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TOUJOURS MINEURS – L’affaire Slāv et les soi-disant progressistes

 

Lamberto Tassinari

À peine trois représentations du spectacle Slāv on suffit à Montréal pour déchainer contre Betty Bonifassi et Robert Lepage une centaine de manifestants avec pancartes et démarrer un grand bouillonnement médiatique. Comme je ne fréquente pas les médias (a)sociaux je n’ai rien vu hormis un petit article dans Le Journal de Montréal et surtout la prise de position d’un certain Michel Lessard de Lévis, qui a publié dans Le Devoir un texte intitulé « Robert Lepage s’est trompé » dans lequel il déplore le geste de deux auteurs.

Blanche

Le 6 juillet, au lendemain de l’annulation du spectacle par le Festival International de Jazz de Montréal, arrive la sobre réplique de Lepage qui préfère ne pas affronter l’analyse de la notion d’appropriation culturelle qu’il considère trop complexe, se limitant à dire, en acteur, que la pratique théâtrale repose sur un « principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. »

Noire

Je trouve cela juste et suffisant, injuste et défaillante la position de tous ceux qui condamnent Lepage en l’accusant du crime d’appropriation culturelle. Le lendemain, 7 juillet, une salve de textes est lancée depuis Le Devoir dont le plus remarquable a été « Les leçons de l’affaire Slāv » de Patrick Moreau, immigrant français qui enseigne la littérature au cégep d’Ahuntsic. Cet article a été immédiatement saisi par Robert Daudelin, ancien directeur de la Cinémathèque québécoise qui, avec l’accord de Moreau, l’a fait circuler en proposant de le cosigner. Le débat que le Festival du Jazz n’avait pas voulu lancer est en train heureusement de se produire dans les pages du Devoir et il aura probablement une suite ailleurs.

En attendant ce débat, une question se pose : que signifie au juste l’« appropriation culturelle » ?

D’après Wikipédia : C’« est un concept né aux États-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture ‘dominante’ serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation. » De toute évidence, l’application de ce principe constitue la revanche des cultures, des groupes, des identités faibles, une espèce de retour du balancier. Le système dominant, le pouvoir majoritaire un peu partout dans le monde mais de façon prépondérante aux États-Unis et au Canada, aurait accordé gratuitement, c’est-à-dire non pas à la suite d’une sanglante lutte de classe, aux « cultures faibles » la pleine liberté et une totale autorité sur la gestion de leur propre image. Après des siècles d’injustice, de répression et d’oppression, féministes, communautés LGBT, peuples autochtones et minorités de tout genre ont été déclarés maîtres chez eux ! Quel triomphe et quelle générosité de la part du pouvoir ! Mais est-il possible que ce cadeau tombe, comme le fromage de la fable, de la bouche des puissants dans celle des faibles ?

Blanche

Il faudrait toujours que les faibles doutent des concessions gratuites. Mais non, encore une fois aveuglés par le désir de vengeance, ils ne se rendent pas compte de la ruse du pouvoir. Et pourtant, ils devraient bien comprendre que les cultures « fortes » sont capables d’accepter le regard critique des autres cultures. Ce n’est pas aux seuls Russes, par exemple, d’avoir le droit de s’occuper de la révolution d’Octobre : une foule d’historiens, d’écrivains et d’artistes de toute origine « ethnique » s’est penchée sur ces événements qui appartiennent à l’humanité entière. Ce n’est pas aux seuls Italiens de s’occuper de Renaissance ou de mafia ! Alors, pourquoi des artistes blancs ne devraient-ils pas pouvoir mettre en scène et chanter les chansons des esclaves noirs d’il y a deux siècles ? En se méfiant du regard et de la solidarité authentiques des autres, les cultures faibles et leurs avocats souteneurs de l’application totalitaire du concept d’appropriation culturelle ne s’aperçoivent pas qu’ils nuisent à leur cause car, par leur attaque, ils ne font que renforcer leur condition de culture mineure. Le cadeau de la culture dominante n’est pas si innocent.

