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Y-a-t-il une dérive nationaliste aujourd’hui en France ? Quelques éléments pour une réflexion à développer

Sophie Jankélévitch et Giuseppe A. Samonà

Il y a plus de trois ans, le Théâtre de la Vieille Grille avait accueilli pour quatre soirées Le bal d’Irène, spectacle d’Andrea Murchio et Alessia Olivetti sur la vie d’Irène Némirovsky, alors représenté dans sa version française. Nous l’avions beaucoup aimé et nous en avions rendu compte dans un article sur la revue Altritaliani. C’est pourquoi, quand l’Ecole Suisse Internationale l’a accueilli à son tour en février dernier pour une soirée unique, en italien cette fois, nous y sommes allés volontiers, émus et curieux à l’idée de le revoir.

Revoir, ou voir ? En réalité, ce fut une découverte. Comme si avec la version italienne, et dans un contexte politique sur lequel nous reviendrons plus loin, le spectacle avait révélé d’autres niveaux de lecture, fait entendre d’autres échos, suscité de nouvelles émotions… Etait-ce seulement parce que la première fois, une partie de notre attention et de notre admiration avait été captée par la prouesse d’Alessia Olivetti, jouant avec une parfaite aisance dans une langue qui n’est pas la sienne et qu’elle avait apprise exprès en vue du spectacle ? Toujours est-il que ce soir-là nous avons apprécié l’écriture d’Andrea Murchio dans toute sa force, sa sobriété et son pouvoir d’évocation. Grâce à une excellente mise en scène et à l’intensité d’Alessia Olivetti se réalise la fusion entre la comédienne, le personnage créé par le texte et le personnage réel, historique, Irène Némirovsky elle-même.

Mais s’il nous est venu le désir d’en reparler aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour souligner une fois encore les qualités de ce spectacle… Un « détail » nous a frappés, qui résonne, de manière troublante, avec notre actualité. Paris, seconde moitié des années 30: Irène est en train de lire Gringoire, dont le public peut voir le titre qui s’étale en première page, chassez les étrangers (la phrase revient par la suite). Comme on sait, ce journal politique, littéraire et satirique, dès le début des années 30, alimente la xénophobie qui ne fera que croître par la suite en France. La haine des étrangers se conjugue avec une violente campagne antisémite: le complotisme en vogue à cette époque reproche aux Juifs de vouloir la guerre, de propager les idées communistes ou à l’inverse d’accumuler la richesse au détriment du peuple, de favoriser l’immigration génératrice de désordres. Nous ne savons que trop à quelle tragédie ce délire a conduit l’Europe (Gringoire a aussi publié de nombreux récits d’Irène Némirovsky, les derniers sous un pseudonyme: mais cela ne l’a pas protégée de la déportation et de la mort, et lui a même valu, auprès de ses détracteurs, l’absurde et injuste étiquette de  « Juive qui hait les Juifs »)

Les auteurs auraient-ils changé quelque chose au spectacle, ajouté un détail absent de la version en français ? Hélas, non… C’est la montée en puissance du Front National et des idées racistes et xénophobes qu’il véhicule, en cette période pré-électorale, qui donne évidemment au spectacle un relief particulier, le place sous un éclairage nouveau. Tandis que l’histoire d’Irène s’achemine implacablement vers la tragique fin que l’on sait, on a presque l’impression que ce qui se déroule sur la scène pourrait nous attendre dehors, à la sortie du spectacle : aujourd’hui, dans le contexte politique de la France (mais aussi d’autres pays euopéens), le récit écrit par Andrea Murchio et joué par Alessia Olivetti de manière si convaincante fonctionne aussi comme un avertissement, un appel à la vigilance.

