pu les entendre moi-même cet été…). Ceux qui les tenaient étaient des gens semblables à ces Italiens moyens qui autrefois se désintéressaient de la politique avec gentillesse, sans plus, et qui aujourd’hui argumentent avec passion surtout contre les demandeurs d’asile: amalgamés en une sorte de monstrueux ennemi intérieur, ces derniers sont devenus une véritable obsession. Comment leur faire comprendre que si les étrangers arrivent chaque année par milliers sur les côtes de l’Italie, ils sont bien moins nombreux que les Italiens qui partent, et qui, eux, se comptent par centaines de milliers, presqu’autant que dans l’immédiat après-guerre ? Et que ce fait devrait être le premier à inquiéter ceux qui ont à cœur la survie du pays? Et même que l’Italie, second pays le plus vieux du monde, devrait tabler sur une politique d’immigration pour donner une impulsion à son futur ?

Il ne s’agit pas ici – le reproche est toujours prêt à sortir – de parler mal de l’Italie, ou de ne pas respecter la volonté de la majorité. Il s’agit de sortir du silence, d’affirmer avec force – surtout en tant qu’Européens – que nous sommes, que nous voulons une autre Italie, une autre Europe. Car l’Italie a toujours été pour l’Europe un formidable laboratoire d’idées, pour le meilleur mais aussi pour le pire: et la peur, habilement manipulée, est contagieuse, elle franchit volontiers les frontières, surtout quand elle se transforme en agressivité, comme cela arrive souvent. Ce sera une longue bataille, qui nécessitera des lieux matériels et non virtuels, à l’intérieur de l’Italie comme à l’extérieur: aux réseaux sociaux, instruments de liberté trompeurs qui s’avèrent de plus en plus être de dangereux enclos favorisant la dictature de la pensée brève (ce n’est pas un hasard si les idées de la Ligue, comme celle du Mouvement 5 étoiles, se diffusent avant tout par ce moyen), il faudra opposer, réinventer de nouveaux espaces, réels et ouverts, où il soit possible de se rencontrer physiquement, de se parler, d’échanger des idées et  des expériences, voire de jouer (rappelons-nous les manifestations, les jardins publics, les pelouses où les enfants jouent au ballon…) Certes il faut étudier, combattre l’ignorance qui est le terreau où prospèrent tous les fascismes ; mais il faut aussi, concrètement, de manière à la fois individuelle et collective, s’engager avec tous les moyens possibles, du secours à l’hospitalité et à l’enseignement de la langue du pays d’arrivée, pour aider et accueillir ceux qui fuient les guerres et les persécutions ou simplement la faim. Contre l’obsession sécuritaire avec ses cages et ses murs, il nous faut construire un modèle de société (au sens d’une perspective, d’une aspiration) dans lequel l’accueil de l’étranger soit une priorité et la libre circulation, le libre mélange des personnes, un droit. C’est une grande chance qui s’offre à nous. La question à se poser n’est pas il n’y a pas d’argent, nous ne pouvons pas les accueillir, mais qui a besoin d’être accueilli doit l’être, comment trouver l’argent? En effet, on voit bien qu’au racisme et à la xénophobie se mêle un problème  différent, celui de la justice sociale. Les migrants sont avant tout pauvres, s’ils étaient riches personne ne leur fermerait la porte au nez (Nous devons donc lutter, aussi, pour une société plus juste…)

Chacun  de nous doit s’engager à secourir, à accueillir (par nous j’entends tous ceux qui refusent de voir triompher l’éternel fascisme, en Italie et ailleurs), à son rythme et avec ses moyens : mais nous ne pouvons plus nous contenter de soutenir et d’admirer ceux qui, à leurs risques et périls, le font déjà, Car aujourd’hui il ne s’agit pas d’une bataille politique, sinon au sens très large et très ancien de ce mot – c’est une bataille humaine, une bataille de civilisation.

(L’eterno fascismo italiano a été publié sur Altritaliani.net.            Version française : Sophie Jankélévitch)

Leuven, Wellington

Francesca Pierini

 

Molly Chen

Some time ago, in Wellington, NZ, I went to Leuven, a Belgian restaurant. I ate mussels with fries, and a pint of Stella. Meanwhile, Philippe was in the real Leuven, the Belgian town, where he was working, is working and will work as a postdoctoral fellow until the end of the year.

