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Bestiario de los árboles

Ángel Mota Berriozábal

Sucintos, como una plegaria que se derrite en el firmamento, como un esbozo de silencio que se quiere en el anhelo y el fracaso, evoco tu recuerdo, el deseo de ser algo más que una hoja, el recuerdo evasivo de desear ese futuro, que, por el tiempo, se ha ido de mis manos. Entonces lo sujeto con el temblor llano de quien todavía cree que en el caminar hará algo, será algo. Acepto, sin embargo, que soy solo esta taza de escombros, de recuerdos ya resquebrajados. Vivencias acabadas sin ganas. Y solo eso, el verte, lejana, tan lejana, con tu callado amable, me ha quitado esperanza. Tu arma siempre ha sido la distancia y el silencio; el tuyo y el del mundo. Un vacío que acaba con todo lo que amo, mi país, mi pasado, la serenidad, lo que creo, tú, día con día, momento a momento. Entonces voy de camino a una ciudad en busca de no sé qué y tal vez en busca de nada, y así los encuentro a ellos, a todos, esas bestias aladas, esas bestias de cortezas, feroces vorágines de ramas, animales petrificados que han sucumbido al tiempo, como anómalos genes vueltos hojas, células de corteza y olmo.

Uno que otro me da sombra, uno que otro es cobijo del coito de alguien, y el cuerpo donde se esconde edificios, los majestuosos ahora simple decoro, y es a ellos que corro, es en ellos donde me sumerjo con el dolor a cuestas, con el dolor de ser ese alguien que no quise ser, de ser despojo, como todos, de mi propia humanidad. Entonces observo que ellos, los árboles, me siguen, me toman como un bestiario. Veo sus formas atroces de dragones de madera, su figura como mármoles de Rodin y pernoto en bestias que maravillan por lo inusitado, como seres fantásticos emergidos de la tierra, del fango. Tengo miedo.  Corro por avenidas y calles, me vuelco a un parque.

Solo, acompañado solo por el silbido de un temor, acaricio los esbozos de la huida, el paso agigantado por calles de asfalto, por monumentos de un pasado glorioso, ahora solo fachadas de un mundo por el que alguien todavía pelea, se devora, con la encarnizada sagacidad de quien teme perder la razón. Entonces, con el paso temeroso, la llovizna en el cielo, la noche que cae, sin saber donde andar, me pierdo, entre conglomerado de ojos, los del ciego. Un Homero vuelto sauce. Y es así que los encuentro, a todos ellos, las bestias, esas bestias de ramas y hojas, ojos que me siguen y persiguen. Tomo el aliento para seguir huyendo. Mas, no puedo más. Los árboles me llevan a un paraje, el de un bestiario donde nosotros, los de carne y hueso, nos hemos vuelto piedra, un mármol acabado por la lluvia, el dolor mismo, una sepultura de la historia.

 

 

 

 

 

 

 

Es así que los conozco a todos, que los acaricio, que deseo el erotismo bajo la enramada, en el bucólico ser en un espacio anónimo, en un laberinto, eso en un laberinto de árboles; bestias convertidas en árboles tropicales, amazónicos, nórdicos; el mundo entero vuelto ramas y hojas. Acaso son ellos seres como yo convertidos en árboles por algún brujo o druida en su huida del mundo.

Mas, me siento y contemplo, me siento y oigo, y poco a poco, al paso de la llovizna, ese rocío de aire por plátanos de resquebrajada corteza, por gigantes ceibas con flores rojizas, la enramada cae en mí, la enramada soy yo. La hierba se ha vuelto mi cuerpo y todo, todo en torno a mí son seres fantásticos que ahora hablan, me escuchan y me doy cuenta que siempre he sido una bestia, una de ellos y ahora he vuelto casa, luego de surcar el laberinto. Soy un herbolario, una raza de hojas y una corteza que grita y nadie oye, un árbol hermoso que nadie ve, solo los curiosos, copas, que solo las aves tocan, cobijo de parejas que dicen amarse y así vuelvo a mí, me veo la corteza  y te observo vuelta piedra, vuelta desnudez a los ojos del mundo. Muerte y vida en el jardín de las bestias, las de los árboles de Buenos Aires.

 

 

Le regard de Darwin (VI)

Par Karim Moutarrif

 Toi ma fille, cet être qui m’a donné l’amour que personne ne m’a jamais donné, je sais qu’ils vont médire mais ne les écoute pas. Tu es la seule qui me connaît vraiment. Tu es la seule qui connaît ton père. En Amérique j’ai appris qu’on pouvait me coller le sobriquet de looser. Il a fini par m’inspirer une chanson que j’aurais mise dans la bouche de John Lee Hooker, post mortem. En fait ce vieux, c’était moi. Je rentre et je sors de ma vie pour me voir de l’extérieur. D’ailleurs un jour je la chanterais cette chanson. Ton papa t’adore et tu es la prunelle de ses yeux. Mais les batailles de ton papa on fait de lui quelqu’un qui refuse les compromis douteux. Ceux que l’on fait pour survivre dans l’indignité. J’ai toujours rêvé du jour où tout cela s’arrêtera pour vivre le reste en tranquillité avec toi proche de moi. Tu es ma plus belle réalisation, l’être dont je suis le plus fier au monde, la plus belle fleur que j’ai jamais cultivé.

