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Désert blanc (V)

Karim Moutarrif

Les gouttelettes de pluie s’échouaient à un rythme soutenu sur la vitre.

La voiture roulait le long du fleuve en surplomb.

En bas on pouvait voir le quai du port fluvial.

Le fleuve était rouge de la terre que les torrents de boue y déversaient.

Le ciel était gris et bas.

Une mélancolie douce l’envahit et lui rappela un autre lieu.

Le ronronnement du moteur l’invita à la léthargie.

 Stock Photo Water, Water, Splashes, Purity

Je vis des collines jusqu’à la mer.

Je sentis le vent.

Je marchais dans la campagne mouillée avec mes bottes et mon ciré.

Le champ s’arrêtait de manière brutale au bord de la fa­laise.

La mer était déchaînée et m’envoyait ses embruns sur le visage.

L’océan paraissait immense et moi, je me sentais tout petit.

L’odeur du fumier, de la terre mouillée et de l’iode se mé­langeait.

C’est peut-être pour ça que j’avais aimé cette terre-là.

Mais c’était aussi la terre des druides, des forêts magiques et des menhirs. Des paysages pesants de mystère et de ma­gie propres au monde celtique.

À la fin de la terre.

Quand nous nous sommes rencontrés, il y a longtemps, nous y avons été.

 

 

 

La voiture s’arrêta.

 

Il était à l’entrée de la ville arabe, grouillante de monde.

Les parfums d’épices assaillirent ses sens.

Il voulait marcher là dans la foule.

Il voulait humer cet air coloré.

Il avait toujours aimé ça.

 

Quand il quittait les rues principales, il cheminait entre ces demeures bâties de torchis et recouverte de chaux, dans des ruelles étroites.

Un véritable labyrinthe, qu’il s’était complu  à reconnaître entièrement autrefois.

Il imaginait le temps des corsaires, les yeux accrochés au bout de ciel bleu.

D’un bleu tout à fait particulier.

Un ciel d’Afrique.

Il donna rendez-vous à son ami de l’autre côté du fleuve.

 

Quand je marchais dans la médina, j’étais sûr d’oublier le métal, le rationnel et tout le tapage de la civilisation.

Quand je passais la muraille, j’entrais dans un monde ma­gique.

Une ville conçue pour des êtres humains.

Construite avec la terre et ancrée dans la terre.

Quand je marchais dans la médina, je me perdais dans l’histoire vivante de ses murs humblement de terre.

Je voyageais ainsi dans le temps puisque certaines choses ici sont immuables, le principal était de franchir la fron­tière entre les deux mondes.

Je pénètre un monde fantastique, je voyage dans le temps

La paix des ruelles retirées est magique.

 

Puis il déambula ainsi dans le marché aux perles.

Un peu plus loin l’odeur du cuir annonçait les boutiques dé­bordantes d’articles faits de cette matière.

La lumière du soleil striait le pavé au rythme des lan­guettes servant de parasol, donnant un air étrange à l’en­semble, aux marchandises sur les étals et aux humains.

Il finit dans le marché aux puces.

Là on vendait des rebuts de métaux, de ferraille, d’habits et chaussures et autres breloques inutilisables.

Au pied de la muraille fortifiée.

 

Il flâna à travers ce décor.

 

Le coeur n’y était plus.

Il aurait voulu qu’elle soit là, qu’il lui serve de guide.

Qu’il la promène dans ce monde des mille et une nuits.

Il regrettait de ne pas avoir pu le faire.

 

 

Malgré les apparences, les choses avaient changé.

Comme dans sa vie.

L’industrie du cuir avait balayé bon nombre de ces petits artisans qui constituaient l’âme de ce monde à part.

Il se souvenait.

La vieille ville et ses trésors dépérissaient chaque jour dans l’indifférence générale.

 

Passé la muraille, je traversais la route et me retrouvais au bord du fleuve.

Et là, des barques assuraient le passage pour une somme modique.

Cette ruse me permettait d’éviter la densité des heures de pointe et de voyager somme toutes  dans des conditions beaucoup plus agréables. Au lieu des gaz d’échappement, j’humais l’air du delta et une brise légère me caressait le vi­sage.

Pendant la traversée j’appréciais l’iode de l’océan en le re­gardant ruer là-bas sur la digue

Sur l’autre rive, je débarquais sur la plage et marchais jus­qu’à la ville.

 

La dernière fois qu’il y était retourné, quinze ou vingt ans plus tard, l’échoppe était close.