Bien sûr, la France de 2017 n’est pas celle des années 30. Il ne s’agit pas de comparer, mais plutôt de réfléchir ‒ et, encore une fois, ce spectacle nous y invite fortement ‒ au danger qui nous menace ici, à la veille de l’élection d’un nouveau président, en remettant en perspective les thématiques inquiétantes qui reviennent quotidiennement dans le débat français. La « grandeur de la France » est un leit-motiv récurrent dans nombre de discours politiques ; depuis des mois nous entendons parler de la nation qui doit réaffirmer son autorité face aux diktats de l’Europe ; d’une « identité » qui serait menacée par la présence d’un nombre toujours croissant de « migrants », de demandeurs d’asile, de réfugiés, en un mot d’étrangers… Même lorsqu’elle se présente sous les dehors apparemment plus positifs d’ « identité heureuse » ouverte sur le monde, cette notion fantasmatique ressortit toujours à la même rhétorique, maintenant une frontière entre « nous » et « les autres », ceux qui viennent d’ailleurs… On peut aussi mentionner le succès rencontré dans l’opinion par les théories complotistes, la violence des attaques contre la presse, le populisme pénal (et pas seulement pénal), et encore bien d’autres signes alarmants d’une fascisation de l’opinion en France. Mais surtout, s’il faut parler de la toute proche échéance électorale, le plus inquiétant est à nos yeux l’aveuglement qui amène une partie des citoyens de ce pays à exclure l’éventualité d’une victoire de Marine Le Pen, dont la France selon eux, serait protégée par son histoire même : la Révolution de 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les « valeurs » de la République… Cet aveuglement nous semble résulter entre autres choses d’une difficulté, voire d’une incapacité de la France à assumer son passé et à regarder en face sa propre histoire, son histoire réelle, avec ses épisodes les plus sombres, au lieu d’en invoquer toujours les mêmes pages glorieuses, comme si elles pouvaient jouer le rôle d’un antidote au fascisme. Le bal d’Irène fait précisément resurgir une de ces zones d’ombre : les années 30, marquées, entre autres, par la jonction de la xénophobie et d’un antisémitisme déjà bien ancré… Depuis lors, d’autres épisodes ont eu lieu, qui certes ternissent l’image du pays des Droits de l’homme. Mais le problème n’est pas tant qu’ils aient eu lieu ; il est plutôt dans la dénégation ou la méconnaissance dont ils ont été, et sont encore l’objet dans l’opinion publique ‒ pour certains d’entre eux du moins (par exemple le rôle exact de la France dans le génocide au Rwanda). Ainsi, il aura fallu des années pour qu’on cesse de considérer Vichy comme une parenthèse et de parler des « événements » d’Algérie, comme s’il ne s’était pas agi d’une guerre coloniale menée par la France pour maintenir l’Algérie sous son autorité… Or cette difficulté à assumer le passé, cette tendance au déni empêchent de comprendre comment le vote lepéniste, loin de se réduire à une protestation contre la crise sociale et économique (qui bien sûr l’encourage…), se nourrit d’idées fascistes qui ont pris profondément racine au cours de l’histoire. En ce sens, la défaite de Marine le Pen à la présidentielle serait certes un grand soulagement, et bien sûr nous la souhaitons, mais elle ne manquerait sans doute pas d’apporter de l’eau au moulin de ceux qui, explicitement ou implicitement, s’obstinent à croire la France à l’abri « par nature » du fascisme ; le travail de mémoire qui reste à faire sur de nombreux pans de l’histoire récente ne s’en trouverait pas favorisé et la « lepénisation » des esprits, processus lent et engagé depuis des décennies, ne serait pas pour autant enrayée. En réalité le danger déborde largement l’enjeu électoral. Danger qui d’ailleurs plane sur toute l’Europe (pour ne pas parler des Etats-Unis), à l’exception de l’Espagne et du Portugal ; la France n’est pas le seul pays menacé par la dérive fasciste, même si elle a le triste privilège (et ce n’est peut-être pas un hasard) d’avoir le parti d’extrême droite le plus puissant, au niveau européen…  