Aujourd’hui, loin de toi je n’ai plus de sens. Je sens une profonde douleur silencieuse qui me taraude en secret, dans le plus profond de mon corps. Un papa a-t-il le droit d’aimer son enfant et de le crier au plus fort sans faire de bruit.

Je n’entends plus « papa » autour de moi. Brutalement. Parfois quand je l’entends dans la rue, il m’arrive de confondre, d’être perdu dans l’espace. Je crois que c’est toi, je deviens fou une fraction de seconde. Je me dis « Mon Dieu j’ai oublié ma fille, quelque part » ; Comme parfois cela peut arriver quand les enfants sont en bas âge. Je m’attends à ce que, en me retournant, je te vois arriver en courant avec un immense sourire pour te jeter dans mes bras et me donner un câlin. C’est ainsi quand tu n’es pas là. Et pourtant, en haut de la vague, la puissance de ma pensée est infinie. J’ai toujours cru  que dans ma tête, ma pensée était un désert sans fin que je parcourais en long et en large, sans être importuné, même dans une foule immense. C’est dans ces moments là que je me ressourçais. Que je rêve de partir avec toi sur un grand voilier pour découvrir le monde, connaissant ta curiosité naturelle, toi qui n’as peur ni des souris ni des éléphants. Quand on écrit la tendresse c’est forcément poétique.

 Elevated view of boy sleeping with stuffed animal

Je pense à toi parce que je suis seul et loin de toi. Mais pas si loin par la pensée. Je t’aime mon enfant, mes tripes, mon sang. Tu es ma muse, ma plus belle source d’inspiration

Sur cette route qu’avaient déjà parcouru mes ancêtres, je me rapprochais de toi. Comme si les dieux de l’Olympe entendaient ma peine muette.

Loin de toi, bohémien à la recherche d’un absolu toujours plus loin, je me sentais coupable. De ne pas être là.

La grande déception ; celle qui se lisait sur son visage, à cet homme qui avait révolutionné le regard sur la vie, c’était de découvrir que l’espèce dite supérieure était pire que les autres. Il s’appelait Darwin. Charles Darwin.

Cependant, un soir, au pays des bédouins je fis une autre découverte qui m’affligea d’avantage. D’ailleurs pour pouvoir assumer sa transcription, je m’étais affublé de la musique de mon ami Jean-Jacques. Fidèle compagnon depuis le dernier quart du siècle dernier. Ce soir là, avec mon ami et mon frère, nous étions emportés par ce que l’on appelle d’un nom peu français, la play station, a simuler une partie de balle au pied, pour ne pas conforter l’usage  des mots anglais à outrance, quand nous entendîmes les chiens aboyer. En fait, nous avions l’habitude, chaque soir une bande de chiens sortis de nulle part, de jour ils n’existaient pas ou ils dormaient, étant donné leurs virées nocturnes. Ils sortaient de la carrière que le peuple avait squatté juste devant chez lui ; Comme les systèmes d’alarmes étaient d’une civilisation lointaine trop sophistiquée, les chiens restaient une valeur sure et un coup de pied pouvait les arrêter. Mais pas la nuit. Ils se mettaient au milieu d’une vaste esplanade et on les voyait confortablement installés ; narguant la gent humaine ; Ils contrôlaient le trafic sur la route et pour peu qu’ils tombent sur quelque proie effrayée, leur soirée était confirmée.

Ce soir là ils se mirent à aboyer comme de coutume, plutôt que d’accoutumée, sauf que dans la chorale des gueules aboyantes, l’une était plaintive.

Mon ami et moi savions que de temps en temps un humain jetait une pierre qui atteignait la cible et un couinement suivait sans plus. Cette fois ci l’aboiement était plaintif et durait depuis un moment, ce qui nous intrigua ; Nous nous enquîmes de l’état des choses et pour ce faire, nous allâmes à la fenêtre. Quelle ne fut pas notre surprise quand nous découvrîmes que la meute s’affairait autour d’un autre chien. Le plus costaud était en train de l’étouffer méthodiquement, l’ayant saisi par la gorge et deux autres étaient déjà en route pour un dépeçage en règle.

Nous fûmes fascinés par la scène incroyable et effroyable qui se déroulait devant nos yeux, impuissants. Soudain j’eus un déclic, et je dévalais les deux étages et sorti, me saisis de pierre et dispersait la meute. Du milieu de cette horde se détacha un chien qui déboula sans demander son reste, je le vis traverser l’esplanade à une vitesse vertigineuse et disparaître dans la nuit. Nous étions persuadés que quelqu’un le retrouverait mort. En fait il ne faisait manifestement pas partie de la bande et mal lui en prit d’avoir quitté son territoire. Sans notre intervention, il aurait été dépecé vivant par ses semblables qui hantaient les alentours à l’état semi sauvage. Il y avait longtemps que je n’avais vu une pareille violence animale

La conversation téléphonique avait commencé par une série de jurons en espagnol. C’était mon hôte qui arrosait son interlocuteur. J’ai entendu cabron, ça me rappelait quelque chose.