Toute la petite cour autrefois grouillante de va-et-vient et d’artisans besogneux s’était tue.

De son ami, le cordonnier plus de nouvelles.

Stock Photo Beaches, White, Textures, Loose Sand

Il ajusta son siège, dérégla son dossier pour l’adapter à ses mouvements.

Il venait d’avoir son affectation.

Il alluma l’écran, composa son nom, prénom et code.

Le nouveau plan de vol s’afficha.

Il alla chercher de l’eau pour ne pas se dessécher la gorge et un crayon à mine et revint s’asseoir.

Il mit son casque et demanda l’autorisation de décollage.

Il prit une inspiration, appuya sur enter.

Le premier numéro de téléphone s’afficha avec toutes les indications complémentaires: nombre d’appels, nombre de refus, rendez-vous, nom.

 

Par-dessus le cubicule, un bout de ciel passait par la fe­nêtre.

Il était gris et la vitre était constellée de gouttelettes qui ressemblaient à des joyaux éphémères.

Comme on ne voit nulle part ailleurs.

Dimanche matin, quand tous les bourgeois ont la tête dans le seau de la fête de la veille.

Parfois il les tirait du lit, violeur de la vie privée. Il bre­douillait des excuses et pendant quelques secondes il espé­rait que le prochain ait déjà bu son café avant de décrocher.

 

Puis il prenait une nouvelle inspiration.

Comment trouvez-vous la vinaigrette que nous avons ex­pédiée chez vous?

La dame est contente. Elle trouve ça excellent.

Un bon point, ça mettra de l’entrain dans le sondage.

À la fin, on lui offre de lui livrer…encore une vinaigrette. Waw! Super! La dame jubile. Elle serait sortie du téléphone pour m’embrasser.

 

Dans dix jours “Ils” vous rappelleront pour recueillir vos impressions.

 

Et vous monsieur, si on vous donne un téléphone, plein d’interurbains incompréhensibles et un service télépho­nique reviendrez-vous avec nous?

Certainement, moi je suis un fidèle.

Utilisez-vous des condoms comme moyen de contraception?

Faites-vous l’amour, vraiment, peut-être, peut-être pas ou jamais.

Sur une échelle de un à dix où un veut dire “nul” et dix, “sublime”, comment jugez-vous l’onctuosité de la crème à raser unisexe?

 

Etes-vous conservateur progressiste, votant pour les puri­tains mais aussi séparatiste?

 

Il combinait ainsi parfois plusieurs scripts et imaginait le cocktail comique que cela pouvait représenter.

 

Ils les entendaient tous grogner. Ils étaient tous piégés comme des rats.

Pour eux la société post-industrielle est arrivée par le dé­sert. La dignité en prenait un coup.

Plus de job. Que faire?

 

Attendre que les sondages reprennent.

 

Et mon double me disait que j’étais un nègre du capitalisme comme tous mes collègues.

Nous nous faisions cracher à la figure par des gens que nous harcelions sans arrêt.

Tous les jours nous faisions des milliers d’appels télépho­niques pour sonder l’âme d’un peuple hétéroclite.

À la fin de chaque questionnaire, nous déshabillions la per­sonne par une multitude de questions indiscrètes.

 

Nous étions gênés et payés pour.

Le casque plein les oreilles et l’écran à bout portant.

Les cubicules bien alignés et la moquette grise, nous bai­gnions dans le néon qui rebondissait sur l’écran pour nous percuter la face.

 

Le raton laveur se roulait dans les feuilles mortes après s’être gavé de pommes mures. Cela aurait pu être un ourson ou un bébé panda. Avec la même grâce et la même insou­ciance qu’un être libre.

Les feuilles de toutes les couleurs, de l’ocre rouge au jaune doré, virevoltaient de ses roulades.

Parfois, c’était des chevreuils qui venaient déguster les fruits à même l’arbre.

De la fenêtre de cette charmante maison de ferme, ils pou­vaient admirer le spectacle avec une vue plongeante sur le lac. Ils regardaient en silence, côte à côte, de la fenêtre de la cuisine.

Il se dégageait une paix infinie de ce tableau.

Ils avaient marché jusqu’au lac aux castors.

Les infatigables travailleurs se hâtaient de faire les der­nières réserves avant l’hiver.

L’odeur de l’automne et de l’humus emplissaient le bois.

C’était le début du déclin.

C’était revenu sur son écran pour lui faire oublier sa condi­tion.

Il retomba dans une réalité moins réjouissante.

 

Instrument de tous les fantasmes de l’argent, nous exécu­tions froidement ce qu’il y avait à l’écran.