Noire

 

Au lieu de se lever contre les Lepage et les Bonifassi généreux de ce monde, les gauchistes myopes de chez nous, devraient se révolter contre la ruse du pouvoir qui réussit à leur faire confirmer leur propre infériorité. Ils auraient dû comprendre que Slāv (je ne l’ai pas vu, comme tout le monde…) ne dicte pas une interprétation de l’histoire de l’esclavage des Noirs, qu’il ne l’altère pas, mais la célèbre en la mettant en scène avec sensibilité et respect.

Regards croisés plutôt, laissez-vous regarder par les autres et faites de même ! L’alternative étant que chaque maudit groupe « ethnique », à commencer par les Britanniques et les Français, écrive lui-même sa propre histoire, s’auto-célèbre, soit le seul et unique interprète de sa merveilleuse identité. C’est cela qu’on veut ?

THE MATERIAL SIDE OF THE IMMATERIAL. Facebook’s true nature

Lamberto Tassinari

Face and Book. Two powerful, divine words. The human Face, what is more meaningful, deep and troubling than our “face”?

The Book, what’s more essential to us than the concentrate of all human knowledge?

Antonin Artaud, the visionary, wrote

 (…) le visage humain n’a pas encore trouvé sa face (…) la face humaine telle qu’elle est se cherche encore avec deux yeux, un nez, une bouche, / et les deux cavités auricuaires qui répondent aux trous des orbites comme les quatre ouvertures du caveau de la prochaine mort. / Le visage humain porte en effet une espèce de mort perpétuelle sur son visage / dont c’est au peintre justement à le sauver / en lui rendant ses propres traits…

Sacred face though, it is the mirror on which the invisible inside sends signs to the eyes and to the expressive little wrinkles on the side of your mouth. Our face has been kidnapped by the market and, together with the book, became the appealing symbol, the web in which two billion souls got entangled. Instant communication and exposure of the self were the dreamlike promises.

 

Everyone could finally tell their stories, show their faces and have, in exchange, multitudinous stories and faces from the wide world. A nightmare is a dream turned awry and that is what happened: the pure immaterial creation gave birth to the usual, heavy, mercantile output. As everything in our capitalistic civilization is driven by profit, Facebook’s ugly face was absolutely predictable.  Guy Debord verily asserted in 1967 «Economy transforms the world, but it only transforms it in the world of economy”. He perfectly described the condition of our extreme alienation in which we are living « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.». Which is the portrait of Facebook’s actual functioning. The new financial, immaterial capitalism extended its dominion at the planetary level with means fifty years ago still unknown to Debord but that he could perfectly foresee : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image », prophetically announcing Facebook’s empire:« Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. » Merchandise has filled our entire existence: our inner selves confessed everything – desires and data – to Facebook which treated all of this, rightly, as goods.

We are in such a dystopian condition that utopia becomes, once again, the only option. Utopian democracy which will be reality only when the economy would have lost its monetary meaning and all its primitive components – work, value, merchandise, money – will vanish with all the monsters born within the world of economy.

 

 

AVANGUARDIA ITALIANA. All’indomani delle elezioni politiche

Lamberto Tassinari

Lo Stato italiano è lo Stato di Pulcinella, dove nessuno comanda perché un’infinità di irresponsabili comandano, dove nessuno crea, perché gli incompetenti riddano attorno agli stipendi e alle sinecure, dove il domani è buio perché non esiste un’attività generale organizzata che segua rettilineamente una via conosciuta.

È il paese del disordine permanente, della censura permanente, dello stato d’assedio permanente, anche se decreti e disposizioni particolari annunziano, confermano, ripetono, avvertono, assicurano. 

[Antonio Gramsci] Non firmato, Avanti!, edizione piemontese, 30 gennaio 1919

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Montreal, 8 marzo 2018

Non è la “fine della Storia” ma l’epilogo di un capitoletto meridionale della modernità. Penso da anni che l’Italia sia effettivamente avanti, voglio dire che sia all’avanguardia nel processo di dissoluzione delle democrazie capitalistico-parlamentari avanzate. Per questo tipo di società moderne non ci sono mille modi diversi di degradare e dunque il degrado prodottosi in Italia negli ultimi settant’anni può essere visto come un modello la cui validità è universale.