C’était Barcelone. J’avais déjà entendu ça adolescent ; en visite chez un oncle, qui habitait une île ibérique. Mais j’hallucinais quand même, vu le ton mi-figue mi-raisin. Je me demandais quelle était la prochaine étape. Mais des mots plus ironiques surgirent. Ironiques mais quelque peu hargneux. Le tout dans une langue ibérique que j’avais peu de mal à suivre ayant moi-même  été moulé au gaulois et au latin. La conversation évoluait, un véritable suspens y persistait. Puis surgit un que tal caro. La tension chuta d’un coup vers un soulagement. Tout au long, je percevais la voix du répondant. Douce et pénitente. Le ton se fit soulagé. Après avoir tiré tous les missiles, intercalés de comment va ta compagne, comment va ta fille et toutes ces cordes sensibles qui vous ramollissent le pire des interlocuteurs, mon hôte glissa sa vraie question..

C’était une joute. Ce fut les affaires qui embarquèrent et là je compris le sens de la comédie humaine. Il était très bon. Même sur la meilleure des scènes, je n’aurais pas vu mieux. En plus avec la motivation. Il voulait lui arracher un rendez-vous mais avec l’air de se faire prier. Il y réussit. On sentait qu’il contrôlait la conversation. Il avait pris la barre et faisait voguer le bateau à sa guise. La nature humaine était fascinante. Dieu que l’on pouvait être fourbe, même si je n’y croyais plus depuis très longtemps. Comment le verbe peut être manipulé pour fabriquer la conviction. Avec le sourire en sus, mais rien n’est gratuit, surtout dans certaines têtes. J’étais spectateur d’un spectacle de la vie en live. Un spectacle qu’aucune caméra ne captera. Et pourtant on peut mieux faire que ça, juste en étant vrai. C’est le seul vrai spectacle, grandeur nature, celui de l’authenticité.

L’hypocrisie était omniprésente, il faut que je le dise. Une hypocrisie de mise ; Et ça me donnait toujours de l’urticaire. Je buvais une bière comme dans certaines contrées on pouvait en boire pignon sur rue. Mais là  dans ces autres contrées où l’on fabriquait le vin mais on prétendait ne pas le boire, comme si les enfants du bon dieu étaient des canards sauvages, on refusait de me servir ou alors il fallait se cacher, pour en boire, c’est terrible. Il fallait donc se sentir coupable avant d’avoir jeté la gorgée pour arroser et calmer les génies des lieux. Je languissais cette  liberté à laquelle j’étais habitué dans ces fameuses contrées ou l’on n’a de compte à rendre à personne.

Parce que justement, j’étais tanné de devoir  rendre des comptes quand je n’avais pas à le faire. Vis-à-vis de qui, vis-à-vis de quoi. Je revendiquais très fort ma liberté. Celle qui m’avait été retirée si souvent, pendant longtemps, sous prétexte que je n’étais pas assez grand pour savoir ce que je faisais. C’est pour ça que j’ai envoyé c…. le roi, mon père et toute cette bande de moralistes faux culs.

Etais je un spécialiste des histoires tordues ? Je ne saurais dire. Je vivais avec ma conscience et je gardais une confiance en la parole de mes semblables contre vent et marée. Il se trouvait que cette confiance me jouait des tours, par le passé comme pour le présent. Mais comme disait l’honorable La Bruyère, vous le croyez dupe mais s’il feint de l’être lequel des deux est dupe. Je trouvais ça fort. Une maxime qui m’a beaucoup aidée chaque fois que je me suis demandé si j’étais niaiseux .

Cette confiance m’avait mené à travers un périple qui avait commencé dans le Nouveau Monde, rebondit en Europe et en Afrique, puis à nouveau en Europe.

Girl enjoying bike ride under sky

Le voyage en Europe était une quête d’amour auprès du seul être qui m’en prodiguait comme je le lui rendait. Ma petite fleur avait décidé de suivre sa mère et moi, j’avais senti que ma vie se viderait brutalement sans la présence de cette enfant. Je devais la suivre, changer de pays quêter du travail et donc recommencer un paquet de singeries qui me donnaient des boutons et pour lesquelles je me préparais psychologiquement.

Je trouvais la Vieille Europe excitée et polluée mais je n’avais pas le choix même si je n’étais plus très compétitif sur le marché du travail. Les amis avaient parfois des attitudes difficilement compréhensibles. Ils vous démolissaient en douceur. Après expérience c’était à se demander ce qu’était l’amitié. Une manière de consolider dans leur tête leurs acquis. Les miens, je n’en parlais pas, ils m’étaient trop chers.