Il faut rappeler après plusieurs refus. La tyrannie du quota à atteindre est impitoyable.

Je n’ai jamais vu pareille indécence. Face au droit de ne pas répondre, d’être supposément libre.

Finalement, c’était comme vouloir obtenir des aveux de personnes qui n’ont rien envie de dire. Par le harcèlement, par des agressions répétées.

Comme ailleurs, on aurait fait pour des raisons politiques.

Ici, c’est pour des raisons de fric – aller vous gratter les derniers sous noirs – mais cela revenait au même dans le fond.

Après le typhon des factures des courses et tout le reste.

Ils vous achèveront et pour vous fermer le clapet, ils diront: “Ah! Mais vous étiez libre de consommer”.

 

.La valse des questions lui donnait le vertige.

Parfois, il s’entraînait comme au théâtre.

Il travaillait le texte, en français et en anglais, diction et respiration.

Il pataugeait.

 

Au fur et à mesure que le temps passait, je me rendais compte que je travaillais pour du vent. En fait nous étions la courroie de transmission. Nous étions un laboratoire mobile pour des produits débiles qui se déplaçait au gré du quadrillage téléphonique.

Les besoins étaient, en apparence très loin, nous naviguions dans le désir.

 

 

Il ressentit un besoin violent d’oxygène.

Il aurait voulu être à des milliers de kilomètres de là.

Loin du carnage de la consommation et du culte de l’ego.

 

Un baiser

Giuseppe A. Samonà
Photo: Sophie Jankélévitch

Ils ont la même odeur, les mêmes expressions, voire les mêmes traits physiques – cela arrive à ceux qui pendant de nombreuses années, peut-être dès le début, depuis toujours, partagent leur existence quotidienne. Le matin, quand il se réveille – ils dorment l’un à côté de l’autre – l’homme est la première chose que voit le chameau. À genoux, le visage velu qui se tend en avant, les lèvres saillantes entrouvertes, les yeux mi-clos, il le renifle, le chameau, en se reconnaissant soi-même en cet homme, et il attend – l’homme, à genoux, les lèvres, le museau, la barbe qui se tend en avant, fait de même. Ils attendent – le ciel est encore étoilé. Puis doucement ils s’approchent, le museau de l’un est le visage de l’autre, leurs lèvres s’effleurent, s’attardent, les pointes de leurs langues se dressent en frémissant dans l’air, immense comme le désert est la langue du chameau, petite et pourtant identique celle de l’homme, et voilà… contact, délicatement elles forment un pont, comme s’il s’agissait d’un jeu, ou peut-être pour renouveler le pacte, l’alliance – avant que le soleil surgi à l’horizon n’enjambe la roche   et ne ressuscite les dunes[1].

[1] Un nouveau jour commence.

.

Goodbye Federico

 

by Patricia Vergeylen Tassinari

A viceversian movie I made in the early Nineties in a pure transcultural mood, starring  Sylvie Laliberté, Manya Baracs, Fulvio Caccia, Vittorio Fiorucci and Lamberto Tassinari.

“Eileen, a scriptwriter, has been writing letters to Federico Fellini who has become her friend, mentor and means of escape. Various rejections lead her to lose her grip on reality and retreat into her own world with one last hope: join Federico in Cinecittà with the two men she loves.”

Fiction, 24min. 16mm, 1992 Pandora Films Production.

“Un film ou le réel et l’imaginaire s’entrecroisent” Robert Lévesque, Le Devoir.

The process of cinephilia turning into cinedementia is exuberantly portrayed throughout this bitter-sweet farce which is studded with filmic references.” Peter Kemp, Melbourne International Film Festival.

FESTIVALS & AWARDS: Golden Sheaf. meilleur Best Canadian Short at Yorkton – Toronto International Film Festival – Festival du Nouveau Cinéma – Göteborg Film Festival – Melbourne Film Festival – Rendez-vous with Madness, Toronto

 

 

Desert blanc (IV)

Par Karim Moutarrif

Tout avait basculé. Il fallait changer de vie, changer de corps.

Il s’en voulait d’être parti. D’avoir fui parce que c’était de­venu insupportable.

Il était revenu parce que c’était insupportable de rester si longtemps loin d’ici.

Mais tout ça était absurde dans le fond.

S’il était parti, c’est qu’il ne pouvait plus rester.

 

Je sentais que je ne pouvais pas être que d’ici.

Tout petit, il m’est resté gravé dans la mémoire l’image de ce bateau qui fendait les eaux.

