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C’era una volta a Palermo

quattro-canti-via-maqueda-1931[1] Giuseppe A. Samonà

Tre ragazzini sui dodici tredici anni si strascinano indolenti per la via Maqueda, lunga, deserta, calda, sono le tre del pomeriggio, è estate. Vedono all’improvviso in lontananza come se fosse sbucato fuori dal nulla un ratto – si strascina indolente anche lui, ma in senso opposto, viene verso di loro, la sua ombra sembra riempire per larghezza la strada, è enorme. Rallentano, i ragazzini, rallenta, il ratto ; si fermano, si ferma ; lo guardano, li guarda. Uno dei tre batte con il piede per terra, forte, a liberare la strada. Il ratto lo guarda, non si muove. Battono forte il piede tutti e tre. Il ratto li guarda, si rimette in movimento, piano, ma deciso, e sempre verso di loro. Retrocedono d’un paio di passi – ma con lo sguardo in avanti, fisso -, si fermano, battono ancora il piede, insieme, più forte. Il ratto continua ad avanzare, senza più soste, anzi un po’ più veloce. Retrocedono. Avanza – più veloci, più veloce. Retrocedono. Avanza. Si voltano e cominciano a correre, senza voltarsi, finche arrivano a casa – né mai sapranno cosa fece il ratto.

"TRANSUMANAR"

Fulvio Caccia

«Italianità. Simplicité de vie – nudité intérieure – besoins réduits au minimum – goût du réel poussé à l’essentiel. Fond sombre et légèreté, mais toujours attentive. Insouciance et… profondeur. Secret. Pessimisme contredit d’activité. Depretiatio. Tendance aux limites. Passage immédiat ad infinitum. Ipséité. Aséité. Avantages et désavantages d’une position en marge. Promptitude de la familiarité ; se familiariser systématiquement. Le devenir familier avec, prenant la vigueur d’un principe, étendu à toutes choses intellectuelles et métaphysiques. Sens du procédé».

Paul Valéry

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Comment parler de cette langue devenue étrangère après tant d’années d’un voyage infini ? Comment parler de cette langue maternelle sans évoquer les dialectes qui bruissaient en elle : le dialecte des Pouilles rusé et ironique de la mère et le napolitain chantant et tonitruant du père ? Mon père me les avait interdits tous deux, fier de voir son fils parler le vrai italien avec l’accent de Toscane!

Dans la langue qui prenait possession de moi durant l’enfance, on pouvait donc percevoir le murmuredu plurilinguisme qui lui avait donné naissance, reflet de l’histoire italienne contemporaine. Durant ces premières années de mon enfance, l’ancêtre latin – langue que j’apprendrai plus tard au collège d’un autre pays – était caché. Il avait déjà le visage austère des premiers héros du Latium, comme Caio Muzio Scevola qui n’hésita pas à brûler la main qui avait raté le roi envahisseur et qu’il devait éliminer. Ce personnage me fit une forte impression lorsque, enfant, j’entrevis son portrait dans les corridors de l’école Edmondo de Amicis à Florence. Mais cette première année fut rapidement interrompue par les clameurs de l’autre langue, partie sur les routes du monde.

Que racontait donc cette autre langue dans ses lettres de papier bible ? Elle nous racontait l’histoire immémoriale du voyage, elle racontait que  tutto il mondo è paese , elle racontait la quête d’un bon job, elle racontait la lutte des classes et le mépris des nantis ; elle racontait l’avenir des fils ; elle racontait le départ. Cette langue migrante, susurrante et familière, n’était plus la langue de l’exil où elle naquit « pèlerine par la volonté et la vision d’un seul homme chassé de sa ville natale. Elle était déjà la langue de l’au-delà de l’exil ; la langue de l’au-delà de l’histoire avec ses longues colonnes de déportés.

Si cette langue n’avait rien à partager avec la langue de la modernité orgueilleuse, elle était déjà la langue de l’éloquence. Cette langue que les enfants reçoivent de leur nourrice en suçant le lait de leur sein, l’imitant « sans règles aucune »Cette langue, écrivait le poète, est notre première vraie langue. Comment comprendre autrement son pouvoir de conviction, en mesure de déplacer en un siècle des millions de migrants qui la parlaient mal Cependant, à cause justement de sa faiblesse, de son absence d’état, de ses dialectes qui ont persisté, l’italien « pèlerin » était déjà une langue migrante et, dans la fulgurance de son crépuscule, une langue de la transculture.