J’étais dans Scarface, la cocaïne était devenu un produit de consommation courante et les consommateurs ne faisaient même plus attention. Il y en avait sur leur bureau, sur l’étagère de la salle de bain, sur le carreau de céramique de la table du balcon. Sur fond de machisme et d’adultère. Avec des femmes straight et des maîtresse nocturnes adeptes de la poudre blanche.

Poursuivies par des hommes frustrés de leur mariage ; après deux ou trois mouflets élaborés ;

Des vies parallèles construites sur le mensonge et la trahison.

C’est ainsi que je me suis retrouvé dans ce film. Sans argent, j’ai vécu trois semaines dans une agence de voyage pour un voyage surréaliste. C’était tout ce que mon hôte avait à m’offrir.

Une histoire de fou. Il jouait à cache cache. Nous étions parti pour un rendez vous professionnel. Je ne savais pas que c’était sa maîtresse. La rencontre fut tardive et elle se prolongera jusqu’au lendemain. Ne connaissant pas la ville je dépendais de mon hôte qui m’hébergeait également chez lui. Je compris que ce n’était pas la première fois qu’il se payait ce genre d’escapade. Comment pouvais je le savoir. Nous ne nous étions pas vu depuis presque vingt ans. Je fus donc expulsé de la maison pour complicité et dès lors pendant trois semaines j’eus droit à un régime très particulier. Je devins prisonnier. N’ayant pas d réserves financières, je devais en principe commencer le travail avec lui. J’étais venu avec la confirmation que je démarrerais dès mon arrivée ; J’aurais pu devenir fou tellement j’étais isolé. Je vivais dans un local d’agence avec un système d’alarme qu’il fallait actionner sans se tromper, une multitude de portes qu’il fallait fermer. Des conditions d’hygiène très limitées. Je me lavais dans les toilettes et je dormais dans une pièce étroite et sans ouverture. Je ne connaissais ni la ville ni les gens, je n’avais pas d’argent. J’étais un otage et je n’avais d’autre choix que d’attendre ;

Ecrire c’est- ce qui empêche de devenir fou. Ecrire c’est le silence ou un monologue intérieur ou un dialogue entre je et moi que personne n’est prêt à entendre. Châtier le verbe pour aérer ses blessures, pour les soigner à la cendre, de façon vernaculaire pour se rapprocher de ce que nous étions, que nous sommes plus, que nous pourrions  redevenir

En réalité, il fallait finir par nommer les choses. J’étais dans une ville du nord de l’Ibérie, et j’étais, comme Choukri, saoul d’alcool et d’un bon repas et bien paysan. Sans complaisance, on vous plaçait d’office une grosse bouteille de vin sur la table. C’était comme ça ici, on honorait le sang du Christ, comme moi, un païen. 

Heureusement, le train est une expérience onirique grandeur nature. Le paysage qui défile à une vitesse vertigineuse à travers le paysage ; Et nos yeux qui ne peuvent qu’être fascinés. C’est pour cela que l’on glisse très vite dans le féerique et le rêve. Pour l’instant il se glissait dans les entrailles de la ville. De jour nous n’en vîmes point pendant un bon moment mais ce qui devait arriver arriva. Quand nous sortîmes vers le jour le ciel était bas il faisait gris. La voie ferrée était longée de palmiers et plus tard la montagne se découvrit. Comme dans un parc d’attraction, au passage des viaducs on plonge le regard vers le bas pour saisir le vertige de la profondeur, et quand le monstre plonge dans la vallée, les yeux s’accrochent aux maisons agrippées aux versants de la vallée qui nous écrasent en nous surplombant. Le train est chaque fois parc d’attraction qui nous ramène à l’enfance. Et depuis l’enfance c’est toujours la même sensation. Et justement, la montagne se dissipa pour laisser place à la mer. Des jeunes filles se demandaient comment s’appelait cette .mer. La géographie se perdait avec les générations. Le train longeait la route au sortir de la ville. Un trouffion  saoul s’effouarait sur deux banquettes ; Le soleil se couchait tard ce soir et la fin de sa course continuait de nous éclairer.

Je m’éloignais de Barcelone.

Red Bialetti

Francesca Pierini

Land snails carry their home along. People like me, who have been away from home for many years, carry their lack of home along. Each burden has its own weight, I suppose.

People living out of a suitcase, if they are like me, are active but homesick; adaptable but divided; adventurous but apprehensive. And, just like snails, or Little Thumb with his bread crumbs, they leave behind a trail of personal effects that reveals the course of their journey.

Image: Brigitte Bousquet -http://www.brigittebousquet.com/index.html

I am forty-five and I have lived, so far, six and a half years in England (London), one and a half years in continental China (Harbin and Nanjing), five and a half years in Taiwan (Taipei), one year in Belgium (Leuven). I have spent five months in Thailand (Koh Siboya), and I am about to go to live in Singapore, for at least seven months. Over the last seven years or so, my two brothers have migrated to New Zealand (Wellington), and now live there with their respective families, so that my family has partially recomposed itself at the other side of the globe, in the ‘upside-down Italy,’ leaving my parents home and me the ‘mobile’ member of the family. My husband, Philippe, is from Quebec.