Dans le fond, il n’y avait ni ici ni là-bas.

Il y avait surtout ici-bas.

Quand je regardais la carte je voyais un point perdu dans le globe et le reste à parcourir.

J’étais déjà frustré à l’idée que je ne pourrais pas tout voir.

Il relisait cela dans de vieux cahiers où il avait inscrit sa rage d’adolescent.

Beaucoup de choses s’étaient définitivement jouées à ce moment là.

 

Il reprit le chemin de terre rouge, cette terre ferrugineuse que le soleil desséchait inexorablement, un peu plus chaque jour, pour accéder au bitume de la route.

Il se demandait toujours comment la sécheresse n’avait pas fini par tout désintégrer.

 

De l’autre côté, il y avait l’océan, immense, mystérieux dans la nuit tombante.

Il était seul dans le soir couchant et sa solitude coïncidait avec les ruades des vagues sur le roc impassible.

Il reprit le chemin vers ses hôtes.

 

Il vit une enseigne de Coca-Cola traduite dans la langue du pays. Jusqu’où le Royaume du Plastique était prêt à aller pour vendre.

C’était à la fois drôle et tragique.

 

J’ai bu du Coke aussi, cette boisson qui a violé toutes les intimités culturelles de la planète.

Je ne suis pas fier de moi.

C’est rare que j’en boive aujourd’hui.

Là-bas, je n’avais pas de recul. C’était, comme ils disent, sweet.

Le Coke c’était l’Amérique, et l’Amérique un cliché.

Plus tard, j’ai vu l’Amérique, ça n’avait plus rien à voir avec la douceur du folk et du grand rêve que j’avais à l’esprit.

Du Coke, j’en ai vu, jusque dans le tréfonds du pays de mon père. Dans son bled natal pourtant collé à la préhistoire.

Il n’y avait pas d’électricité mais il y avait du Coke!

La route s’arrêtait loin de là, la piste faisait une bonne quarantaine de kilomètres. Mais au bout il y avait du Coke et un générateur à essence pour alimenter une TV noir et blanc.

Action at a skateboarding park

D’ailleurs, le téléphone a sonné, dans une autre vie.

Quelque chose ou quelqu’un a décroché.

Un très mauvais enregistrement d’une voix féminine très suave se fit entendre.

De plus en plus d’ailleurs, il devenait difficile d’avoir un être humain au bout du fil.

Depuis la naissance des ressources humaines.

Arrière musical bon marché d’une radio commerciale. Une voix d’homme.

Le monsieur vous interpelle. C’est à quel sujet. Vous expo­sez votre problème. Il vous demande votre immatriculation d’abord, avant d’aller plus loin.

Ensuite il disparaît dans la ligne et du jazz de supermarché prend la place.

On sent le second palier plus soigné, l’univers plus feutré.

 

Il resurgit dans le récepteur: tout est sous contrôle.

Je suis sur son écran. Il m’a dit mon nom et mon adresse.

Je lui ai dit que justement j’appelais pour signaler que je n’habitais plus là.

Si je déménage, je serais de nouveau leur client.

Je voulais juste changer le nom sur la facture de téléphone, je n’habite plus ici.

Je serais toujours sur leur écran.

Un mariage de raison pour avoir l’électricité.

Pour la définition des couleurs de ma télévision que j’allume que très rarement.

Et justement d’un coup de télécommande, il illumina l’écran.

Des images d’un désert de sable apparurent.

Quatre amazones participaient à un rallye.

Suréquipées et bardées de gadgets.

Très fières, elles contaient leur périple dans la misère.

Aux nouvelles, bien sûr, au moment de la cote d’écoute la plus chaude.

Le jeune pasteur qui les observait se demandait quels pê­chés elles avaient commis.

Non loin de là, la femme courait dans le soir tombant.

Les cheveux au vent. Le foulard dépareillé.

Soulevant sa robe pour mieux courir vers nulle part.

Cette femme vient de perdre son enfant.

Elle revient de l’hôpital, le seul qu’il y a dans ce pays.

La mort du nouveau-né, le troisième, est due à des causes mystérieuses.

Le mauvais oeil y est pour quelque chose.

La femme ne courait vers nulle part, elle ne sentait même plus ses chevilles se tordre dans cet immense champ labouré, qui la séparait du bidonville où elle habitait.

Elle était hallucinée et des larmes amères coulaient de ses yeux, sur ses joues. Cet enfant qu’elle avait porté plus de huit mois, qu’elle avait senti grandir et bouger en elle était devenu un mirage.