Transculture

Quand le cubain Fernando Ortiz formula la notion de « transculturation » au début des années 1940, il voulait saisir les traits susceptibles de définir la cubanitad de son île dont la culture était héritière de quatre traditions : amérindienne, esclavagiste, coloniale, émigrante. « L’immigrant, affirme Ortiz, se trouve, tel un déraciné, dans un double mouvement de mésadaptation et d’adaptation, de déculturation et d’acculturation avant d’arriver enfin à la synthèse : soit la transculturation. »

Ce mouvement hégélien entre horizontalité de l’exil et verticalité de la mobilité émigrante, m’était apparu, dans les années 1980, plus conforme à la réalité. Les expressions en vogue alors comme le métissage, l’interculturalité et ses connotations catholiques, ou encore le multiculturalisme promu par l’état libéral, étaient précisément les notions avec lesquelles on s’est mesurés. 

En tant que langue faible dans le sens où l’entendait le philosophe Gianni Vattimo, l’italien hors d’Italie, accomplissait mieux, je crois, le destin même de sa propre altérité. Comment ? En tant qu’expérience du « transumanar » entrevu à l’origine par Dante. « Transculturar, transumanar », même combat? Avec toute la prudence rhétorique de circonstance, je répondrai oui. Le « transumanar » de Dante ne culmine guère dans le surhomme, sorti tout armé de la volonté de puissance d’un Jupiter et qu’avait su si bien débusquer un Nietzsche avant que l’État nazi l’instrumentalise. Au contraire, ce dépassement se trouve à rebours de l’État, soit dans cet au-delà de la citoyenneté dont l’État est le régulateur. Il s’insinue dans les marges (Valéry), sur la frontière de ce que deviendra le continent caché de la modernité et dont le découvreur fut justement le Poète qui fit de l’expérience de la langue le lieu même de la transfiguration de la condition humaine.

À la langue maternelle, au parler populaire correspondrait donc une langue paternelle, divine, étrangère qui serait la cause, la condition de la cité terrestre et qui aurait pour fonction de dire la loi et donc la parole, toutes deux distinctes des choses terrestres.

En clair, explique l’essayiste canadien Robert Richard1, la Loi de la cité n’est pas le produit du fonctionnement de la Cité (comme l’affirment certains courants de la pensée libérale), la loi (la cause) naît plutôt de l’étrangeté qui se trouve dans la Cité, une étrangeté qui en constitue son cœur intime. Cette étrangeté pourrait être Dieu, soit la parole écrite, sacralisée, et, par voie de conséquence, la poésie. C’est précisément ce que Dante a voulu exprimer par le syntagme eloquentia volgare.

L’italien, langue étrangère

Revenons en arrière, soit au moment où le navire Irpinia, qui devait me conduire à Montréal, détache ses amarres des quais du port de Naples et s’élance vers le large en cette belle journée de septembre 1959. Durant le voyage, sur ce bateau, sur cette mer tempétueuse, entre Ancien et Nouveau Continent, entre les Antilles et le Québec, reparcourant l’itinéraire colonial, la langue italienne devenait pour moi une langue étrangère, la langue du détachement dans le sens premier du terme : qui sépare la parole de la chose désignée. La langue qui rappelle le monde ancien et familier. Elle devenait mémoire et donc langue de l’imagination qui m’obligeait à la retrouver comme signe, comme sumbolon. L’italien, qui s’était éloigné de moi, se rappelait à mon bon souvenir  : j’avais été hôte en sa demeure.

En cette terre nordique qu’est le Québec, j’ai voulu l’oublier, la nier, la cacher dans la cage dorée du souvenir dont elle s’envolait de temps à autre. Toutefois, malgré son inachèvement, elle me demeurait utile. Je m’en servais sans le savoir, tel un pirate, pour arraisonner l’autre langue, saisissant au passage le sens d’une phrase qui résonnait si familière à mes oreilles.

Le français lui ressemblait, il est vrai. Ses “e” muets et son accent tonique en suspens lui donnaient les traits séduisants d’une jeune fille. En revanche l’italien, avec ses formes et ses accents syllabiques plein de « o » et de « a », possède les rondeurs de la mère. Mère et fille, ainsi je les voyais ces deux langues en moi avec leur rivalité et leur voisinage. Une qui monte, l’autre qui descend. Et moi, toujours attentif aux préséances, je cachais la mère sous la table de la cuisine. Par jeu, par honte, par colère.

L’italien retrouvait sa visibilité, pour ne pas dire son honneur, durant les cours du samedi matin à l’école Jean XXIII dans le quartier populaire de Montréal nord que j’habitais alors. Je me retrouvais avec les miens que je rencontrais à cette occasion seulement. Pourquoi? Parce qu’ils étaient de l’autre côté. Ils appartenaient à l’autre aire linguistique et apprenaient l’anglais. Que diable faisais-je donc là, de l’autre côté de la frontière, à nouveau étranger parmi les miens ? L’impression que je conserve de ces années fut un curieux sentiment de malaise, d’être en porte-à-faux. Aujourd’hui je mesure l’ironie symétrique qui m’a toujours conduit à me trouver décalé par rapport à ma communauté originelle.