Of course, I am not talking about real migration, the one when one goes from Italy all the way to Minnesota to disappear underground an iron ore mine. We have all had, my brothers and I, the possibility to shape much of our lives with our own choices, a privilege few people know. We also had to work hard to recognize them and make them happen, because even if we could always count on much social and cultural capital, and tireless moral support, we had to use these assets to get somewhere by ourselves. I don’t say this because I must depict a struggle at all costs; I say it because there has been one.

Since I left for London, for the first time, when I was twenty-three, I have never had my own place; I mean a permanent place besides my parents’, so that I feel my lack of home, more than a loss, is a tangible absence, a semi-permanent condition that has lasted most of my adult life (except for the years of my first marriage).

Over the years, my own place has become a project and a task. What I call home is, alternately and confusedly, Italy, my parents, my husband, an imagined apartment, and sometimes all this tied together with the glue of my childhood memories and my plans for the future.

Italy has a strong hold on me: I feel a connection I don’t know what I would be without. Every morning, I check online the Italian newspapers; I love listening to old melodic songs; I plan on seeing parts of Italy that I haven’t visited yet, like Mantova, for example, Turin, the Alps, and I dream of going back to Sicily and Naples.

Over time, I have elaborated an idea of home into a work of the imagination that is at the same time very concrete with childhood and post-childhood details, but also fanciful, because of my discontinuous relationship with the country.

So that home is lovely most of the times, with a dreadful lining, just like a dream. In my experience, pleasant or neutral dreams can instantly turn on you. It is the atmosphere that makes the dream, not its content: one can have beautiful dreams filled with snakes and nightmares filled with fairies. Dreams play with the thin membrane that separates a safe swim above blue waters from drowning into a black depth.

Recently, I had a nightmare about two young people, a young man and a woman, chatting over coffee in a bar (bar in the Italian sense, a café, really…I specify this because ‘bar’ in English is nocturnal, in Italian is the diurnal place of breakfast). The woman realizes, while talking to the man, something so agonizing and hurtful that makes her soul leave her body. We see her soul, just like in the movie ‘Ghost,’ a much ethereal, see-through shape of herself, leaving the woman’s body, and the woman at the café, older, cynical, a rougher version of her previous self, asking the man to sleep with her, because nothing matters any longer, and nothing could hurt her. The man smiles to reveal ugly teeth.

My idea of Italy is similar. It is normally purified of all the dark moments, it is coffee with a friend on a sunny day, but then, from time to time, I get stung, I cringe, I sink under waters for a few seconds, some of my thoughts turn against me, and I know I could never go back there permanently.

Italy reminds me of the years when I was stuck and deluded, when I used to think that exceptional things were bound to happen to me just because I was me, and I was destined, if not to happiness, to an interesting life that would happen more or less by itself, and without effort. Italy reminds me of immaturity, self-entitlement, fog in the brain, incapacity to understand myself and make myself understood, to move forward, a feeling of suffocation, periods as painful as monthly punishments, my parents’ preoccupation, the aching discovery of the stagnancy of my life, the consequent panic, a deep embarrassment for not having understood more and earlier, a feeling of shame: I still feel there are so many people I should apologise to, just for having been so unprepared, unfocused, and having said so many silly things.

Many call this state ‘adolescence,’ but I know plenty of people who have sailed through it above relatively calm waters.

Except for holidays alone or with my husband, over the last decade, childhood, I think, is the last enduring happiness I have known in Italy, so that I have coagulated the past into perfectly satisfying moments (they may be enhanced, but they really happened), like the one when my brother Marcello and I were very young and my mother drove us from Rome to Florence, in the middle of the 1970s. We bought tickets to the Uffizi Gallery on the same day, and had the corridors almost all to ourselves. I remember distinctly Marcello and me chasing each other along the halls of the gallery. I remember my mother trying to turn our attention to the paintings, telling us that the Madonna del Cardellino (Madonna of the Goldfinch), for example, depicted by Raphael, a Madonna with two small children playing together in front of her legs, was the portrait of us three. It made perfect sense to me at the time; this interpretation made me stop in front of the painting for a few seconds, and obviously made me remember it indefinitely. At the time, I saw a beautiful woman who was trying to read a book in a garden while she was also minding two children playing with a small bird. One of the children, naked, was a boy, the other child, covered, was plump and curly-haired, just like me at the time. The whole thing was perfectly plausible, a very familiar scene, actually, except for the clothes the mother was wearing, her fair hair, and the bird.

The two children are actually Jesus (the naked one) and John the Baptist (me); the goldfinch symbolizes the Passion of Christ, because, the story goes, the bird got its characteristic red stain the moment Jesus got crucified. Of course, to me, the painting will always remain a family portrait from an early period: my father off to work, my brother and I playing, distracting my mother from reading, our youngest brother, Rocco, on his way but still, quite literally, out of the picture.

Maybe, since I am talking about a lack of home in adult life, the right mollusk to compare this to is not a snail, born with a home, but the hermit crab, a creature capable of making, out of its own strength, will, and imagination, a home of unique beauty, a materialized dream of comfortable perfection.