Elle venait d’apprendre la nouvelle.

Elle venait de voir l’enfant mort à jamais.

Dans ces pays, pas de suivi médical de la grossesse, pas de prévention, pas d’argent, de toute façon.

C’est drôle comme les mêmes êtres, selon les endroits n’ont pas la même valeur.

Le rallye est passé à côté, dans un bruit infernal et une tempête de poussière.

Quelques indigènes sont morts. Mais que ne pourrait-on pas faire pour distraire les gens du Nord.

Bien sûr, personne n’avait vu la femme qui courait dans son désespoir. Elle non plus.

 À travers la fumée de ma cigarette, entre l’abat-jour et la fenêtre, je revoyais ces images.

Je reconsidérais la situation.

Je me suis levé.

Je suis sorti, engoncé dans mon manteau d’hiver.

Je méditais ainsi en marchant dans la neige.

L’été était bel et bien fini et les tropiques quittèrent avec lui les lieux.

Vers le Sud.

D’ailleurs quand l’hiver s’installe, on oublie qu’il y a un été.

Et moi j’étais là, et ma tête moutonnière avait suivi, vers le midi.

Le répondeur enregistrait les messages en attendant mon retour.

Ces images me hantaient, elles revenaient à mon insu m’oc­cuper l’esprit. Je regarde sans voir. Elles occupent toute ma vision.

 Maintenant que tu m’as retiré de ta vie, j’essaie de reconsti­tuer le puzzle de la mienne, avec des pièces qui m’arrive  en désordre, des archives de la mémoire.

Je suis ici et ailleurs et je ne sais plus où je suis.

Après tant d’années d’absence, il allait s’asseoir en tailleur dans un coin du patio. À même le zellij propre.

Regarder le rituel du thé illuminé d’une intrusion solaire.

La bouilloire siffle.

La poignée de thé dans la théière.

La rincée.

L’addition de la menthe et du sucre et le retour au feu avant la dégustation.

Les bruits de bouche pour refroidir la boisson chaude.

Rien n’avait changé.

Quelqu’un frappe à la porte, entre et s’installe.

 

Il pensa à la simplicité de la mort, dans ces contrées encore bibliques pour un temps.

Les gens du peuple n’avaient que la terre pour sépulture.

Seul artifice, une pierre orientée différemment indiquait le genre de l’occupant.

Le vent et la pluie finissaient par avoir raison du petit tumulus et la pierre tombale se couchait.

La Nature réintégrait ainsi son bien.

Quand la mort n’était plus un culte, le sable avait déjà recouvert l’ensemble pour l’éternité.

 

D’ailleurs le sable et l’éternité ne font qu’un.

Le sable est un miroir.

Il rappelle la condition première.

 

Et tu redeviendras poussière.

Dans un mouvement inexorable.

Une fatalité sympathique, en somme.

 Valmalenco (IT) - laghetto di Campagneda - pattinata su lago ghiacciato

Je voulais m’enfoncer loin dans le temps.

Au tout début.

Comment les choses se sont imbriquées.

Je voulais m’éloigner de ce monde qui m’avait envahi, pour voir un peu plus clair. Me défaire de mon barda, redevenir nu comme le premier homme, puis revenir par les méandres de moi-même.

 

Pendant qu’il cheminait entre les collines que la ville avait sauvagement assaillies, les orangers amers de la grand rue dispersaient le parfum de leurs fleurs.

 

C’était un parfum fétiche. Qui remontait à la nuit des temps.

Une brise soufflait de la mer par un beau soir de printemps.

Il avait l’impression que toutes les maisons étaient closes sur leurs habitants.

Qu’il était seul dans la ville.

Il aurait voulu marcher longtemps sur cette route.

Même le bitume était devenu amical.

 

 

Je regardais la patinoire de ma fenêtre.

La neige avait habillé la ville de sa robe blanche.

 

Sur le stationnement d’en face toutes sortes de voitures que l’Amérique, le Japon et l’Europe avaient pu produire, étaient garées.

 

En fait, la tranquillité du quartier était elle-même contes­table. L’immeuble où il nichait, était pris entre le  chemin de fer, en-deça du fil qui chante et une rue qui descendait droit d’un hôpital avec le cortège d’ambulances qui l’accom­pagnent.

De surcroît la proximité d’un croisement permettait de compter tous les véhicules qui s’arrêtaient au stop, toute la nuit.

L’été y était torride.

 

Le thermomètre indiquait moins quarante avec le facteur vent.

Puis j’ai cru avoir la berlue.