C’est seulement à ce moment que l’italien redevenait, l’espace de quelques heures, ma langue, la langue du désir. J’étais fier de mieux la parler que mes petits camarades, car, contrairement à eux, moi j’étais né dedans ! Or ce sentiment ne durait pas. La honte reprenait le dessus. Quel fils d’émigrant n’a pas ressenti cela ? . Je n’échappais pas à la règle, comme si, alors, le fait de parler ma langue maternelle avait été un délit. Cette faute était précisément la condition immigrante, dont la langue était la marque, c’est-à-dire sa singularité, par le seul fait d’être hors de son territoire. « L’Italien ne voyage pas, il émigre », chantait avec à-propos Paolo Conte. Alors qu’aujourd’hui l’Italie est devenue un pays d’émigration, cette réflexion de l’auteur-compositeur-interprète continue de résumer les contradictions et le sentiment de culpabilité de la condition immigrante.

Émigrer, qu’est-ce que cela veut dire?

Comment l’immigrant se différencie-t-il de l’exilé évoqué plus haut ? Pour ce faire, il est opportun de le situer dans la chaîne des figures de l’étranger. Si l’exil demeure la catégorie fondatrice du devenir étranger, l’Histoire s’est chargée de lui conférer d’autres avatars. Le plus diffus aujourd’hui – et sans doute le plus tragique –c’est celui du réfugié. Il peuple les camps de fortune, les théâtres de guerre contemporaines : Irak, Syrie, Palestine, Rwanda, Afghanistan… Le réfugié est la contre figure de l’homme contemporain : le symptôme de son déchirement, de son échec à partager la richesse produite par le progrès technologique. Son histoire coïncide avec les luttes et les violences de notre époque. La raconter équivaudrait à raconter la manière dont s’est dénoué le lien immémorial de l’hospitalité à l’épreuve des idéologies du territoire que le Léviathan accélère et instrumentalise.

Ceci constitue la facette politique, mais il y a aussi l’autre facette plus labile, et moins facile à identifier, c’est celle du clandestin, du sans-papier. Certes, ils ont toujours existé mais aujourd’hui, alors que les contrôles et la surveillance sont devenus plus insidieux en se généralisant, leur condition devient le révélateur non seulement de l’émigration légale, mais aussi du rapport à la citoyenneté. Sans la reconnaissance de l’État et souvent dépossédé de ses papiers d’identité, le clandestin est réduit à son unique dimension biologique, dépourvu de la sanction de la Loi puisque justement il se joue d’elle. Une course contre la montre est entamée. Qui sera le plus malin ? le plus rapide? Tout se passe comme si en se dépouillant délibérément de sa citoyenneté originelle, le clandestin refaisait le voyage à rebours, d’avant la loi pour retrouver et défier l’état de nature.

L’immigrant est un exilé postmoderne

La question se reformule ainsi : consentir à perdre ce que l’on a été pour choisir une autre langue. La peur de perdre, de changer, de perdre ce qu’on est, demeure le grand ennemi de l’exilé. L’immigrant l’illustre aujourd’hui de manière évidente car c’est lui qui entre en dernier sur la scène du monde. Toutefois il se distingue des deux figures qui l’ont précédé par un simple détail mais qui pèse de tout son poids : il n’a pas eu à subir la conquête et/ou la colonisation. A la différence de l’exilé ou du colonisé, l’émigrant a choisi son destin. Il est moderne, mieux, postmoderne, ante litteram. La preuve ? Il est branché directement sur le marché en expansion ; ses motivations, dit-on, sont principalement économiques. L’émigrant part pour améliorer ses conditions de vie et celles des siens et non pour fuir une quelconque oppression. L’émigrant part libre. Bien que complexes, ses motivations ne sont pas d’abord assujetties à un cas de force majeure : guerre ou catastrophe naturelle. Certes ces causes peuvent s’ajouter par la suite mais le fait demeure : l’émigrant se détermine seul en définitive. Le candidat à l’immigration peut être également un exilé pour des motifs politiques ou humanitaires. Alors, dans ce cas, il échappe à la définition de l’immigrant in seet redevient prioritairement un exilé. L’immigrant ne sait pas quoi faire de l’Histoire. Il la laisse volontiers à ses comparses.

Cette soumission au flux du capital de la condition immigrante une espèce de main d’œuvre déterritorialisée, fruit du marché mondialisé. Cette condition est difficile à penser car elle n’est ni dramatisée comme le serait par exemple la condition de l’exilé ; elle est acceptée comme transittion. C’est en prenant conscience de leur situation que l’immigrant et ses fils peuvent retrouver la singularité qui les relie à l’exilé et au colonisé. C’est donc dans la traversée de sa condition que l’immigrant accomplit son destin transculturel.