We have already spent a year there together, in Leuven, as International Scholars, from September 2015 until the summer of 2016. Over two years ago, at the end of six and a half years in Taipei, I remember I couldn’t wait to return to Europe. I was especially looking forward to being closer to my family, but I must have been more tired than I realized. I was in the process of finishing my Ph.D. thesis, and we were penniless, that first time there, both of us living on Philippe’s doctoral salary.

The students at KU Leuven all looked more rested, wealthier, better dressed and shinier than us. They all looked to me, and maybe it wasn’t true, like they had left their childhood homes to come to a town that would encircle them within a safe and secure ring of manageable independence.

Clearly, we felt we were out of that ring, out of that loop: we were not only older than them, our apartment was a tiny studio, our mattress an ugly second-hand one, the kitchen was structurally dirty, impossible to clean. We were strained, disoriented, and perhaps, even if we didn’t realize it at the time, we had become too foreign to function immediately well at home.

Still, I remember I left, in 2016, with quite a few pleasant memories: the food markets, all those same afternoons of small cold rains, the sound of suitcases being constantly dragged back and forth by students leaving town for the weekend. And then there was that fountain-sculpture, that symbolic depiction of thirst for knowledge that has always looked so obvious to me. It portrays, very literally, the intellectual condition, the mental hoop of having to feed your brain constantly in order to keep a good balance, a state of health built on addiction.

That statue describes perfectly, to my mind, the condition of self-sufficiency and existential isolation experienced by all people who have a passion strong enough to sustain them. I have heard funny debates on that fountain-statue, but I find it quite self-explanatory. I also find it a little sinister.

In general, Leuven, that first time, felt too wealthy, safe, round and harmoniously bounded to really appeal to two people who had lived for years within a borderless and still largely unknown capital of tea and cement.

I never went to eat the famous dish of mussels and fries in Leuven, because restaurants were too expensive for our budget, but in Wellington, not long ago, I could do it, as I visited my family after a conference in Auckland. In NZ, mussels are much bigger than the ones in Italy, they have a green lining all around the shell, and they taste sandier. I have seen, more than once, after cooking those mussels, a little boiled crab coming out of them, made perfectly clean, pinkish and pale by the vapour, but still intact and good-looking.

Philippe returned to Leuven in March 2018. This year, I will be going there back and forth from Taipei, where I got a postdoctoral fellowship until the end of 2019. I don’t enjoy living in Taipei so much any longer, I feel like I am leaving in my own past, without daily work commitments or classes to teach. But I do have the obligation to progress in my research, so, for the first six months of the fellowship, I have tried to produce as much as I could: I have written a good number of articles now under review, and I have gone to five conferences, which is a lot. The last conference was the one that brought me to Auckland, via another conference in Sydney. When it finished, I took a night bus to Wellington, the city where both my brothers live.

I have two nephews there as well. The oldest, Luna, is a little girl of four who speaks Italian with an Anglophone accent. When she calls her uncle Marcello out loud, she sounds like Anita Ekberg in La Dolce Vita. She is blond and blue-eyed, a definite sudden deviation in my family lineage and geography.

Luna wanders along the Wellington harbour the way I used to roam the Colle Oppio after school. In July, while I was there, Luna saw a whale at the waterfront. It looks like she will grow up familiar with whales, strong winds and birds the way I grew up familiar with horseshit on Sanpietrini.

As a little girl, I remember I used to draw with pencils that came packaged in boxes of even numbers: 6, 12, 24, and after that they were for grown-ups. The “Carioca” pencil boxes were decorated in bold colours, just as children like them: the blue was blue, the yellow was yellow. The exotic universe depicted on those boxes was made of bright-coloured flowers and a round yellow sun, no French nuances, no “mustard” yellow, no “burgundy” red, only colours that would fill a kid’s eyes with pleasure and confidence.

I especially remember a toucan painted on my box, a cartoonish-looking black bird I saw “in person” much later, in Singapore Jurong Bird Park. As I was closing the gate of a cage behind me, the bird stopped on a perch close by. I went back inside and I took an instant picture that took a very long time to take, the time to find my camera, set it, and get close enough to the bird, step by step. It was a long, suspended moment I still remember well. We were both curious of one another.