Une caravane de chameaux faméliques apparut dans le sta­tionnement puis les animaux s’écroulèrent un à un avec leur passager.

Les voitures démarrèrent en contournant les bêtes et les hommes.

On aurait dit que les uns et les autres n’appartenaient pas au même monde. Que les automobilistes voyaient des obs­tacles, des formes, sans saisir la réalité.

Peut-être bien qu’ils ne voyaient rien du tout?

 

J’ai saisi mes jumelles et scruté de plus près.

Il me sembla que la situation était grave.

Qu’on ne pouvait pas laisser cela se passer sans intervenir.

J’ai décroché le récepteur de mon téléphone, il n’y avait plus de tonalité!

 

De ma fenêtre, je vis plusieurs passants sur les trottoirs longeant le stationnement. Ils n’accordaient aucune atten­tion à la scène qui se déroulait à quelques mètres d’eux.

 J’ai ouvert ma fenêtre et me suis  mis à crier à l’aide, mais apparemment personne ne réagissait à mes sollicitations.

Comme si on ne m’entendait pas.

J’ai couru pour ouvrir la porte, la serrure était bloquée.

Il se réveilla en sursaut.

C’était une espèce de cauchemar que la chaleur tropicale ambiante favorisait fortement. Il était superstitieux.

Ce rêve avait une signification. C’était un appel.

Et le climat y était propice.

L’air chaud et humide était étouffant.

Il était neuf ou dix heures du matin et ce qui lui parvint fut une odeur écoeurante de végétaline et de frites provenant du poulet frit Kontiki du coin de la rue.

Il se précipita dans la salle de bain pour se rincer le visage et continua sur sa lancée vers la cuisine où il lança une grosse cafetière.

Il remonta le store et le soleil envahit la pièce en même temps que l’odeur du breuvage.

Pendant qu’il s’en versait une tasse, il alluma une cigarette.

En avalant une rasade, il tira une bonne bouffée.

Il envisagea sa journée tout en allumant la radio.

Aux nouvelles, on annonçait que ces maudits sauvages s’a­musaient, justement, à planter du “pot”.

Tout le monde était gêné, le ministre, la police, les journa­listes.

C’était toujours délicat de “faire de quoi” vis-à-vis de gens qui posaient d’énormes problèmes de conscience à la ma­jorité “blanche”, disait un commentateur attitré.

Il sourit devant toute cette hypocrisie, tout en cheminant vers ses ablutions.

Il ne fallait pas se prendre la tête de bon matin.

C’était drôle de se retrouver tout seul.

Dans un appartement. Venu de nulle part, allant nulle part.

Tu n’étais plus là pour partager un café.

Je me souviens que par le passé, c’était un rituel auquel nous nous pliions avec un certain plaisir.

Nous parlions beaucoup toi et moi, c’était peut-être une erreur car nous avions fini par trop nous connaître.

Mais peut-être aussi que nous avions mieux appris à cacher ce qui ne relevait pas de notre relation.

Pour garder des jardins secrets qui devraient s’ouvrir au moment où nous ne serions plus ensemble.

Il avait reçu un coup de téléphone insolite du bout des âges.

 L’homme qui parlait était mon père.

Je n’ai senti aucune émotion de mon côté.

Il disait mon fils.

Il semblait fatigué par les années

Mais c’était trop tard.

Non, non ce n’est pas un mauvais remake de l’Étranger de Camus.

C’est la vérité nue des choses.

Quelque chose s’était détraquée il y a longtemps. Personne n’a crié gare.

Ils s’étaient éloignés l’un de l’autre depuis belle lurette.

Un vrai malentendu de a à z. Mais qu’y faire?

 

Mon père parlait une langue autochtone, à laquelle moi pur produit de la colonisation et de l’impérialisme, je n’ai jamais pu accéder.

Je n’en fais pas un drame comme lui ou d’autres.

C’est drôle d’être père et fils sans parler la même langue.

 

Il avait même dit à son père qu’il ne voulait pas faire subir à ses enfants ce que lui a vécu.

Le vieux n’a pipé mot, mal à l’aise.

C’était ainsi que les choses se sont passées.

Ils avaient de la difficulté à se comprendre.

Mais comment lui expliquer que de toute façon, au moment où il lui parlait, sa vie, lui son rejeton, était à terre.

Il lui aurait répondu, dans sa fermeture, tu n’aurais pas dû vivre avec une infidèle.

 

J’aurais monté le ton pour lui dire que rien n’y aurait changé.