Parvenus à cette étape, l’hypothèse que nous souhaitons formuler est la suivante : l’émigration n’appartient pas aux catégories de la modernité, mieux elle se situe déjà au delà : c’est en tant que telle déjà une expérience postmoderne. Qu’est-ce à dire?

De l’exil naît l’expérience pré-moderne et moderne. Elle émerge au moment où s’affirment l’État et sa volonté de puissance lorsqu’il faut débarrasser le territoire, devenu enjeu de richesse et de pouvoir, des populations qui y résidente

L’État confirme ensuite le nouveau paradigme monarchiste et monothéiste qui conduit ceux qui ont été déplacés à en faire autant avec ceux qui sont plus faibles qu’eux. C’est ainsi que se poursuit le cycle des civilisations avec son cortège de violences et de déplacements. Sisyphe roule ainsi devant lui la pierre de la civilisation avant que, parvenue au sommet, elle ne dégringole. Ce cycle de civilisation sans cesse recommencée se décline sur le mode monarchique ou impérial jusqu’ à ce que la Révolution française ne transforme le vieux modèle monarchique en État-nation moderne. Du côté de la représentation, le discours sur la modernité, né durant la Renaissance à travers la découverte du Nouveau Monde, se conclut durant le dernier tiers du XIXe siècle par la fameuse affirmation rimbaldienne : « Il faut être résolument moderne.» Cette injonction advient au moment même où le marché dans sa phase sauvage déracine des millions de personnes d’Europe créant ainsi un exode massif, d’abord de la campagne vers les villes, et ensuite du Vieux Continent vers le Nouveau.

Certes, nous direz-vous, de quel droit mettre sur un pied d’égalité un fait historique – l’exode de millions de personnes – et l’injonction d’un poète aussi brillant soit-il ? Nous ne sommes plus au XVIIIe siècle où il était encore possible d’oser ce genre de comparaison ! Nous n’en disconvenons pas mais l’écrivain, comme l’historien, travaille à partir du même matériau qu’est la langue. Dès lors que l’écrivain s’en saisit, il peut en faire un instrument de connaissance et de spéculation en extrapolant sur le réel car le réel est également une construction du langage qui possède ses propres lois, comme les mathématiques. C’est pourquoi, nous pouvons interpréter la parabole rimbaldienne non comme une invitation à devenir moderne, mais justement comme une conclusion de cette modernité. De l’Enfer dantesque à la Saison en enfer de génial adolescent, l’Occident accomplit ainsi son destin moderne faisant du dernier siècle du millénaire un doublon, un négatif de ce qui s’était préparé durant les époques précédentes. C’est pourquoi, à mes yeux, l’expérience immigrante apparaît comme le produit même de la postmodernité en un acte qui court du dernier quart du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle au moment même où le discours sur la condition postmoderne se développe en Amérique du Nord. Ce n’est pas un hasard non plus si ces années coïncident avec le déclin de l’immigration européenne et l’émergence du discours sur le postcolonialisme.

Le discours sur le post

Alors la question que nous devrions nous poser est la suivante : que veut-on liquider ? Mieux, que veut liquider l’Occident avec ce discours ? Nous proposons l’hypothèse suivante : c’est justement ce qui fait Loi au cœur de la modernité, soit la référence au principe unique transcendant que la religion puis l’État-nation ont transformé en dogme et en idéologie. « Dieu (Nietzsche, 1886), l’homme (Foucault, 1966), l’État (le postlibéralisme, 1980), héritiers du patriarcat judéo-chrétien», sont mis peu à peu hors jeu en transformant dans le même mouvement leur discours sur la postmodernité en idéologie.

Retour à la condition de l’immigré

Expliquons-nous. Le devenir immigrant est un acte de langage, un experimentum linguae qui se fonde sur deux points essentiels. Primo : le désir de partir. Secundo: l’acte de foi dans la parole de l’ami, du membre de la famille sur les possibilités d’améliorer ses conditions de vie. C’est pourquoi l’immigration est un projet, soit un discours sur le désir qui se montre ainsi au travers du réflexe mimétique. C’est à ce croisement que se trouve « l’éloquence vulgaire ». Elle fonctionne comme une rhétorique du Désir. Dès lors, on peut affirmer que l’émigration est un effet de langage : les conditions économiques ne sont pas suffisantes même si l’avènement de l’État-nation crée les conditions pour migrer.

Pour réaliser son destin, la langue de l’immigrant renoue la parole (séparée) des choses (bien-être, la famille retrouvée sur l’autre rive) pour la faire coïncider. C’est alors qu’elle se cristallise en idéologie avec ses figures comme celles de « l’oncle d’Amérique ». Cette volte-face porte en elle la faute d’être parti pour des raisons vénales et non par nécessité, comme dans le cas de l’exilé ou du colonisé qui appartiennent tous les deux au cycle long de la modernité. « Quand nous serons tous coupables, disait Albert Camus, alors il y aura vraie démocratie. » Ainsi la condition immigrante, soit postimmigrante avec les transformations des seconde et troisième générations convergeant avec celle postcoloniale, pensée par Édouard Glissant, favorise un retournement de perspective qui permet d’entrevoir un nouveau type d’homme et de citoyen.