Philippe and I, as he made me notice that day, were the only couple without children at the park, yet I was the only visitor with a toy camera. My camera is a plastic, half-serious object made for small details and strong contrasts of colours, such as close-ups of cute earrings among teenage friends. It is good to capture, at a very close distance, a pattern of yellow smiley faces against a pitch-black fabric, a slice of lemon floating on strong tea, or pencils in a box: It is made to reproduce a shallow and pleasant spectacle of small and manageable variety.

In Singapore, in places such as the bird park or the botanic gardens, I could sometimes walk around in viciously humid but clean heat, with a dense smell of orchids in my nostrils. And I could sometimes see gigantic lizards and stupendous butterflies, that turquoise colour one can only otherwise see on peacocks, and maybe kingfishers.

The operation I had in 2012 damaged my uterus and ovaries just enough to make having kids very difficult. Truthfully, before we even knew about this, Philippe and I were opting towards adoption, in Taipei, but we ruled it out, eventually, because of our lack of steady homes and jobs.

Sometimes we get to decide, sometimes we don’t. Motives, decisions, are all tangled up together, like brambles. Sometimes the brambles are loaded with blackberries: we pick the fruits, savour them over time, and we think we are in control, choosing well and being rewarded for it; sometimes the tide changes, a little wine gets spilled on the sofa, and we get to deal with a cemetery of spikes that seems to last forever.

As a child, I could not see the use of a “muddy green” pencil or of a grey one. Now I know that muddy green is the colour of wine bottles and blackberry brambles, that grey dust, that always covers blackberries at the side of the road, is the taste of Wellington mussels, that happiness is as rare as the sight of a toucan, even if we are exceptionally prepared for the possibility of pain, especially hard-working and constant at what we do, even if we have, over time, made ourselves good at recognizing it, and even if, when we see it, we make our hands sweat by taking the smallest, slowest, the most gentle and silent steps to keep it there as long as we can.

In 2017, as soon as it became possible for us to leave Singapore, we did. Philippe had to finish writing his thesis before going back there to graduate, so we took an air-bnb accommodation in Bali, which is close to Singapore but much cheaper. We travel with limited means, we move to different places, rather than “travel.” We save as much as we can in order to afford plane tickets, especially for conferences and trips home.

Some of the drawbacks of our otherwise privileged continuous traveling are a protracted sense of precariousness, our belongings scattered around getting old without being used, long waits at airports, cheap airlines and accommodations, low-quality washing machines that always ruin our clothes, cheap clothes that is all right if they get ruined. In Ubud, Bali, there were laundrettes all over town, and there was a small village, just outside of it, made of quiet roads, rustic restaurants, a few shops and coffee places. It had, at its centre, a square patch of green where something pleasant to watch was always going on: mostly children playing with kites.

Some children, even the very small ones, could fly their kites very high-Up in the air, in the sky- as some of them would perhaps say. To me, and I spent a long time looking at them, the kites seemed firmly anchored to a remote stillness, while the children were more or less flying: suspended just a little above ground, as if the kite string was only just too short for them to firmly touch the grass.

Thinking of that green field makes me think of Luna, confidently running in a wind so strong that doesn’t let one hold an umbrella open. She looks at ease in it the way Italian kids look at ease in the Mediterranean sun: I have seen her closing her eyes to take the wind all in. Luna will never need a swim in warm water to enjoy a beach, she will get through childhood thinking Leuven is a Belgian restaurant, and all planes leaving Wellington are directed to Australia.

I wonder when, her and her little brother, Elio, will start shaping some form of awareness of their distance from Italy, from England, of their composite, unexpected and multiple origins. Philippe and I send them postcards wherever we go, together or alone, when we move to live somewhere for a while, when we go to conferences. Postcards are obsolete, but not to small kids, and we try to make them interesting with stickers.

After staying in Bali for two months, we got back to Taipei during the summer of 2017, because Philippe got a graduate fellowship at the Institute of Chinese Literature and philosophy of Academia Sinica. In March 2018, after graduating, Philippe moved to Leuven while I stayed in Taipei, where, in the meantime, I got my own postdoctoral fellowship. In February 2019, Philippe will move to Switzerland, for a postdoctoral fellowship of four years.