Que l’infidèle je l’aimais, enfin que moi aussi j’étais un infi­dèle!

En raccrochant le récepteur, je suis resté là-bas.

 

Le regard de Darwin ou le périple de l’affect (V)

Par  Karim Moutarrif

Quand tu ne parles pas beaucoup, le regard t’est d’un grand secours.

Les chats se ruaient sur la table puis à terre où elle avait fini par placer le plat d’olives, mais ils exigeaient aussi du melon d’eau. Je n’avais jamais vu des félins baver sur ce genre de fruits. Il me semblait qu’ils étaient carnivores. J’appris plus tard que chez les chats on retrouvait aussi des originaux. L’un d’entre eux plus touchy que l’autre, aimait les crèmes au chocolat, les yaourts, le riz au lait. Enfin, il faisait dans le dessert sucré.

J’étais au cœur d’une cité construite au début du siècle dernier déjà. A nouveau c’était Panam.  Les pieds sur le pavé et la tête dans cette brique rouge qui fit charnière entre le siècle dernier et celui d’avant. J’étais égaré  entre les mondes et heureux d’être porté disparu. Je n’avais plus rien de ces choses matérielles que l’on accumule dans la sédentarité. Je revoyais mon grand-père sur son chameau, lui, sa maison et son mobilier. Je voulais la paix dans ce statut en suspens.

Il fallait à nouveau changer de langue et de terre. Et c’était excitant.

D’ailleurs, à plus de dix milles mètres d’altitude j’avais confirmé cette sensation, entre l’humanité et dieu. Entre Le Nouveau et le Vieux continent. Dès que l’oiseau de fer prit son envol, je vis la terre se transformer en illusion. Et dans l’entre deux ce fut un immense parterre de coton surplombé d’un ciel bleu turquoise surmonté de rougeur du soleil couchant, comme on peut en voir quand on s’approche de dieu. C’est à cette altitude que l’on peut prendre du recul. Au fur et à mesure que l’oiseau s’élevait, la nuit recouvrait le cosmos de son manteau sombre. Au point que le halo de lumière du plafonnier captura les veines de mes mains sur le hublot devenu noir. J’étais suspendu dans les cieux.

Après le vieux continent, ce fut l’Afrique.

D’abord ce fut la brume.

Une fraction de seconde j’ai pensé au dérèglement climatique. Mais non, j’avais juste oublié. Cela commence ainsi certains matins, un peu brumeux et frisquets. Ces matins là, le réveil du soleil est plus laborieux que d’autres jours. C’est sur un tapis de nattes que j’ouvris les yeux. La maison était vide mais avec ses hauts plafonds et son allure altière, elle était belle. Je sentais dans ses murs l’amour qu’elle m’avait distillé autrefois, j’y étais bien. C’est pour ça que je sentais ses vibrations. Comme autrefois. Même désertée par les enfants qui avaient grandi, puis par les parents prenant de l’âge et préférant, une habitation à un seul niveau.

Le four, qui était au  premier niveau, avait fermé depuis au moins une décennie déjà. Quand le Père, entendez un respectable patriarche, réalisa que la boulangerie semi industrielle n’était plus rentables Mais le four était aussi public, les gens amenaient leur pain sur des planches recouvertes d’un tissu. Du pain qui fleurait bon la levure. Le fournier reconnaissait tous les plateaux, des centaines. Il arrivait parfois que des erreurs se produisent mais tout finissait par s’arranger moyennant une ou deux galettes gratuites ou la prochaine cuisson offerte par la Maison. Beaucoup de boulangers travaillaient alors et l’activité était incessante. La clientèle domestique était tout aussi colorée et l’heure du repas de la mi-journée, quand le soleil est au zénith, l’activité y est plutôt bourdonnante.

Quand le four a arrêté de fumer avec lui s’est tu le foisonnement et ce bout de quartier perdit sa vie. Cette maison avait porté beaucoup d’événements majeurs de mon existence, mais aussi de toute la tribu qui y a gazouillé pendant deux bonnes décennies. Elle m’avait pris dans son antre, me protégeant dans sa chaleur, m’épargnant les misères de l’errance, la nuit.

J’y entrais et les maîtres des lieux me désignaient une place que je prenais parmi eux. Je me souviens. En face il y avait le bidonville, la terre rouge et la misère qui n’avait pas régressée d’un iota. C’était visible et enrageant. J’observais pour la énième fois les lieux. Un aïeul habillé comme dans un autre temps, une autre histoire, marchait le long d’un des murs qui encadraient grossièrement cette ouverture donnant sur la fameuse carrière. Il s’arrêta, souleva sa burne et se soulagea. Les habits, les enfants, la saleté ; la poussière qui s’élève et reste suspendue au dessus de cette carrière. Ce refuge pour paysans en rupture de terre. Comme on désherbe une friche. A la troisième génération, je pensais à Karl, contemporain de Charles dont le regard m’obsédait. La reproduction sociale, c’est terrible.