Cependant, loin de la politique officielle et au-delà (ou en deçà) de la nécessaire recherche des solutions économiques, sociales et institutionnelles permettant de sortir de la crise, il existe aussi – en France et dans d’autres pays d’Europe – de nombreuses initiatives, citoyennes, associatives ou simplement individuelles pour aider et accueillir avec confiance ceux qui arrivent, les considérer comme une ressource plutôt que comme un poids, et voir dans cette diversité de langues, de cultures, de religions, de parcours de vie, une chance  plutôt qu’une menace. Ces initiatives sont révélatrices des forces qui s’opposent à la culture de la haine et au nationalisme agressif propagés par le parti lepéniste, et même par certains secteurs radicaux de la droite dite républicaine. En ce sens, il faut remercier l’Ecole Suisse Internationale d’avoir ouvert ses portes, même pour un soir, à Andrea Murchio et Alessia Olivetti. Car le théâtre, lorsqu’il donne à penser, est aussi un moyen de lutte.

 

 

Is Little Italy still a «home-away-from-home»?

Romeo Fratti

 Introducing this issue dealing with cultural and ethnic tensions between Italian and Chinese communities, historian Philip F. Napoli gives a first pragmatic approach in his essay Little Italy: Resisting the Asian invasion, 1965-1995: according to Napoli, Manhattan’s Little Italy is many things at present, but it is not an ethnic Italian community[1]. It goes without saying that as an urban ethnic enclave Manhattan Little Italy has indeed vanished, in the path of an expanding Chinatown. But this urban and sociologic passage did not come without effort to try to keep an Italian identity.

In the sixties, Italians and Chinese coexisted side by side along Canal Street, which worked as an informal barrier between both enclaves. But since 1965 Chinatown started extending its territory to north of Canal Street, Italian-Americans’ fear of being squeezed out rose and they began expressing a need to preserve the exclusive ethnic character of their borough, which for several decades had represented – to repeat what chairman of the New York Planning Commission Victor Marrero said – a home-away-from-home: To many New Yorkers, Little Italy is a home-away-from-home. To thousands of visitors from miles around, it is a place to sample special flavors… It is a magnetic regional asset and one of the City’s most vital neighborhoods. Shaped by generations of New Yorkers, it is a critical part of our urban heritage.[2]

The Italian-American reaction can be most easily identified by the organizations launched in the sixties and the seventies to claim for some measures of cultural and political recognition of the Italian footprint. The Congress of Italian-American organizations, founded in 1965, focused on issues linked to the social services needs of Italian Americans. The American-Italian Historical Association was founded in 1966 and declared in its articles of incorporation to be concentrated on the collection, preservation, development and popularization[3] of materials related to the Italian-American experience in the United States and in Canada. The Italian-American Civil Rights League was created in 1970 and was devoted to stamp out discrimination against Italian-Americans; it was particularly focused on negative media portrayals of the community. The Italian-American Coalition, also founded in 1970, was comprised of 25 fraternal, civic, labor, professional and social organizations, which also tackled discrimination against Italian-Americans. But we should examine the crucial role played by a certain association in order to give Little Italy a new boost.

The pivotal role of LIRA in building today’s Little Italy

Aiming to solve both the decline of the area and the expansion of Chinatown, some associations composed of Little Italy residents were formed to keep an “Italian spirit” in the heart of Manhattan. To give the most meaningful example, in early 1974 the Little Italy Restoration Association (LIRA) was inaugurated. Its aim was clearly to trigger a cultural reaction against the risk of Little Italy dilution. One of LIRA’s first ideas involved the implementation of San Gennaro feast in Little Italy – a key point we will insist on in the second part – to help the revival of an Italian-American community gathering: we ought to bear in mind that San Gennaro feast is still today one of Little Italy’s largest sources of interest and income.

The association was first and foremost oriented towards fighting against the growing infiltration of other nationalities[4]. Its plan for restoration was meant for attacking the neighborhood’s growing decay and the perceived loss of ethnic population[5].