When I go back to Leuven to see Philippe, I realize our lives are changing. This time, we could afford a nicer apartment, with a separate bedroom and a small balcony facing a courtyard. We buy nice food from the market and a bottle of wine every few days. Philippe is on his way to leave, hopefully for good, the land of precarious living: his new fellowship will be long-lasting and well-paid. I still inhabit it fully, but this new-found partial stability makes me feel like I am living as comfortably as I would have lived all along if I had behaved better in my previous life, if I hadn’t lived my adolescence and early youth in a self-deluded state, and if I hadn’t always had the disturbingly strong necessity to always prove myself.

This time, Leuven feels like a prize, an encircled place of serenity from which I can take a moment to look ahead, but also consider how lucky I am being at the moment, my job takes me places, this time so far away that I almost went full-circle and came across my family again. It was all so fast that I felt I was being projected, I time-travelled from a hot July to a stormy one and I could stay in Luna’s world just long enough to take an instant picture of her walks along the harbour and Matariki school recitals. Just long enough to see that she is doing very well.

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Francesca Pierini is a postdoctoral fellow at the Institute of European and American Studies, Academia Sinica, Taiwan. She has published several short pieces of creative nonfiction: “Onions, Sulphites, and Panic Attacks,” The Spadina Literary Review, October 2016, http://www.spadinaliteraryreview.com/SR15-Fic-18.html; “Red Bialetti,” Vice Versa Online, February 2017, http://viceversaonline.ca/2017/02/red-bialetti/; “London Galleries,” The Spadina Literary Review, https://www.spadinaliteraryreview.com/SR18-Mem-01.html; “Taipei,” The Raven’s Perch, June 2017, http://www.theravensperch.com/taipei-by-francesca-pierini/; and “Taipei (A View from Singapore),” Cargo Literary Magazine, Issue No.12, Winter 2018, https://cargoliterary.com/. All these short pieces, as well as “Leuven, Wellington,” are stand-alone chapters of “Red Bialetti,” a memoir in the making. Francesca can be reached at franchina51@hotmail.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Di sera, 4X32

Lamberto Tassinari

Verso metà agosto del 2018, all’imbrunire, da una delle feritoie, prese d’aria che si trovano alla base delle due finestre del salotto, è entrato un pipistrello.

Si è infilato così, nessuno l’ha visto, in un’apertura alta circa 4 e larga circa 32 centimetri, la cruna di un ago. Di pipistrelli a Montreal e in particolare in questo quartiere non se ne vedono, forse un paio in trentadue anni ma allora sul canale di Lachine, a mezzo chilometro da casa nostra.

4×32 cm

 

Non era della specie comune in Italia, piccoli con battito d’ali intenso, ma almeno il doppio di corpo e d’apertura alare. Volava sulla lunghezza del salotto da una parete all’altra ma non in modo particolarmente agitato, virando perfettamente ad ogni avvicinamento alle pareti di fondo come in  piscina. Non l’abbiamo mai visto sbattere, non ha colpito nessun oggetto, nemmeno il candeliere sopra la grande tavola. Né si è impigliato nei due arazzi di lino che coprono un’intera parete del salotto. Dopo dieci minuti di sue armoniche evoluzioni io sono riuscito a improvvisare una specie di retino usando un bastone da sci e un copricapo velato per le black flies. A questo punto Patricia ha avuto l’ idea di aprire la porta del salotto che si trova accanto all’entrata: allora l’ho spinto verso le due porte aperte e ci è sembrato che volasse via. Mi sono girato verso Patricia e Timothy per celebrare la liberazione e allora ho visto che invece il pipistrello stava aggrappato allo zainetto di Tim a terra vicino alla porta d’ingresso. Con il rudimentale retino l’ho raccolto e portato fuori di casa ma non l’ho visto partire. Lì si è dissolto nella sera.