Seul le palmier, dressé avec ses cheveux de rasta, dominait la mêlée et sauvait sa peau.

Je me suis retiré dans ce patio au carrelage bleu délavé et aux murs blancs donnant sur le ciel.

Cela donnait une touche d’aquarelle prononcée au tout. Irréel mais pas si loin, car ici tout est suspendu, on pénètre dans la pesanteur. Le soleil accapare le temps et le ramollit. Coup de chance je n’avais pas de montre et la vieille maison refusait de me livrer le temps. J’étais perdu toute la journée et c’était délicieux. J’ai mainte fois tenté d’apprécier l’heure mais j’en fus incapable d’autant que j’arrivais d’un long voyage. Que j’avais perdu le sens de mes ancêtres, les Sauvages de cette terre.

J’avais dormi dans une vague toute la nuit. Mon lit était un matelas gonflable qui s’était quelque peu dégonflé. Non rien n’avait changé, le satellite et le portable s’y étaient mêlés.

Je suis resté plusieurs jours sans nouvelles de rien et sans téléphone. L’intensité des bruits avait chuté brutalement, loin des métropoles du Nord. Ici les mouches avaient encore le droit de cité, on pouvait les entendre voler dans les longs moment d’accalmie. La dernière journée de l’été, la température grimpa comme un lézard sur un mur, très haut, au-delà de 30°.

Plus tard dans la nuit, la voix des muezzins se répandit sur la ville qui commençait à s’assoupir.

Mon ami m’extirpa de la densité des villes. C’est là qu’il m’emmena dans la montagne, loin des turpitudes de l’humanité. Nous étions en altitude mais la montagne était plus haute encore. Accrochée aux nuages elle distillait son pouvoir magique vers la plaine et les hommes. De temps en temps on entendait le chuintement de pneus sur la route que silence faisait aussitôt taire. J’ai passé des heures à la regarder, à essayer de comprendre sa genèse, dans l’air envahi par l’odeur d’olives fraîchement pressées. C’est sûr elle représentait l’éternité, indifférente aux cycles ridicules des petits êtres qui l’ont foulée, enfin depuis qu’ils existent.. Des touffes de nuages à différentes altitudes l’accompagnaient vers le ciel. C’était un vieux massif qui en avait vu des glaciations et des cataclysmes. C’est ici que le destin m’avait mené pour méditer ce retour, entre ses mamelons pointés vers le ciel, sous un soleil de plomb.

En fin de course l’étalon vieillissait, son galop s’alourdissait, je vieillissais aussi. Je n’étais plus compétitif. L’artiste que j’étais n’avait jamais assimilé le côté mercantile des choses.

Je commençais à fatiguer sérieusement sans voir venir d’occupation pour mes vieux jours.

Dans ces errances  j’ai rencontré un ami qui m’a hébergé dans sa famille pendant qu’il était volage. Mal lui en prit je me suis retrouvé du jour au lendemain à la rue dans une ville où je venais de débarquer, sur ma route vers le nord.

La nuit, la cocaïne, l’alcool, l’ecstasy, je n’avais jamais fait de combinaisons aussi  explosives, mais mon corps en avait vu d’autres en plus de n’être qu’un visiteur. Le jour s’est levé avec un soleil aveuglant.

C’était la Catalogne, Barcelone, la ville de ce fou qui est mort sans terminer son œuvre. Je veux dire Antonio Gaudi pour lequel j’avais une admiration sans bornes. Le matin avait une autre couleur. J’ai dormi par bribes dans un bureau d’attente où j’ai passé une bonne partie de la journée. N’ayant pas enlevé mes chaussures depuis un bon moment, une désagréable odeur s’en échappa. Quelque chose qui rappelait la fermentation. J’haïssais ce genre de laisser aller mais en même temps je me suis dit que cela n’arrivait pas qu’aux autres.

Cela me rappelait ma lointaine adolescence et l’odeur qui me réveilla dans un squat  où j’avais sombré en ébriété. Mais même la tête dans la brume, l’odeur m’avait réveillé et j’en étais ressorti en pleine nuit pour marcher jusqu’à chez moi. Paris, Montmartre.