In February 1977, with the support of the New York Planning Commission, LIRA launched a “Risorgimento”[6] Plan to revitalize the core of Little Italy. The purpose of this plan was to identify, preserve and enhance the enclave’s special qualities, so it can remain vital and viable.[7] The plan included – amongst others initiatives – the designation of a Little Italy Special District and several proposals to revitalize Mulberry Street. In the wake of LIRA’s “Risorgimento” Plan, the New York Planning Commission produced a document which set up the premises for the future development of the district. This document put forward seven key points focusing on the specific protective goal of the area’s Italian identity. The targets of the document included the preservation of the character of the community, the emphasizing of the commercial character of the whole area, the focus on pedestrian traffic, the rehabilitation of existing buildings and the providing of green spaces.[8]

Regarding administrative division, it was the New York Planning Commission that officially denominated the Italian-American neighborhood as “Little Italy”. As is shown on the map[9] below, the Commission additionally traced Little Italy Special District official boundaries for the area, but it did so while completely disregarding the demographic composition of the community:

The Little Italy Special District therefore consisted of the area between Canal Street to the south, the Bowery to the east, Bleecker Street to the north and Baxter, Center and Lafayette Streets to the west. From then onwards, the district included four sections: The Houston Street Corridor, The Bowery, Canal and Kenmare Corridor, and The Mulberry Street Regional Spine, itself part of the larger Preservation Area.

But above all, LIRA and the Commission concentrated upon preserving the Little Italy cultural and commercial core, situated in the already mentioned portion of Mulberry Street between Canal and Broome Streets. The plan concentrated on “designing” a street atmosphere, charged with Italian ethnic identity. The preservation efforts began to yield results soon after the publicizing of the “Risorgimento” Plan: between 1975 and 1981, 15 new restaurants opened on Mulberry Street, while others were renovated.[10] However, as we will see in the following strands of analysis, these initiatives didn’t manage to slow down an irreversible process.

 Little Italy and Chinatown: A requisite cooperation?

 In order to examine what we aim to discuss soon, if we look at this 1970s photograph below[11] we will notice that, ironically, a Chinese Laundromat is exactly next door to the offices of the LIRA. This photograph alone shows the limits of the battle against cross-fertilization.

In 2009, as a result of this unavoidable Chinese-Italian cross-fertilization and due to the mixing of both boroughs, Little Italy and Chinatown were listed in a single historic district on the National Register of Historic Places. This decision is the achievement of a several-year work led by the “Two Bridges Neighborhood Council”. Since the fifties, this association has been fighting to preserve and promote the heritage worth as well as the cultural memory of both Little Italy and Chinatown[12]. Amongst the overarching arguments endorsing this valorization project was the coexistence of two ethnic communities that had been living in close proximity since the end of the 19th century. On the other hand, the “Two Bridges Neighborhood Council” wished to point out that these two urban enclaves were ranked among the most populated immigrant communities in New York and had actively participated to the New Yorker immigration history: Chinese-American and Italian-American ethnic heritage and social history, particularly in association with the history of immigration in America.[13]

In 2010, in order to celebrate the two boroughs federal registration, a cultural events day called East meets West was organized. It was located on what is still today considered as the borderline between Little Italy and Chinatown: on that day, a small parade performed Marco Polo travelling in China, as the symbol of a first meeting between two different worlds that had to be inclusive and cooperative, even within the framework of an urban area. Pictured below[14] is the panel of the East meets West 2nd edition, which took place in 2011. East meets West attracts hundreds of people, essentially tourists and “suburban Saturday Italians”[15]. But does this manner of collaborating from a cultural standpoint reflect an economic cooperation?

In the present day, remnants of old ethnic tensions still exist. Anthony Luna, owner of Luna restaurant on 115, Mulberry Street told the New York Times – in an article reported by Philip F. Napoli – that a Chinese buyer had made him a several million dollar offer on property he owned in the area, but he decided to sell it to someone he knew instead. We stick together, he said. We Italians don’t want to sell anymore to the Chinese. We want to keep it Little Italy.[16] Anne Compoccia, leader of the Little Italy Chamber of Commerce, insists that Little Italy’s old charm and its inhabitants’ determination to stay put, will enable this borough-turned-tourist-attraction to survive. We’re stemming the tide, she says. Even if it’s down to just ten blocks, we’re going to preserve it.[17]

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[1] Philip F. Napoli’s essay, quoted by Jerome Krase in Seeing Cities Change: Local Culture and Class, Op. cit., p. 76.