Prendiamo il disincanto per la politica politicante. In anni recenti il distacco e in misura crescente il rifiuto della politica da parte di un’importante porzione della società civile, è diventato un fenomeno macroscopico in quasi tutte le società del tipo avanzato. Bene, in Italia, questo divorzio tra società e politica esiste da sempre è, addirittura, il fondamento stesso della cultura politica italiana. L’ingovernabilità dell’Italia prelude a una crisi strisciante del rapporto tra società civile e istituzioni politiche negli altri paesi, crisi destinata a esplodere drammaticamente proprio dove lo Stato borghese si è affermato più saldamente. In Italia invece, non può esserci dramma, come all’Opera – canta Lucio Dalla – da noi, “ogni dramma è un falso”.

La crisi consiste piuttosto in un lento sbriciolamento, in una liquefazione delle istituzioni politiche di cui ora, con il “trionfo” (come scrivono i giornali) del Movimento 5stelle, stiamo vivendo l’epilogo. Nella società nata dal Risorgimento, la Sinistra è stata un’esagerazione, un’immaginazione dall’inizio alla fine. È stata una finzione nel senso che dice Giulio Bollati quando descrive un proletariato immaginato dalle avanguardie socialiste verso la fine dell’Ottocento in un paese che non possedeva ancora le condizioni di capitalismo maturo, dunque in cui un proletariato ancora non esisteva.

L’Italia si rivela come il «caso» capace di descrivere la putrefazione di una forma di governo, la democrazia parlamentare ma non offre la minima traccia di quello che sarà il futuro politico della civiltà “occidentale”.

Interno di sinistra

Il tutto avviene oggi per l’azione di quel movimento ineffabile il cui slogan più esaltante è stato il “Vaffanculo Day”. Io non so chi sia Di Maio. Del fondatore del Movimento, Beppe Grillo, ricordo gli orgasmi anti consumistici, la foga contro il teatrino della politica del comico curiosamente impegnato ma comunque, seducente all’epoca cattocomunista. Berlusconi lo conosco un po’meglio, ho scritto qualcosa di incompiuto sulla saga di Forza Italia e conservo una copia di “Una storia italiana” il rotocalco dell’apoteosi dell’uomo di Arcore pubblicato dalla sua Mondadori nel 2001. Di Salvini conosco solo la faccia e mi basta. Dei politici protagonisti di queste elezioni so questo o poco più ma anche questo basta per dire che l’epilogo è il prodotto esatto del tempo passato, l’effetto immancabile delle cose avvenute. L’Italia infine è (putre) fatta e gli italiani pure.

 

 

 

 

« ON NE VEUT PLUS TRAVAILLER »

Sophie Jankélévitch

 

Giuseppe Rensi n’est sans doute pas le philosophe italien le mieux connu en France. Néanmoins, grâce aux éditions Allia, plusieurs essais de ce penseur sceptique, profondément marqué par Leopardi, sont aujourd’hui disponibles en français.

Contre le travail est la seconde partie d’un livre intitulé L’Irrazionale, il Lavoro, l’Amore, paru à Milan en 1923 et republié en 2012 sous le titre Contro il lavoro. En le lisant on pense à Lafargue (Le droit à la paresse (1883), à Malevitch (La paresse comme vérité effective de l’homme, 1921), à Russell (Eloge de l’oisiveté,1932), sans parler bien sûr des philosophes cités par Rensi lui-même : Aristote, Horace, Cicéron, Sénèque, Epictète, Schopenhauer, et bien d’autres. Contre le travail occupe cependant une place tout à fait à part dans ce courant de pensée. En effet, la spécificité des réflexions de Rensi réside moins dans la condamnation du travail que dans la manière dont il dégage la dimension tragique du problème : « tous les hommes haïssent le travail », mais il n’y a pas d’issue, pas d’espoir. Le travail est à la fois nécessaire et impossible, « tant du point de vue moral que du point de vue économique et social ». L’impossibilité radicale de trouver une solution est d’ailleurs le fil directeur du texte ; avant même de clarifier le concept de travail (en l’opposant assez classiquement au jeu), l’auteur en souligne les contradictions internes.