Aujourd’hui s’affirme de plus en plus, au sein d’une classe moyenne malmenée par les soubresauts de la mondialisation, une frange d’individus qui possèdent en commun une manière d’être différente des idiosyncrasies nationales. En outre, ils pratiquent deux ou trois citoyennetés et autant de langues.

C’est dans cette conjoncture qui fait de ce groupe migrant, encore peu conscient de son rôle politique, le socle d’une «communauté mondialisée qui vient », pour reprendre l’expression de Giorgio Agamben. Ainsi l’italien, première langue vulgaire à devenir illustre par la poésie, réalise son destin en ce début de millénaire. Redécouvert comme langue de culture par ceux qui ont émigré, l’italien ouvre à sa manière la voie à la transculturation de toutes les langues nationales.

Le cycle s’est accompli. Ce n’est pas un hasard si cela le fut à travers cette langue cachée que Dante est parti chasser : la langue de la poésie. C’est une langue qui vient des bois de la mémoire pour affirmer sur la scène du monde son origine et son devenir. Et dessiner la nouvelle ligne gothique.

1Robert Richard, l’Émotion européenne, Éditions Varia, Montréal, 2004

 

Fujaïrah

Michel VaïsAl Fujairah Mono Drama Festival

Ma journée du 20 janvier (jour de mes 66 ans), écourtée de 9 heures par le décalage horaire, s’est passée en 14 heures de vol plus 5 heures d’escale à Londres. Mon avion a touché le tarmac de Dubaï à minuit pile. Il tombait une petite pluie insignifiante – un crachin doux – qui rendait les gens tout excités, parce que la dernière «pluie» date de «seulement» onze mois. D’habitude, il ne pleut pas plus qu’une fois par année.

De Dubaï, un taxi m’a amené en une heure trente à Fujaïrah, le plus petit des sept émirats, qui est à 150 km, sur le golfe d’Oman. De ma chambre de l’hôtel Radisson Blue, je vois les piscines et la mer. Sur la plage déambulent autant des filles en bikini que des femmes en burka. Certaines vont même se baigner tout habillées dans les piscines, malgré un écriteau demandant de se baigner avec aucun autre vêtement qu’un maillot de bain. (En principe, cela signifie qu’on pourrait se baigner à poil… mais je n’ai pas encore vu de seins nus.)

La clientèle est internationale: Italiens, Russes, Allemands, quelques Français. Aux Émirats Arabes Unis, il y a très peu d’émiratis (que l’on appelle ici les «locaux»). Selon mon chauffeur de taxi, pas plus de 5%. Les autres sont des étrangers: Pakistanais, Indiens, Sri-Lankais, Philippins… On leur accorde un permis de travail renouvelable ad vitam æternam tous les trois ans, et on leur retire leur passeport. Ils peuvent s’enrichir, posséder maison et auto, mais jamais ils ne deviendront émiratis.

On m’a dit que sur les vrais citoyens des émirats, seulement 3% travaillaient. Les autres vivent de leurs rentes, conduisent leurs mercedes, voyagent ou baisent dans leurs harems. Ils reçoivent des terres gratuites pour construire leurs maison, reçoivent de l’argent de l’État chaque fois qu’ils se marient (ils peuvent le faire plusieurs fois) et aussi pour chaque nouvel enfant.

Le directeur du Fujairah International Monodrama Festival est aussi le maire de la ville (130 000 hab.) et le secrétaire général de l’Institut international du théâtre. Un type bien sympa et rigolo. Il essaie par tous les diables d’amener des jeunes gens à ses spectacles, qui sont surtout fréquentés par des dignitaires et autres invités d’honneur de tous azimuts. Au Festival, il y a des pièces d’Arabie Saoudite, d’Azerbaïdjan, de Syrie, du Royaume-Uni (un solo mis en scène par Brook, sur les Frères Karamazov), d’Égypte, de Jordanie, de Pologne, du Liban, d’Allemagne, des Émirats Arabes Unis et de Lituanie (l’Amant de Marguerite Duras: une petite merveille!). La première pièce a été jouée par une actrice marocaine et mise en scène par une Saoudite. Ensuite, un acteur azéri a joué une pièce autrichienne. Un solo de Shakespeare, Desdemona, sera interprété par une Polonaise vivant en Australie. Le monde n’a jamais été aussi petit…

La langue d’usage au pays est l’anglais, car la plupart des étrangers ne connaissent pas l’arabe. À la réception de mon hôtel, arrivé en pleine nuit, j’ai dû traduire les chiffres que demandait mon chauffeur de taxi (pakistanais) pour être payé de sa course: les réceptionnistes philippins discutaient en espagnol entre eux et en anglais avec moi et le chauffeur, mais le représentant du Festival de théâtre sorti de son sommeil pour allonger le fric ne parlait que l’arabe…! Heureusement, je connais les chiffres en arabe… Cocasse, non?