My own dream-home, my project and task has a name: “red Bialetti,” a concise formula with which my husband and I refer to it, a place filled with all our belongings currently scattered between Montréal, Maremma, Marche, Taiwan, and Singapore. There are some objects I just can’t wait to see again, like the handmade bamboo sake bottle I have bought in Kyoto, or the presents from my students in Taiwan. Most objects I have forgotten though, because I rearrange my few boxes only occasionally, every few years.

The Bialetti name comes from the fact that some time ago, while I was still living in Taipei, feeling particularly homesick, I saw a display of Bialetti machines at City Super. City Super is a fancy supermarket, in a fancy area of Taipei, specialised in high-quality imported foods and expensive foreign merchandise. The coffee-machines, so familiar to me, were carefully displayed as a collection of exotic creations (It was a little like visiting a famous aquarium at the other side of the world, say the one in Okinawa, and recognize my own goldfish swimming in it- a dream, now that I think about it, with a lining of dread to it).

The red BIaletti, at the time, seemed the nicest one to me. Now I have seen the red and transparent one, which is maybe even nicer, but I am quite sure that when the moment comes, I will remain faithful to that love-at-first-sight experience, that moment of instant recognition between me and my home-country that happened through seeing, as for the first time, one of its most traditional (yet commodified), simple (yet crafty), every-day (yet clever) objects.

Usually, I don’t even like kitchen equipment, all that petit-bourgeois design gear gets heavily on my nerves. I don’t enjoy cooking, I get immediately bored with it. If I am alone, I eat standing over the sink; if I am with my husband, I like to prepare meals with him, but it’s the ritual I enjoy, and the company, not the cooking itself. Also, we are pretty similar in that department, so we don’t judge each other. Over time, we have learnt to make a few good pasta dishes, that’s all.

Our forte is not even a dish, but homemade Cointreau, which takes 6 weeks to make. The orange has to hang in mid-air, for 3 of those 6 weeks, in a jar with pure alcohol. The fruit, over time, ‘sweats’ all its juice into the alcohol, so that, coming back home every day, one sees the alcohol getting orange-r and orange-r, the zestful drops gradually conquering the liquid.

Maybe, the day we will finally be in a real apartment, my husband and I will exchange a look of fear. Like in ‘The Graduate,’ we will perceive the obscurity the moment we reach the light, a dark well opening beneath blue waters, but for now, the thought of this ‘real’ apartment, complete with its red Bialetti and Cointreau jar, keeps us going.

If I could choose a place in the whole world for my future home, I would choose Saturnia, a small hot-spring town in Maremma I have been going to with my parents since I was very little, or one of its tiny frazioni, the even tinier satellite towns scattered around it. I have learnt to swim in those hot springs, which throughout the 1970s were very affordable. The smell of sulphurous waters, which is in theory quite unpleasant, takes me back, just like that other unmistakable (and in theory nasty) smell of burnt rubber from the underground station below my childhood apartment in Rome. The other scent that does the trick is the one of Coccoina, a paper-glue popular with kids throughout the 70s.

Saturnia is the only place that has been there since the beginning of me that does not have, to my eyes, a gloomy lining. I just want to keep it close, keep it whole, and one day, I would like to be able to inhale the scent of its waters from home while sipping coffee made with our red Bialetti.

 

 

 

 

 

 

Désert blanc (V)

Karim Moutarrif

Les gouttelettes de pluie s’échouaient à un rythme soutenu sur la vitre.

La voiture roulait le long du fleuve en surplomb.

En bas on pouvait voir le quai du port fluvial.

Le fleuve était rouge de la terre que les torrents de boue y déversaient.

Le ciel était gris et bas.

Une mélancolie douce l’envahit et lui rappela un autre lieu.

Le ronronnement du moteur l’invita à la léthargie.

 Stock Photo Water, Water, Splashes, Purity

Je vis des collines jusqu’à la mer.

Je sentis le vent.

Je marchais dans la campagne mouillée avec mes bottes et mon ciré.

Le champ s’arrêtait de manière brutale au bord de la fa­laise.

La mer était déchaînée et m’envoyait ses embruns sur le visage.

L’océan paraissait immense et moi, je me sentais tout petit.

L’odeur du fumier, de la terre mouillée et de l’iode se mé­langeait.

C’est peut-être pour ça que j’avais aimé cette terre-là.

Mais c’était aussi la terre des druides, des forêts magiques et des menhirs. Des paysages pesants de mystère et de ma­gie propres au monde celtique.

À la fin de la terre.

Quand nous nous sommes rencontrés, il y a longtemps, nous y avons été.

 

 

 

La voiture s’arrêta.

 

Il était à l’entrée de la ville arabe, grouillante de monde.

Les parfums d’épices assaillirent ses sens.

Il voulait marcher là dans la foule.

Il voulait humer cet air coloré.

Il avait toujours aimé ça.

 

Quand il quittait les rues principales, il cheminait entre ces demeures bâties de torchis et recouverte de chaux, dans des ruelles étroites.