L’opposition du jeu et du travail n’est pas nouvelle, mais elle est nécessaire à l’argumentation. L’activité ludique est à elle-même sa propre fin : en ce sens, elle ne se réduit pas au jeu proprement dit, elle englobe la production artistique, le « travail » du scientifique, du philosophe, du poète ‒ dès lors que ces activités ne sont pas déterminées par la recherche du gain ou de la gloire ‒ mais aussi la simple flânerie, la rêverie, la conversation… D’une façon générale, est ludique ce qui est gratuit, c’est-à-dire non dicté par la poursuite d’un intérêt extérieur ; le travail, au contraire, est accompli uniquement en vue des résultats qu’on en attend. Cette opposition du jeu et du travail est aussi, on le voit, celle de deux relations à la temporalité : l’une complètement ramassée dans le présent, l’autre toute entière tendue vers le futur. En effet, quand l’activité n’est qu’un moyen d’atteindre des objectifs, le présent ne peut être vécu pour lui-même, car le désir d’accumulation, l’attente des résultats projettent toujours plus loin, dans un avenir incertain. Dans l’activité ludique, l’effort est mû par le seul désir de l’agent, il se déploie suivant un élan spontané,  et il est en lui-même source de plaisir ; dans le travail il est fourni sous la pression d’une contrainte extérieure. « Jeu » signifie autonomie et liberté, « travail » hétéronomie et esclavage ; entre travail et esclavage la différence est seulement de degré, non de nature, elle réside dans la quantité de temps – minime ou inexistante dans le cas de l’esclavage proprement dit – laissée au travailleur pour qu’il en dispose à sa guise. C’est pourquoi le travail est en soi un obstacle à la réalisation de la nature humaine. L’homme n’est pleinement homme que lorsqu’il joue, et cette idée, nous dit Rensi, est loin d’être « le fruit malsain de l’inertie et de la mollesse orientale »… Ici, c’est aux personnages des romans d’Albert Cossery (notamment Les fainéants dans la vallée fertile) qu’on pense. Aux antipodes de l’ « esprit du capitalisme », ce produit de l’éthique protestante analysée par Max Weber au tout début du XXe siècle, les fainéants, mendiants et autres saltimbanques déambulant dans les rues du Caire mettent en pratique les préceptes d’Epictète ‒ un des philosophes avec lesquels Rensi a sans doute le plus d’affinités : riches ou pauvres, indifférents aux biens matériels en eux-mêmes, cultivant l’oisiveté et la contemplation, ils jouent leur rôle dans le théâtre de la vie. A la morale du travail, qui condamne la paresse comme un vice, s’oppose ainsi, dans le sillage des Stoïciens, une morale supérieure, fondée sur la conception de la vie elle-même comme un jeu.

Mais pourquoi le travail est-il un problème insoluble? Parce que deux injonctions contradictoires s’y combattent : d’un côté il se présente comme un devoir moral, en tant qu’il permet le passage de la vie animale à la vie humaine et qu’il est la condition de possibilité du développement spirituel; de l’autre, c’est un devoir non moins impératif d’y échapper, parce qu’il interdit la jouissance de ce qu’il est censé servir à atteindre. Mais pour y échapper il faut pouvoir compter sur ses fruits, c’est-à-dire s’en décharger sur d’autres ; le non-travail des uns implique donc le travail des autres, qui sont alors privés de la possibilité de vivre une vie pleinement humaine. On voit bien où se situe la contradiction : juste et légitime d’un certain point de vue, l’effort pour se délivrer du travail est  injuste et illégitime du point de vue de ceux sur qui en retombe le poids. Dans la question du travail s’affrontent  ainsi des exigences incompatibles entre elles, si bien qu’une solution apparaissant juste au regard d’une de ces exigences s’avérerait nécessairement injuste au regard  des autres.