(Donald J. Trump I) Trump et l’Allemagne ou psychanalyser Donald

Heinz Weinmann*

Le huit novembre 2017 a marqué le premier anniversaire de l’élection de Donald Trump. Depuis un an, nous avons droit à beaucoup d’analyses politiques, économiques et récemment même psychiatriques[1] du « phénomène », du « cas » Donald Trump. Comment ne pas avoir pensé d’abord à sa généalogie parentale, son origine allemande que, pendant très longtemps, Donald Trump a essayé d’occulter ? Ce regard sur son rapport à ses parents, sur leur passé allemand, nous fait mieux comprendre ses comportements pour le moins atypiques pour les fonctions d’un Président des États-Unis. Jetons donc un bref regard sur ce passé.

Allemagne, terre d’émigration

En 1885, un adolescent âgé de seize ans nommé Friedrich Trump, du village de Kallstadt au Palatinat (Pfalz), Allemagne, laisse une note sur la table de cuisine de ses parents : « Je suis parti pour l’Amérique. » Surpris probablement par l’annonce brutale de ce départ, les parents ne le sont pas par le départ lui-même. Car l’année précédente, la sœur aînée avait déjà montré à son petit frère le chemin de l’Amérique, dorénavant installée avec son mari à Manhattan. Un million d’Allemands quitteront ainsi dans les années 1880 leur « patrie », déclarée dès 1871 « Second Empire » sous la poigne de la Prusse et de son « Chancelier de fer », Bismarck. Très mal loti par l’histoire, vue sa position tampon entre l’Allemagne et la France, le Palatinat a été ravagé par de nombreuses guerres, à commencer par la Guerre de Trente Ans (1618-1648), internationalisation des Guerres de religion, puis les guerres entre Louis XIV et l’Empire, entraînant les deux « ravages du Palatinat » (1674, 1689), avec trente-deux villes et villages sauvagement incendiés par Turenne. Devenus protestants lors de la Réforme tout en étant rattachés au très catholique royaume de Bavière, les Palatins, trop proches des idées « éclairées » de la France voisine, ont été des habitants de seconde zone, observés avec méfiance par Munich. Autrement dit, l’avenir était bouché dans cette région plus qu’ailleurs en Allemagne. Pas étonnant qu’un nombre relativement grand de ce flot d’immigrés allemands en Amérique soit venu du Palatinat. Pas étonnant non plus qu’une génération plus tôt, Friedrich Trump soit parti avec un autre fils de Kallstadt, cette fois avec ses parents, Henry John Heinz, l’inventeur du Ketchup, d’ailleurs cousin au deuxième degré de Friedrich.

Un immigrant allemand malgré lui

Né dans une famille de vignerons pauvres de six enfants, le puîné n’a d’autre choix que d’apprendre le métier de coiffeur, ce qui visiblement le « rase ». Donc, il part illico, son apprentissage fini, aimanté par le « rêve d’Amérique», parce qu’il veut devenir rapidement riche. Remplir des bouteilles de tomates comme son cousin n’est pas son « affaire » !

Le rêve du Far Ouest s’étant évanoui depuis que la Frontier avait atteint le Pacifique vers le milieu du siècle, il reste comme horizon de rêve, du « tout possible », le Nord-Ouest, là où vers 1896 s’est déclenché le second Gold Rush, celui du Klondike. Après cinq ans passés chez sa sœur à New York, à couper des cheveux et raser des barbes, Friedrich part pour le Nord-Ouest et s’installe à Seattle en 1891. Il y ouvre un restaurant dans le quartier « red light » : à part les repas et les boissons, la maison offre aussi des « rooms for ladies », euphémisme pour « bordel ». Durant l’été 1897, le premier navire chargé d’or du Klondike arrive dans le port de Seattle. Frederick – entre-temps naturalisé américain – est en bonne position pour profiter au maximum de la manne d’or. Il y développe l’ADN du « basic instinct », de The Art of the Deal des Trump. Frederick sait qu’il y aura peu d’élus dans cette ruée vers l’or (4000 sur 40000 appelés), aussi, il choisit la stratégie où il sera à tous les coups gagnant. De constitution frêle, il est exclu qu’il concurrence ces bourlingueurs costauds sur le terrain ; il lui faut juste suivre cette ruée vers l’or en pourvoyant aux besoins primitifs (manger, boire, dormir, sexe) des aventuriers qui dépensent leur or aussi vite qu’ils le gagnent. Pour cela, ses restaurants doivent être soit ambulants, transbordés par barge (le « Fitzcarraldo » du Klondike), soit abandonnés à court terme pour aussitôt être établis plus au nord, afin que l’or des trouveurs puisse remplir les poches du parasite (« celui qui mange avec ») opportuniste. Rien de choquant dans cet univers où règne la « loi de la jungle » et où le plus fort l’emporte sur le « faible », écrasé sans pitié.