Un véritable labyrinthe, qu’il s’était complu  à reconnaître entièrement autrefois.

Il imaginait le temps des corsaires, les yeux accrochés au bout de ciel bleu.

D’un bleu tout à fait particulier.

Un ciel d’Afrique.

Il donna rendez-vous à son ami de l’autre côté du fleuve.

 

Quand je marchais dans la médina, j’étais sûr d’oublier le métal, le rationnel et tout le tapage de la civilisation.

Quand je passais la muraille, j’entrais dans un monde ma­gique.

Une ville conçue pour des êtres humains.

Construite avec la terre et ancrée dans la terre.

Quand je marchais dans la médina, je me perdais dans l’histoire vivante de ses murs humblement de terre.

Je voyageais ainsi dans le temps puisque certaines choses ici sont immuables, le principal était de franchir la fron­tière entre les deux mondes.

Je pénètre un monde fantastique, je voyage dans le temps

La paix des ruelles retirées est magique.

 

Puis il déambula ainsi dans le marché aux perles.

Un peu plus loin l’odeur du cuir annonçait les boutiques dé­bordantes d’articles faits de cette matière.

La lumière du soleil striait le pavé au rythme des lan­guettes servant de parasol, donnant un air étrange à l’en­semble, aux marchandises sur les étals et aux humains.

Il finit dans le marché aux puces.

Là on vendait des rebuts de métaux, de ferraille, d’habits et chaussures et autres breloques inutilisables.

Au pied de la muraille fortifiée.

 

Il flâna à travers ce décor.

 

Le coeur n’y était plus.

Il aurait voulu qu’elle soit là, qu’il lui serve de guide.

Qu’il la promène dans ce monde des mille et une nuits.

Il regrettait de ne pas avoir pu le faire.

 

 

Malgré les apparences, les choses avaient changé.

Comme dans sa vie.

L’industrie du cuir avait balayé bon nombre de ces petits artisans qui constituaient l’âme de ce monde à part.

Il se souvenait.

La vieille ville et ses trésors dépérissaient chaque jour dans l’indifférence générale.

 

Passé la muraille, je traversais la route et me retrouvais au bord du fleuve.

Et là, des barques assuraient le passage pour une somme modique.

Cette ruse me permettait d’éviter la densité des heures de pointe et de voyager somme toutes  dans des conditions beaucoup plus agréables. Au lieu des gaz d’échappement, j’humais l’air du delta et une brise légère me caressait le vi­sage.

Pendant la traversée j’appréciais l’iode de l’océan en le re­gardant ruer là-bas sur la digue

Sur l’autre rive, je débarquais sur la plage et marchais jus­qu’à la ville.

 

La dernière fois qu’il y était retourné, quinze ou vingt ans plus tard, l’échoppe était close.

Toute la petite cour autrefois grouillante de va-et-vient et d’artisans besogneux s’était tue.

De son ami, le cordonnier plus de nouvelles.

Stock Photo Beaches, White, Textures, Loose Sand

Il ajusta son siège, dérégla son dossier pour l’adapter à ses mouvements.

Il venait d’avoir son affectation.

Il alluma l’écran, composa son nom, prénom et code.

Le nouveau plan de vol s’afficha.

Il alla chercher de l’eau pour ne pas se dessécher la gorge et un crayon à mine et revint s’asseoir.

Il mit son casque et demanda l’autorisation de décollage.

Il prit une inspiration, appuya sur enter.

Le premier numéro de téléphone s’afficha avec toutes les indications complémentaires: nombre d’appels, nombre de refus, rendez-vous, nom.

 

Par-dessus le cubicule, un bout de ciel passait par la fe­nêtre.

Il était gris et la vitre était constellée de gouttelettes qui ressemblaient à des joyaux éphémères.

Comme on ne voit nulle part ailleurs.

Dimanche matin, quand tous les bourgeois ont la tête dans le seau de la fête de la veille.

Parfois il les tirait du lit, violeur de la vie privée. Il bre­douillait des excuses et pendant quelques secondes il espé­rait que le prochain ait déjà bu son café avant de décrocher.

 

Puis il prenait une nouvelle inspiration.

Comment trouvez-vous la vinaigrette que nous avons ex­pédiée chez vous?

La dame est contente. Elle trouve ça excellent.

Un bon point, ça mettra de l’entrain dans le sondage.

À la fin, on lui offre de lui livrer…encore une vinaigrette. Waw! Super! La dame jubile. Elle serait sortie du téléphone pour m’embrasser.

 

Dans dix jours “Ils” vous rappelleront pour recueillir vos impressions.

 

Et vous monsieur, si on vous donne un téléphone, plein d’interurbains incompréhensibles et un service télépho­nique reviendrez-vous avec nous?

Certainement, moi je suis un fidèle.

Utilisez-vous des condoms comme moyen de contraception?

Faites-vous l’amour, vraiment, peut-être, peut-être pas ou jamais.

Sur une échelle de un à dix où un veut dire “nul” et dix, “sublime”, comment jugez-vous l’onctuosité de la crème à raser unisexe?