Michel Vaïs
Écrivain et rédacteur émérite de la Revue de théâtre Jeu de Montréal.

Un chien est un chien, merde!

 Giuseppe A. Samonà

Dog Sleeping

Au Guatemala il y a des lacs, des Indiens, quelques touristes, et aussi un chien. Pour le trouver, il suffit de suivre les instructions.

On arrive en bus (les touristes) jusqu’au bord de l’eau (le lac), qui, par ailleurs – on va vers l’heure du couchant – se confond avec le ciel, les rares nuages: c’est rouge, violet peut-être, avec une touche de bleu, et au fond une chaîne de volcans. Et on prend un petit bateau pour arriver jusqu’à l’un des villages qui bordent la côte. Amen.

On grimpe en short vers le sommet, par des sentiers tortueux, tandis que les Indiens, vêtus de couleurs vives, descendent en groupes par les mêmes sentiers, ils chuchotent en riant, et ils demandent: pourquoi montes-tu? Une fois en haut (il y a aussi une église plus longue que large, toute blanche) on se laisse glisser en bas – et les sentiers sont toujours les mêmes – pour croiser de nouveau les Indiens qui à présent remontent comme en volant vers le sommet, et ils chuchotent en riant, et ils demandent: pourquoi descends-tu?

On va vers l’heure du couchant qui n’arrive jamais – le soleil, mourant, oblique, illumine encore, et, encore puissant, inonde tout. Sur la grande place que prolonge l’eau du lac – confondue avec le ciel, rouge et violette avec une pointe de bleu – sommeille, étendu sur le flanc, un petit chien – minuscule. Il attend, heureux dans la tiédeur, que finisse le jour. A chaque respiration son ventre un peu gonflé se soulève et son gracieux petit corps laisse apparaître le dessin de ses côtes. Il est petit, ce chien, encore plus petit sur cette grande place prolongée par l’eau et le soleil mourant.

Un tableau. Dans l’angle opposé, au sommet du sentier tortueux, un beau chien de race. Inattendu, imprévu – énorme. Il se tient tout en haut, dominateur, et surplombe la scène, immobile et attentif.  Il voit au loin l’eau et le ciel, la place inondée de soleil, avec le petit chien. Le temps d’un éclair – il a commencé la descente. Le beau chien de race caracole fièrement, tel un cheval lancé au galop, vers la place, vers le petit chien – qui sommeille, ignorant de tout. Il est de plus en plus énorme à mesure qu’il s’approche: l’écume aux babines, il saute par- dessus la barrière qui entoure la place, ses pattes musclées, léonines, dévorent le sol, soulèvent la poussière – cependant que dans l’angle opposé, au fond de de la place, sommeille toujours le petit chien, ignorant de tout, petit, de plus en plus petit. Petit.

Encore quelques mètres, bribes de temps, de vie. (…Et Achille s’approchait, immense, tel Ényale, le dieu guerrier…) Quand tout à coup le petit chien ouvre les yeux et bondit en avant, en aboyant. Furieux. L’autre, l’énorme chien, freine, ses pattes labourent la terre, dans une déflagration de poussière, de terreur, de défaite. Enorme, de plus en plus énorme, il se détourne et s’enfuit avec à ses trousses le petit chien furieux qui toujours aboyant l’a presque rejoint. Ils atteignent ainsi la barrière qui entoure la place, l’énorme chien la franchit d’un bond – le petit alors s’arrête, s’asseoit, et le regarde disparaître à l’horizon. Puis il regarde l’eau et le ciel, tranquille. Il est humble et petit, de plus en plus petit, il trottine, un peu bancal, vers l’angle le plus reculé de la place, celui d’où il était parti. En arrivant il flaire l’endroit, le reconnaît, arrange d’une patte la terre déplacée par l’incident, et se laisse mollement tomber sur un flanc pour sommeiller à nouveau, heureux dans la tiédeur rouge violette bleue qui finit, et ne finit jamais.

Immortelle agonie.

(Appendice afro-oriental. A Memphis, en basse Egypte, j’ai rencontré à nouveau le petit chien du Guatemala: mais plus de cinq mille ans d’histoire en ont calmé les ardeurs. Il est blotti au pied du Sphynx d’Albâtre, immobile et indifférent au flot incessant de touristes qui défilent à ses côtés, ou stationnent  devant lui, comme s’il était là depuis toujours, avec la même majestueuse simplicité, sourd à la rumeur du monde du grand Ramsès qui repose à quelques pas de là.)