Les différents hôtels-restaurants de Frederick marquent ainsi les parcours du Klondike : de Monte Christo – parce qu’un prospecteur lisait le roman de Dumas !-, en passant par Bennet, jusqu’à Whitehorse en Colombie-Britannique. Dans son restaurant de Whitehorse, Frederick commence à réaliser ce que veut dire Think Big : 3000 repas servis par jour, un tripot (pas encore de casino) où les joueurs misent par milliers de dollars en or, avec des balances pour peser le précieux métal, et toujours ces « rooms for ladies ». Nous sommes au Canada, les Red Coats (GRC) sont sur place pour « faire la loi », interdire jeu, boisson… et le reste. Avec son flair, l’Allemand américanisé sent le roussi, vend le restaurant à son associé – qui sombre dans l’alcoolisme, le resto devenant la proie des flammes – et retourne en Allemagne. Il voulait être riche…et prendre épouse allemande, une voisine de Kallstadt qui avait cinq ans lors de son départ. Tonton Cristobal est arrivé, cousu d’or, admiré par son village ! Il retourne avec sa femme à New York, mais cette dernière est frappé d’un violent « mal du pays » (Heimweh) que tout émigrant connaît. Il retourne alors à Kallstadt avec l’intention de s’y s’installer à demeure, puisqu’il pourra mener une vie confortable avec son or déposé à la banque qui « travaille » pour lui…

Imprévu revers du destin : le gouvernement de Bavière lui retire son droit de séjour et sa nationalité allemande pour avoir esquivé le service militaire (de trois ans) en émigrant aux États-Unis. Peu importe que la loi soit passée en 1886, alors que Frederick est parti l’année d’avant. Des pétitions, des suppliques au gouvernement, au prince Luitpold, rien n’y fait, l’Allemand qu’il s’est cru être encore doit quitter son pays, de gré ou de force. Les dés du sort des États-Unis de 2016 auront été jetés à ce moment-là. Elisabeth, la femme de Frederick, est enceinte lorsqu’elle rembarque sur le navire en destination de New York en 1905 et accouche l’année même de Fred, père de Donald Trump.

Nous sommes dans l’histoire alternative : que serait-il arrivé si le grand-père de Trump avait pu rester en Allemagne ?

Narcisse et Écho

À parcourir la vie du grand-père de Trump, on se demande comment Donald, issu d’une immigration relativement récente, a pu développer tant de suspicion, tant de haine contre certains immigrants, contre tout immigrant ? Son « roman familial » risque de donner une réponse non seulement à cette question mais à bien d’autres que le monde entier se pose concernant le comportement atypique du 45e Président des États-Unis. La psychanalyse nous dit que l’enfant au cours de son développement normal passe progressivement d’un « narcissisme primaire » nombriliste où le sujet, tel Narcisse, ne voit que le MOI – Freud parle de « libido du moi » – à un stade où il s’ouvre sur le Monde, sur l’Autre, alors reconnus dans leur réalité objectale (« libido d’objet »). Or le sujet narcissique (« névrose narcissique ») ne voit pas les Autres, puisqu’ils ne sont pour lui que des miroirs réfléchissant son propre Ego. La (dé) négation ou forclusion narcissique de l’Autre commence au sein de la famille, dont le « roman familial » est un des symptômes. Pour Donald Trump, reconnaître un grand-père plus grand que nature, héros paradigmatique du « rêve américain », signifierait se rapetisser d’autant et surtout donner un coup fatal à son image de self-made man qu’il propose de projeter. Dans son autobiographie The Art of the Deal (1987), Donald liquide, pour ne pas dire « assassine » son grand-père en deux mots : il était un « hard liver » et un « hard drinker ». Traduire « hard liver » par « bon vivant » serait un euphémisme, plus proche de « dépravé », rimant avec « hard drinker », alcoolique invétéré. Son propre père, Fred, dans cette « autobiographie » – qui n’est autre qu’une autocréation, qu’une auto-statufication narcissique –, ne dépasse guère le stade de « builder » manuel. Le traitement échu à ses père et grand-père, à l’origine de la fortune de Donald – à sa mort Fred laisse une fortune de $300 millions – vise quiconque fait de l’ombre à l’Imago d’autogenèse de Donald. L’Autre devient alors l’Ennemi qu’il poursuit de sa vindicte : il le rapetisse, le dénigre, le discrédite comme il l’a fait avec ses concurrents à la campagne, notamment Hillary Clinton : « nasty woman », « lock her up », telle une criminelle. Les juges et les membres de « son » parti aujourd’hui qui ne font pas ses quatre volontés, subissent le même sort.