[2] Victor Marrero, Chairman of the New York Planning Commission, quoted by Bernard Debarbieux in « Comment être « italien » à Little Italy? », Via@ – Revue internationale interdisciplinaire de tourisme, 16 mars 2012, p. 13.

[3] Philip F. Napoli, Op. cit., p. 20.

[4] Goals being set by the LIRA, quoted by Bogdana Simina Frunza, Op. cit., p. 27.

[5] Ibidem, p. 28.

[6] “Risorgimento” means “revival” in Italian.

[7] Goal being set by the “Risorgimento” plan, Ibidem, p. 28.

[8] Ibidem.

[9] Little Italy Special District Plan, disclosed by Bogdana Simina Frunza, Ibidem, p. 30.

[10] Ibidem, p. 29.

[11] Picture taken from the website www.allposters.com: http://www.allposters.com/-sp/A-Chinese-Laundromat-is-Seen-Next-Door-to-the-Offices-of-the-Little-Italy-Restoration-Association-Posters_i4060787_.htm

[12] Bernard Debarbieux, Op. cit., p. 8.

[13] Ibidem, p. 9.

[14] Picture taken from the website www.hellohailey.com: http://www.hellohailey.com/portfolio/east-meets-west-parade-poster/

[15] Sam Roberts, Op. cit.

[16] Philip F. Napoli, Op. cit., p. 29.

[17] Ibidem.

Qu’est-ce que punir aujourd’hui?

Sophie Jankélévitch

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A propos du livre de Didier Fassin, Punir: Une passion contemporaine, Paris, Seuil, 2017

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Crime et châtiment: le titre du célèbre roman de Dostoïevski aurait aussi bien pu être celui du livre publié par Didier Fassin en janvier dernier, Punir, une passion contemporaine. L’auteur reprend d’ailleurs à l’écrivain russe le terme de châtiment et en revendique pleinement la connotation littéraire; ce choix lexical, comme il s’en explique dans l’avant-propos de l’ouvrage, permet de prendre de la distance aussi bien par rapport au sens commun que par rapport à la pensée juridique. Les réflexions de D. Fassin sur la « passion de punir » ont en effet une portée philosophique, anthropologique et politique  bien plus large, même si elles s’appuient aussi sur la théorie juridique.

Le livre s’articule autour de trois questions, évidemment inséparables les unes des autres, dont chacune fait l’objet d’un chapitre: qu’est-ce que punir? Pourquoi punit-on? Qui punit-on? Chaque question donne lieu au réexamen d’un certain nombre d’évidences que l’opinion commune, mais aussi la philosophie morale et la pensée juridique tiennent pour acquises. Se dessine ainsi une théorie critique du châtiment dont l’évolution des sociétés occidentales, en particulier française et nord-américaine – accroissement de la répression, violences policières, contrôles au faciès, populisme pénal – montre à la fois la nécessité et l’actualité. C’est en croisant une approche généalogique, dans le sillage de Nietzsche, avec une approche ethnographique fondée sur des enquêtes menées principalement en France, dans des maisons d’arrêt et dans des tribunaux, que Didier Fassin, regardant le monde social avec une « propension à l’étonnement », construit cette théorie critique. Nous prenons ainsi la mesure de l’abîme qui sépare ce qui est de ce qui devrait être. Mais il ne s’agit pas seulement de constater cet écart, dont on pouvait au demeurant se douter; le livre interroge les fondements mêmes de l’acte de punir, pour montrer que notre notion du châtiment n’a rien d’éternel ni d’universel. Si la transgression des normes est un fait qui s’observe à toute époque et dans toute société, si la criminalité – au-delà de la variabilité dans le temps et dans l’espace des actes qualifiés de criminels – est en elle-même un phénomène normal, comme le disait Durkheim, les réponses qu’on lui apporte sont extrêmement diverses.