 

Etes-vous conservateur progressiste, votant pour les puri­tains mais aussi séparatiste?

 

Il combinait ainsi parfois plusieurs scripts et imaginait le cocktail comique que cela pouvait représenter.

 

Ils les entendaient tous grogner. Ils étaient tous piégés comme des rats.

Pour eux la société post-industrielle est arrivée par le dé­sert. La dignité en prenait un coup.

Plus de job. Que faire?

 

Attendre que les sondages reprennent.

 

Et mon double me disait que j’étais un nègre du capitalisme comme tous mes collègues.

Nous nous faisions cracher à la figure par des gens que nous harcelions sans arrêt.

Tous les jours nous faisions des milliers d’appels télépho­niques pour sonder l’âme d’un peuple hétéroclite.

À la fin de chaque questionnaire, nous déshabillions la per­sonne par une multitude de questions indiscrètes.

 

Nous étions gênés et payés pour.

Le casque plein les oreilles et l’écran à bout portant.

Les cubicules bien alignés et la moquette grise, nous bai­gnions dans le néon qui rebondissait sur l’écran pour nous percuter la face.

 

Le raton laveur se roulait dans les feuilles mortes après s’être gavé de pommes mures. Cela aurait pu être un ourson ou un bébé panda. Avec la même grâce et la même insou­ciance qu’un être libre.

Les feuilles de toutes les couleurs, de l’ocre rouge au jaune doré, virevoltaient de ses roulades.

Parfois, c’était des chevreuils qui venaient déguster les fruits à même l’arbre.

De la fenêtre de cette charmante maison de ferme, ils pou­vaient admirer le spectacle avec une vue plongeante sur le lac. Ils regardaient en silence, côte à côte, de la fenêtre de la cuisine.

Il se dégageait une paix infinie de ce tableau.

Ils avaient marché jusqu’au lac aux castors.

Les infatigables travailleurs se hâtaient de faire les der­nières réserves avant l’hiver.

L’odeur de l’automne et de l’humus emplissaient le bois.

C’était le début du déclin.

C’était revenu sur son écran pour lui faire oublier sa condi­tion.

Il retomba dans une réalité moins réjouissante.

 

Instrument de tous les fantasmes de l’argent, nous exécu­tions froidement ce qu’il y avait à l’écran.

Il faut rappeler après plusieurs refus. La tyrannie du quota à atteindre est impitoyable.

Je n’ai jamais vu pareille indécence. Face au droit de ne pas répondre, d’être supposément libre.

Finalement, c’était comme vouloir obtenir des aveux de personnes qui n’ont rien envie de dire. Par le harcèlement, par des agressions répétées.

Comme ailleurs, on aurait fait pour des raisons politiques.

Ici, c’est pour des raisons de fric – aller vous gratter les derniers sous noirs – mais cela revenait au même dans le fond.

Après le typhon des factures des courses et tout le reste.

Ils vous achèveront et pour vous fermer le clapet, ils diront: “Ah! Mais vous étiez libre de consommer”.

 

.La valse des questions lui donnait le vertige.

Parfois, il s’entraînait comme au théâtre.

Il travaillait le texte, en français et en anglais, diction et respiration.

Il pataugeait.

 

Au fur et à mesure que le temps passait, je me rendais compte que je travaillais pour du vent. En fait nous étions la courroie de transmission. Nous étions un laboratoire mobile pour des produits débiles qui se déplaçait au gré du quadrillage téléphonique.

Les besoins étaient, en apparence très loin, nous naviguions dans le désir.

 

 

Il ressentit un besoin violent d’oxygène.

Il aurait voulu être à des milliers de kilomètres de là.

Loin du carnage de la consommation et du culte de l’ego.

 

Un baiser

Giuseppe A. Samonà
Photo: Sophie Jankélévitch

Ils ont la même odeur, les mêmes expressions, voire les mêmes traits physiques – cela arrive à ceux qui pendant de nombreuses années, peut-être dès le début, depuis toujours, partagent leur existence quotidienne. Le matin, quand il se réveille – ils dorment l’un à côté de l’autre – l’homme est la première chose que voit le chameau. À genoux, le visage velu qui se tend en avant, les lèvres saillantes entrouvertes, les yeux mi-clos, il le renifle, le chameau, en se reconnaissant soi-même en cet homme, et il attend – l’homme, à genoux, les lèvres, le museau, la barbe qui se tend en avant, fait de même. Ils attendent – le ciel est encore étoilé. Puis doucement ils s’approchent, le museau de l’un est le visage de l’autre, leurs lèvres s’effleurent, s’attardent, les pointes de leurs langues se dressent en frémissant dans l’air, immense comme le désert est la langue du chameau, petite et pourtant identique celle de l’homme, et voilà… contact, délicatement elles forment un pont, comme s’il s’agissait d’un jeu, ou peut-être pour renouveler le pacte, l’alliance – avant que le soleil surgi à l’horizon n’enjambe la roche   et ne ressuscite les dunes[1].

[1] Un nouveau jour commence.

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