***

P.S. (pour les italophones) – se mi trasporto (traduco?) nella lingua in cui sono nato quel ricordo, o invenzione, sogno, non so perché si dispone in altra maniera. Innanzitutto, c’è la voce dell’autista che, appena varcata la frontiera, urla raccattando la gente per la strada: Guate, Guate (è così che la chiamano, i Guatemaltechi, la loro capitale). Poi, un altro autobus che dalla Ciudad capitale riparte arrancando per strade impossibili. Infine, quando la vera avvenura comincia, è un altro il titolo che mi viene da darle, anche se in fondo il senso è lo stesso:  Un cane è un cane, diavolo!

 

Non solo in Oriente si scalano le montagne

 

In Guatemala ci sono laghi, Indiani, qualche turista, e anche un cane. Per trovarlo, basta seguire le istruzioni.

Si arriva con un autobus (qualche turista) sul bordo dell’acqua (il lago), che per altro – si va verso il tramonto – si  confonde con il cielo, le nuvole rade: è rosso, forse viola, un po’ azzurro, con sul fondo una catena di vulcani. E si prende una barchetta per raggiungere uno dei villaggi (gli Indiani) che popolano la costa. Amen.

Ci si arrampica in pantaloni corti verso l’alto, per sentieri tortuosi, mentre in vestiti colorati gli Indiani, per gli stessi sentieri, sciamano verso il basso, ridendo, e parlottano – chiedono: perché sali? Giunti in cima (e c’è pure una chiesa più lunga che larga, e tutta bianca), si rotola verso il basso – e i sentieri sono sempre gli stessi -,  per di nuovo incrociare gli Indiani, che ora volano verso l’alto, ridendo, e parlottano – chiedono: perché scendi?

Si va verso il tramonto, che non viene mai – il sole, morente ed obliquo, illumina ancora, ed inonda, ancora potente. Sul grande piazzale che l’acqua del lago lambisce – confusa col cielo, di viola e di rosso, azzurrati -, un piccolo cane, minuscolo, sonnecchia sdraiato su un fianco. Aspetta, beato al tepore, che il giorno finisca, e la pancia un po’ gonfia si muove al respiro, disegnando le coste del suo gracile, piccolo corpo. È piccolo, il cane, ancora più piccolo in quel grande piazzale lambito dall’acqua, e dal sole che muore, potente.

Un quadro. Con nell’angolo opposto, in cima al sentiero tortuoso, un bel cane di razza. Inatteso, improvviso – ed enorme. Sta in alto, padrone, e dall’alto sovrasta immobile, attento, la scena. Vede, in lontananza, l’acqua ed il cielo, il piazzale assolato, il piccolo cane. È un attimo – la corsa, la discesa è cominciata. Il bel cane di razza caracolla fiero enorme come un cavallo lanciato al galoppo verso il piazzale, verso il piccolo cane – che ignaro sonnecchia.  È avvicinandosi enorme, sempre più enorme: travolge, salta, la bava alla bocca, lo steccato che delimita il piazzale, le sue zampe muscolose, leonine, divorano il terreno, sollevano la polvere – mentre nell’angolo opposto, in fondo al piazzale, il piccolo cane ignaro sonnecchia, ed è piccolo, sempre più piccolo. Piccolo.

Pochi metri ancora, briciole di tempo, di vita. (…E s’appressava Achille gigante… gli fu vicino, simile a Enialio guerriero…) Quand’ecco che il piccolo cane apre gli occhi, improvviso, e scatta. In avanti, abbaiando. Furioso – mentre l’altro, l’enorme, frena, le zampe a solcare la terra, in un fuoco sorpreso di polvere, sconfitta, e terrore. E enorme, sempre più enorme, si volta, e fugge – con il piccolo che furioso lo insegue, abbaiando, e oramai lo ha quasi raggiunto. Così, arrivano allo steccato che delimita il piazzale, e il cane enorme lo scavalca di slancio – il piccolo, allora, si ferma, si siede, e lo guarda scomparire all’orizzonte. Poi, quello scomparso, guarda l’acqua, ed il cielo, tranquillo. E piccolo, sempre più piccolo, un po’ dimesso, trotterella sbilenco verso l’angolo estremo del piazzale, da cui era partito. Arriva, annusa, riconosce, ridispone con una zampa la terra smossa dagli eventi, e si lascia cadere mollemente su un fianco, riprendendo beato a sonnecchiare nel tepore  rosso viola azzurro che finisce, e non finisce mai.

Immortale agonia.