Réaction d’autant plus violente que la vie de Donald est basée sur deux mensonges généalogiques : il dit depuis longtemps, déjà en 1987, qu’il est d’origine « suédoise » et met en cause la légitimité morale de celui qui a fait souche aux États-Unis. Ce lourd déficit de légitimité, il doit le compenser par une vie éblouissante de glamour qui accapare le regard du spectateur, l’empêchant de tourner son regard vers le passé. Il a même eu le culot d’accuser la présidence d’Obama d’être « illégitime » sous prétexte que le Président « n’est pas né aux États-Unis ».

Vie de glamour, de succès, de records superlatifs, – le terme « deal », d’origine germanique, comme d’ailleurs « dollar » indique d’abord une « grande quantité » -, va de pair avec une fascination maladive pour les cotes de popularité, à commencer par celle de The Apprentice – ridiculisant là encore la chute des cotes de son « remplaçant », Arnold Schwarzenegger –, jusqu’à la guerre des chiffres à propos du nombre d’assistants à son inauguration le 20 janvier etc… Dès qu’il y a déficit, on accusera la « dishonest press » d’avoir falsifié, maquillé les chiffres, les « faits ». Le terme « alternatif facts », surgi à ce moment, ne saurait être un hasard, puisque la vie même de Donald Trump est basée sur un « alternatif fact » : il a gommé une réalité généalogique fabriquée (fake) par l’image narcissique projetée qui devient sa « réalité » déclarée. Du coup, son « America first », à l’origine une posture narcissique, doit faire oublier qu’il n’a pas été le « first American » de sa famille. D’autre part, sa haine contre l’Autre authentifie par la négative sa fiction d’« autochtonie ».

La chambre d’écho que constituent les dits « réseaux sociaux », loin de corriger, voire freiner ces confusions réalité/fiction, au contraire iront les décupler, puisque les « bruits abrutissants » y ont remplacé l’analyse critique du « fact checking ». De même que Narcisse ne « reconnaît » que le seul Écho de sa propre voix, de la même façon Trump ne reconnaît comme média véridique que ses propres tweets, faisant des médias dits « officiels » un « bruit » qui brouille le message originel, émané de Narcisse. Comme le disait la voix de son ancien maître Steve Bannon, tombé aussi en disgrâce, ces médias sont une « opposition » à la Voix première, à la « Voix de son Maître », nulle autre que la Voix de Donald lui-même.

 

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[1] The Dangerous Case of Donald Trump, éd. Brandy X. Lee et Robert Jay Lifton, Thomas Dunne Books, 2017.

* L’auteur vient de publier chez Liber (Montréal, 2018) l’essai État-nation, tyrannie et droits humains. Archéologie de l’ordre politique.

TOUJOURS MINEURS – L’affaire Slāv et les soi-disant progressistes

 

Lamberto Tassinari

À peine trois représentations du spectacle Slāv on suffit à Montréal pour déchainer contre Betty Bonifassi et Robert Lepage une centaine de manifestants avec pancartes et démarrer un grand bouillonnement médiatique. Comme je ne fréquente pas les médias (a)sociaux je n’ai rien vu hormis un petit article dans Le Journal de Montréal et surtout la prise de position d’un certain Michel Lessard de Lévis, qui a publié dans Le Devoir un texte intitulé « Robert Lepage s’est trompé » dans lequel il déplore le geste de deux auteurs.