Se libérer des fausses évidences relatives au monde social n’est pas chose facile, tant sont puissants les sentiments qui nous attachent à certaines croyances, particulièrement quand il est question de morale et de droit. Parmi ces croyances, celle qui concerne la relation entre « crime » et « châtiment », semble remarquablement tenace. Partant de la caractérisation du châtiment proposée par le juriste britannique H.L.A. Hart, Didier Fassin montre que sur les cinq critères énoncés, quatre sont invalidés par l’examen empirique. L’observation des faits nous apprend ainsi, entre autres, qu’entre punition et vengeance la frontière est souvent poreuse, que le châtiment n’est pas toujours administré par qui détient l’autorité légale pour le faire, et qu’il ne sanctionne pas nécessairement un crime, ou, pour le dire autrement et plus brutalement, qu’on peut très bien être puni sans avoir commis une infraction. Le châtiment de l’innocent est en effet une pratique courante. Il n’y a donc pas de relation nécessaire entre crime et châtiment. Un seul critère résiste finalement à l’épreuve empirique: le châtiment implique une souffrance infligée à l’auteur de l’infraction. C’est ici qu’est mise en œuvre la démarche généalogique. L’auteur reprend le questionnement de Nietzsche dans la Généalogie de la morale pour comprendre d’où vient l’idée que punir, c’est essentiellement faire souffrir. L’analyse, à laquelle l’ethnologie vient apporter son appui, fait apparaître l’équation entre punition et souffrance comme l’aboutissement d’une longue évolution. Là encore, les fausses évidences sont déconstruites. On est habitué à considérer l’auteur d’une infraction comme coupable d’une faute; à nos yeux, justice et morale exigent qu’il en soit puni par la douleur du châtiment administré. Mais il n’en a pas toujours été ainsi: sous l’influence de la religion chrétienne, cette économie morale du châtiment s’est peu à peu substituée, dans les sociétés occidentales, à l’ancienne économie de l’échange, dans laquelle l’agent ayant commis un acte répréhensible devait remettre les choses en l’état par le paiement d’une dette. On peut, avec Claude Lefort, voir dans cette logique de la faute la subsistance d’un élément théologique dans la pensée juridique; toujours est-il que le problème posé par cette place centrale de la souffrance dans la punition telle qu’on la conçoit aujourd’hui amène à se demander pourquoi on punit.

Deux grandes théories de la justification peuvent être distinguées. La conception utilitariste regarde vers l’avenir, la conception rétributiviste vers le passé. La première ne veut considérer le châtiment que sous l’angle de ses effets prévisibles sur la société, le but étant la prévention; pour la seconde, d’inspiration kantienne, le châtiment se justifie exclusivement par l’acte commis, qui doit être en quelque sorte expié: son auteur doit souffrir pour que justice soit rendue. Le châtiment doit être administré selon un principe d’égalité par rapport à l’acte. Ces deux théories ont en commun de légitimer l’acte de punir. L’observation des cas réels montre qu’elles se chevauchent souvent; mais surtout, elles n’épuisent pas les raisons pour lesquelles les sanctions sont appliquées. Pourquoi? Parce que l’acte de punir a une dimension passionnelle dont ni la pensée calculatrice de l’utilitarisme, ni l’éthique du rétributivisme ne peuvent rendre compte. La mise à jour de cet aspect du châtiment est l’un des intérêts majeurs du livre, dont elle inspire d’ailleurs le titre. Qu’il s’agisse de policiers procédant à des interpellations dans la rue, de juges ou de surveillants de prison, en France ou aux Etats-Unis (qui sont un cas-limite, précise Fassin), les exemples de brutalité, de cruauté gratuite, sont multiples; les scènes relatées dans l’ouvrage illustrent la jouissance éprouvée à abuser d’un pouvoir, à intimider, à humilier, ou, comme dit Nietzsche cité à nouveau par l’auteur, « la volupté de faire le mal pour le plaisir de faire le mal ». Les récentes violences policières en France en apportent une confirmation supplémentaire, s’il en était besoin. Plus généralement, si l’on sort du domaine exploré par ce livre pour se tourner vers d’autres univers n’entrant pas dans le cadre de l’enquête, comme la famille ou l’école (mais aussi les lieux de travail, l’hôpital ou les institutions dédiées aux personnes âgées ou handicapées), on peut aisément vérifier la justesse de la remarque de Nietzsche. La littérature du XIXe et du début du XXe siècle abonde en descriptions de ces univers familiaux ou scolaires dans lesquels le souci éducatif, souvent associé à un désir de redressement, justifie le recours aux punitions les plus sévères (on peut penser par exemple à la Comtesse de Ségur, à Dickens, et bien d’autres encore…). Ce sont en tout cas des terrains privilégiés pour observer les manifestations du plaisir de faire mal; la « part obscure » (et toujours déniée) du châtiment s’y donne à voir avec éclat. Il est vrai qu’aujourd’hui de nombreux Etats interdisent les châtiments corporels dans les établissements scolaires; mais bien qu’en France, depuis le XIXe siècle, circulaires et règlements n’aient pas cessé de rappeler aux enseignants la nécessité de proscrire toute punition non seulement physique, mais aussi vexatoire ou dégradante, là encore, la réalité déborde la légalité et les trois questions qui structurent la réflexion de Didier Fassin prendraient tout leur sens dans une étude de la punition scolaire aujourd’hui.