La seule forme de production dotée de quelque valeur spirituelle et susceptible de donner au travailleur le sentiment d’être un créateur est l’artisanat. Mais cette forme de travail – dans laquelle l’activité est en elle-même source de plaisir – a disparu avec le développement urbain et le travail de masse en usine nécessité par l’intensification de la vie sociale. Ce travail en usine est indispensable au maintien de la civilisation car il est le seul à pouvoir produire la quantité de biens nécessaire à une vie vraiment humaine (étant donné l’accroissement de la population et la taille des sociétés contemporaines), mais en même temps il est la négation d’une telle vie et ne peut être vécu autrement que comme un esclavage, un obstacle à tout épanouissement spirituel. La pensée de Rensi a souvent des accents anti-capitalistes, voire même nostalgiques à certains endroits, quand il oppose aux villages et aux petites communautés d’autrefois cette « monstruosité de l’époque moderne » qu’est la grande ville; au fil de la lecture, des images de la Metropolis de Fritz Lang ou des Temps Modernes de Chaplin viennent à l’esprit. Même si le terme d’aliénation n’est jamais utilisé, c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’auteur évoque la condition de l’ouvrier d’usine. Mais encore une fois, c’est le travail en soi qui à ses yeux est absurde et contraire à la dignité humaine. A l’époque où il publie son essai, les vertus du travail sont exaltées par le fascisme, qui triomphe en Italie et dont le philosophe fut un farouche opposant, mais aussi par le bolchévisme au pouvoir en Russie depuis la Révolution de 1917. Mais aux yeux de Rensi une organisation sociale octroyant aux travailleurs la propriété des moyens de production ne change rien à la nature profondément avilissante du travail. Pour les ouvriers, être les maîtres des machines sur lesquelles ils travaillent ne supprime en rien leur dépendance à l’égard de ces machines. C’est pourquoi le philosophe n’a pas d’illusions sur les révolutions, qu’il considère comme vaines.

S’il n’y a pas d’issue, c’est parce que la seule « solution » serait l’abolition pure et simple du travail : utopie à laquelle Marx et Engels « auraient dû logiquement parvenir pour remédier aux maux qu’ils dénoncent » dans le Manifeste. Nous savons déjà pourquoi il s’agit en effet d’une utopie, puisque le travail est à la fois impossible et nécessaire. Mais Rensi ne prône pas non plus le retour à l’artisanat et à une forme d’économie « villageoise », incapable selon lui d’assurer  les moyens  d’une vie « véritablement humaine » dans les conditions d’aujourd’hui.  En réalité il ne prône rien, car il ne croit pas en la possibilité de résoudre la contradiction.

Ce scepticisme radical s’appuie sur une philosophie du droit inspirée du juriste allemand Rudolph von Jhering (1818-1892), auquel Rensi se réfère à plusieurs reprises. Il n’existe pas de droit naturel, pas de norme universelle et objective du juste, mais seulement une multiplicité de points de vue, tous également dépourvus de fondement, qui se combattent mutuellement. Aucune idée du juste en soi ne peut orienter l’action vers une solution qui serait la bonne, il n’y a pas de devoir-être à la lumière duquel on puisse concevoir une amélioration de ce qui est. L’idée même de progrès se trouve ainsi invalidée. Le droit, loin de s’opposer à la force, en est issu ; il se réduit au sentiment subjectif d’avoir raison, qui parvient à l’emporter sur les sentiments opposés. En d’autres termes, c’est le point de vue du groupe le plus fort, capable par conséquent de s’imposer aux autres, qui  devient droit. Et le droit change quand change le rapport de forces.