(Postilla afro-orientale. Ho riincontrato a Menfi, Basso Egitto, il piccolo cane del Guatemala: ma cinquemila  e più anni di storia ne hanno placato gli ardori.  Se ne sta accucciato ai piedi della Sfinge di Alabastro, immobile e indifferente all’incessante flusso di turisti che gli passano accanto, o gli sostano di fronte,  come se stesse lì da sempre, con la stessa maestosa semplicità, e indifferenza ai rumori del mondo del grande Ramses, che a pochi passi come se da sempre immobile riposa.)

***

P.S. (per i francofoni) – si je retourne à la langue dans laquelle jevis depuis ma jeunesse,  ce souvenir, cette histoire, ou peut-être ce rêve, se dispose je ne sais pourquoi d’une autre façon. Il n’y a pas de frontières, pas de chauffeurs qui hurlent Guate, Guate (c’est ainsi que les Guatémaltèques appellent leur capitale). Il n’y a pas non plus l’écho de l’Orient et de ses hautes montagnes… on est là, tout de suite, en train de grimper, et c’est lui, le petit chien, qui déjà avec le titre s’impose avant toute chose. Pour en savoir plus, retourner en haut de la page

(Avec la complicité de Sophie Jankélévitch, pour le parcours en français)

FIPA 2014 : Scandinavie-Allemagne, blanches lumières du nord

 Roberto Scarcia

Arvigegne

La série danoise Arvingerne (The Legacy) de Pernilla August a remporté le FIPA d’or du meilleur scénario dans la section : “Séries de télévision”. Les deux premiers épisodes de la série présentés à Biarritz s’ouvrent avec la mort d’une artiste riche et célèbre qui laisse son beau château à une fille illégitime qui gagne la vie en vendant des fleurs. La jeune femme   encore sous le choc de la découverte de son identité, est catapultée dans les méandres des relations avec ses demi-frères et sœurs : les enfants « légitimes » de la grande artiste. On devine les problèmes de succession qui s’étaleront au grand jour dans les épisodes suivants. The Legacy incarne techniquement le genre de la série télé à son meilleur : l’exploration de personnages divers sur des temps longs marqués par des épisodes différents qui permettent un approfondissement des personnages et des situations  qui évoluent au gré des événements et qu’il est difficile de construire dans un simple long-métrage. Il faut le reconnaître, The Legacy confirme la puissance et l’inventivité des séries scandinavesPass Gut auf ihn auf, veut dire en allemand « prends-toi soin de lui » . Avec ce film, Johanne Fabrik a obtenu le FIPA du meilleur scénario dans la section des films de fiction. Il s’agit de l’histoire d’une jeune femme qui se sachant atteinte d’un mal incurable,  va chercher à rabibocher  son mari plus âgé avec son ex-épouse. Vu  sous cet angle culturel, c’est un film stimulant. Je suis tenté de dire, avec un respectueux clin d’œil aux intéressés que si Martin Luther avait été cinéaste et non pas pasteur,  il aurait pu s’appeler Johannes Fabrik, si ce dernier n’était pas né à Vienne, ancienne capitale de la très catholique maison des Habsbourg. Difficile en effet  de ne pas voir un  emprunt religieux dans la jeune femme qui face à la mort imminente (punition divine peut être?) fait une analyse de conscience et sent d’avoir commis un pêché : « je l’ai séduit et pour moi, c’était un jeu » dit-elle « et j’ai gagné ». Et que dire de l’ex-femme du mari qui lui reproche de lui avoir piqué l’homme aimé lorsque celui-ci était « en pleine crise de la quarantaine ». Détail  qui à son importance. devinez  la profession de la première femme ?  pasteure luthérienne ! Mais au-delà des thématiques de la solitude protestante face au vide de la maladie, sans le filet de protection du sacrement de la confession catholique, et au-delà du vertige de la recherche de la rédemption individuelle, ce film permet de dénicher d’autres aspects intéressants dans l’arrière-plan de l’histoire du film. Le mari part souvent travailler en Scandinavie et on ne remarque pas de clivage culturel entre l’allemand et les scandinaves,  si ce n’est  par la différence entre langues sœurs de souche germanique. En d’autres mots,  allemands et scandinaves se traitent entre pairs ; l’allemand est un professionnel et la terre scandinave est le lieu de son travail, non pas un endroit pour se reposer, pour faire la fête, comme souvent sont portraiturés  le pays du bassin méditerranéen. Nuance fondamentale  aujourd’hui  où l’unité européenne bégaye. Peut être est-il  temps de penser une refondation de l’idéal européen en commençant par une première unité partant des similitudes culturelles : Allemagne et Scandinavie germanophones et luthérienne au nord, Italie et Espagne latines et catholiques au sud. Quant à la France  qui se trouve au centre de toutes ses influences  mais ne participe ni à l’un , ni ni l’un ni l’autre, et bien elle est à part:  c’est peut être ça au fond « l’exception française ».