Blanche

Le 6 juillet, au lendemain de l’annulation du spectacle par le Festival International de Jazz de Montréal, arrive la sobre réplique de Lepage qui préfère ne pas affronter l’analyse de la notion d’appropriation culturelle qu’il considère trop complexe, se limitant à dire, en acteur, que la pratique théâtrale repose sur un « principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. »

Noire

Je trouve cela juste et suffisant, injuste et défaillante la position de tous ceux qui condamnent Lepage en l’accusant du crime d’appropriation culturelle. Le lendemain, 7 juillet, une salve de textes est lancée depuis Le Devoir dont le plus remarquable a été « Les leçons de l’affaire Slāv » de Patrick Moreau, immigrant français qui enseigne la littérature au cégep d’Ahuntsic. Cet article a été immédiatement saisi par Robert Daudelin, ancien directeur de la Cinémathèque québécoise qui, avec l’accord de Moreau, l’a fait circuler en proposant de le cosigner. Le débat que le Festival du Jazz n’avait pas voulu lancer est en train heureusement de se produire dans les pages du Devoir et il aura probablement une suite ailleurs.

En attendant ce débat, une question se pose : que signifie au juste l’« appropriation culturelle » ?

D’après Wikipédia : C’« est un concept né aux États-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture ‘dominante’ serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation. » De toute évidence, l’application de ce principe constitue la revanche des cultures, des groupes, des identités faibles, une espèce de retour du balancier. Le système dominant, le pouvoir majoritaire un peu partout dans le monde mais de façon prépondérante aux États-Unis et au Canada, aurait accordé gratuitement, c’est-à-dire non pas à la suite d’une sanglante lutte de classe, aux « cultures faibles » la pleine liberté et une totale autorité sur la gestion de leur propre image. Après des siècles d’injustice, de répression et d’oppression, féministes, communautés LGBT, peuples autochtones et minorités de tout genre ont été déclarés maîtres chez eux ! Quel triomphe et quelle générosité de la part du pouvoir ! Mais est-il possible que ce cadeau tombe, comme le fromage de la fable, de la bouche des puissants dans celle des faibles ?

Blanche

Il faudrait toujours que les faibles doutent des concessions gratuites. Mais non, encore une fois aveuglés par le désir de vengeance, ils ne se rendent pas compte de la ruse du pouvoir. Et pourtant, ils devraient bien comprendre que les cultures « fortes » sont capables d’accepter le regard critique des autres cultures. Ce n’est pas aux seuls Russes, par exemple, d’avoir le droit de s’occuper de la révolution d’Octobre : une foule d’historiens, d’écrivains et d’artistes de toute origine « ethnique » s’est penchée sur ces événements qui appartiennent à l’humanité entière. Ce n’est pas aux seuls Italiens de s’occuper de Renaissance ou de mafia ! Alors, pourquoi des artistes blancs ne devraient-ils pas pouvoir mettre en scène et chanter les chansons des esclaves noirs d’il y a deux siècles ? En se méfiant du regard et de la solidarité authentiques des autres, les cultures faibles et leurs avocats souteneurs de l’application totalitaire du concept d’appropriation culturelle ne s’aperçoivent pas qu’ils nuisent à leur cause car, par leur attaque, ils ne font que renforcer leur condition de culture mineure. Le cadeau de la culture dominante n’est pas si innocent.

Noire

 

Au lieu de se lever contre les Lepage et les Bonifassi généreux de ce monde, les gauchistes myopes de chez nous, devraient se révolter contre la ruse du pouvoir qui réussit à leur faire confirmer leur propre infériorité. Ils auraient dû comprendre que Slāv (je ne l’ai pas vu, comme tout le monde…) ne dicte pas une interprétation de l’histoire de l’esclavage des Noirs, qu’il ne l’altère pas, mais la célèbre en la mettant en scène avec sensibilité et respect.

Regards croisés plutôt, laissez-vous regarder par les autres et faites de même ! L’alternative étant que chaque maudit groupe « ethnique », à commencer par les Britanniques et les Français, écrive lui-même sa propre histoire, s’auto-célèbre, soit le seul et unique interprète de sa merveilleuse identité. C’est cela qu’on veut ?