Pour conclure, on peut quand même se demander si les sociétés d’Indiens du Brésil étudiées par Pierre Clastres n’avaient pas trouvé la clef du problème (même si elles étaient très petites par rapport aux sociétés dans lesquelles nous vivons aujourd’hui)… Construites pour « éviter » que l’Etat n’apparaisse – et avec lui, la division entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent – elles sont strictement égalitaires : tous « travaillent »  pour produire les biens nécessaires à la vie et rien de plus ; la satisfaction des besoins (pour la plupart les besoins énergétiques) est la finalité exclusive de l’activité de production, et détermine seule la quantité de temps qu’il faut y consacrer. Très peu d’heures quotidiennes suffisant pour cela, le reste du temps est disponible pour les fêtes, le jeu, l’oisiveté… Chacun est maître de son activité, personne ne produit au bénéfice d’un autre, il n y a donc pas à  proprement parler de « travail » ; le concept de travail, en effet, désigne avant tout une activité de production visant à satisfaire les besoins des autres. Ce que nous appelons travail est inséparable d’une société hiérarchisée, dans laquelle ceux qui détiennent le pouvoir commandent aux autres, qui se soumettent. Pour Clastres, c’est la domination qui est à l’origine du travail aliéné, c’est-à-dire en fait du travail tout court…

Un autre combat se dessine alors peut-être pour sortir des apories soulevées par le philosophe italien : refuser d’obéir, changer radicalement de mode de vie, repenser complètement la notion de besoin, s’affranchir enfin d’une morale qui valorise exclusivement le faire – dans le sens de produire – au détriment de l’« être »… Car il y a quand même une certitude : « on ne veut plus travailler » !

JAZZWRITER

Fulvio Caccia

Passing Moments
Michael Supnick
Roman
Altromondoeditore
Italia

Connaissez-vous la Gennet Record Company, Richmond, Indiana, Bix Beiderbecke, les flapper girls, le lindy hop, la shim sham ? Non ?! Ce sont pourtant les lieux, les personnages et les danses qui ont accompagné la légende du Jazz. Et c’est cette histoire passionnante que nous dévoile en italien Michael Supnick dans ce roman surprenant dont le titre, tiré sans doute d’une pièce de jazz, est déjà tout un programme : Passing moments. Tout commence par le plus banal des hasards : l’acquisition d’un vieux saxophone acheté sur Internet. Mais l’année de sa fabrication -1912- intrigue ce jazzman accompli, américain de naissance et italien d’adoption, qui a plus de 70 enregistrements à son compteur. Se pourrait-il que ce saxophone ait été le témoin de l’histoire du jazz ? Il n’en fallait pas plus pour allumer l’imagination de Supnick qui aussitôt s’enquiert du premier propriétaire de l’instrument. Les quelques éléments glanés lui suffisent pour brosser la trame d’une histoire qui se révèle par petites touches, comme un secret de famille. Et qui pour lever ce secret sinon un jeune garçon de huit ans dont la curiosité l’amène à découvrir dans le grenier de la maison un vieille malle obstinément fermée. Que contient-elle   et pourquoi la valise à ses côtes, remplie de robes de bal des années trente disparaît-elle aussitôt que Jimmy, c’est le nom du petit garçon, en parle à sa mère ? Nous sommes le 29 mars 1967 , à Richmond , Indiana, au cœur de la Bible Belt mais qui fut aussi un temps le cœur vibrant des Roaring Twenties : les années 20 américaines. Pour la raconter Supnick construira deux récits en parallèle : le premier est celle de l’histoire du jazz qui va de 1923 à la fin des années 60 ; le second part justement de cette période, celle de la redécouverte, jusqu’ à sa reconnaissance dans les années 80. Cette trame alternera et finira par se confondre comme les branches du caducée , le 13 mai 1980 dans un chapitre conclusif qui s’intitule justement « La réhabilitation ». Car cette entreprise est bien celle de la réhabilitation de la mémoire occultée où Jimmy découvrira la véritable histoire de son grand-père paternel, Boogie Windham, jazzman à ses heures, mais surtout de son grand oncle Windy, petit génie du saxophone et propriétaire de l’instrument.   C’est à travers lui, sa vie, ses espoirs mais aussi ses déconvenues que le narrateur va nous faire découvrir le jazz. Car Windy serait ce qu’on pourrait appeler « un petit maître » ; il aura joué avec les plus grands sans toutefois obtenir son moment de gloire ; moment qui lui sera volé… par un train dont le sifflet s’invite au beau milieu de son solo sur le point d’être gravé. Car le mythique studio d’enregistrement de Richmond se trouvait tout près de la gare de train, (directement connecté avec la Nouvelle Orléans par où remontaient le contingent de jazzmen noirs invités à se faire voir ailleurs par le nouveau maire d’alors). Et les prises d’enregistrement étaient calculées en fonction des horaires des trains.

Le train revient en boucle dans le roman. C’est l’aveugle instrument du destin. C’est lui qui tuera le meilleur ami de jeunesse de Windie dans un jeu aussi téméraire que stupide. C’est encore lui qui emportera la vie de Bonnie et de son partenaire de danse dans une collision frontale en 1941. Car Bunny, la grand-mère de Jimmy, est l’autre personnage de ce drame familial. C’est le personnage le plus attachant… et le plus énigmatique ; c’est elle qui détient la clef des mystères qui permettra au jeune garçon d’ouvrir la malle au secrets et d’y retrouver le mythique instrument. Car Bunny est une « flapper girl » autrement dit une femme libre, ante litteram. Elle aime le jazz, le swing et ses talents de danseuse, lui font croquer la vie à belles dents. C’est elle l’égérie du groupe ; les frères Windham en sont tous les deux amoureux (même si elle mariera le cadet) mais également Robert Ortiz, son partenaire de danse de dix ans son cadet qui périra avec elle dans l’accident de voiture ; trop pressé d participer à ces concours de danse qui fleurissent dans les dancing des USA et dont Sidney Pollock tirera un film fameux : They shoot horses, don’t they . Evidemment au cœur de la Bible Belt, cela fait mauvais genre. C’est pourquoi la famille s’empressera de refermer la malle à souvenirs.

Des années folles aux Golden eighties

La liberté dérangeante de ces années folles tant sur le plan de la création que des mœurs constitue le chiffre secret de cette Amérique qui découvre sa toute puissance créatrice et les angoisses qu’elle génère . La reconnaissance de cette période ne pouvait donc advenir qu’à une époque qui lui correspondait  : celle qu’ouvrent les années soixante et que concluent les Golden Eighties.   L’auteur qui fut un enfant de ces sixties y a mis beaucoup de ses souvenirs personnels en décrivant l’ambiance et le mode de vie de cette époque où le chrome des Chevrolet Impala rivalise avec les grands succès du rock qui emportent dans son raz de marée les grands manitous du jazz auxquels ils doivent tant. La mort de Louis Amstrong, en 1971 décrit avec beaucoup de délicatesse et d’affection, en constitue en quelque sort le nadir.

C’est la raison pour laquelle ce quatuor amoureux, tragiquement brisé par la collision de 1941, en évoque un autre immortalisé au cinéma en 1981 par Arthur Penn et qui porte lui aussi le titre d’une pièce de Jazz emblématique. C’est « Georgia » évidemment interprété par le grand Ray Charles. Et l’on se prend à rêver de ce qu’aurait pu faire de ce roman un cinéaste de la trempe d’un Penn car sa composition en une cinquantaine de courts chapitres, tous portant en titre un journée, sont autant de scènes de scénario de film. Bien sûr, on aurait un aimé un grain de folie, plus de jazz justement dans sa composition, plus de liberté et de profondeur dans ses personnages comme avaient pu su le faire en leur temps les écrivains de la Beat Generation. Mais l’auteur , en fondu de ce style de musique et dont c’est le premier roman, a sans doute voulu donner la préséance au Jazz lui-même ; ce qu’il fait avec une érudition époustouflante et une intuition étonnante de la médiologie, (cette discipline qui étudie l’effet des médias sur leur époque) qui n’aurait pas déplu à Marshall Macluhan. Mais il y a une autre vertu à cet texte qu’il me faut souligner en conclusion. En écrivant « testardamente » ce livre en italien, Supnick, qui est de langue anglaise, renonce à la facilité et rejoint sans le savoir, la cohorte grandissante des auteurs qui choisissent l’italien comme langue d’expression.  Cette traversée des langues qui est depuis toujours le fil rouge des diasporas et de la création demeure de façon têtue le signe de la transculture- Ce dont témoigne cette recension qui aurait due être écrite en italien.  Bienvenue au club !