Dans la troisième et dernière partie du livre, la théorie critique du châtiment fait porter le doute sur la justice de la justice. L’examen empirique confirme toujours que la propension à punir ne dépend pas de l’évolution de la criminalité et qu’une sévérité accrue du système pénal renforce les inégalités, rendant ce système encore plus injuste. « Les lois sont faites par des gens auxquels elles ne sont pas destinées, mais pour être appliquées à ceux qui ne les ont pas faites », comme le dit Michel Foucault dans son cours sur la « société punitive ». En effet, les statistiques de la criminalité aux Etats-Unis et les études menées sur la population carcérale dans ce pays, comme les enquêtes conduites en France par l’auteur lui-même, convergent pour mettre en lumière « le décalage entre l’idéal de peine juste qu’on affirme et la réalité de l’inégale distribution des peines qu’on refuse de voir ». L’analyse a un double objet : l’inégalité dans la distribution des châtiments, mais aussi le déni dont fait l’objet cette inégalité et les effets qui en résultent. Entre la hiérarchie des infractions et celle des peines vient s’en interposer une troisième, celle des auteurs des infractions, de sorte que le châtiment, au lieu d’être déterminé par le degré de gravité des actes commis, dépend de ceux qui les ont commis : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la Cour vous rendront blanc ou noir », comme le dit si justement La Fontaine dans la morale de sa fable Les animaux malades de la peste, dont la portée ne se limite pas ‒ loin de là ‒ aux sociétés occidentales contemporaines. Il fonctionne de manière à constituer des catégories d’actes répréhensibles et de sujets punissables a priori appartenant aux couches les plus fragilisées de la population, et qui se trouvent ainsi condamnés d’abord parce qu’ils sont condamnables. Les cas étudiés par Didier Fassin permettent d’éclairer le processus de prise de décision des juges : ceux-ci, aveugles aux conditions sociales dans lesquelles se commettent les infractions, ignorants du contexte dans lequel vivent les accusés, jugent en fonction de ce qu’ils pensent que sont ces derniers à la lumière de leurs milieux d’origine et des compétences sociales et langagières manifestées lors des audiences. La méconnaissance du rôle des inégalités sociales dans la production des infractions s’accompagne de l’illusion de l’impartialité des juges ; ou encore, elle se double d’une autre méconnaissance, celles du rôle de ces mêmes inégalités et du poids des déterminations subjectives dans les jugements portés par l’autorité judiciaire On est ici renvoyé à deux grands principes de la pensée juridique moderne, la responsabilité ‒ au triple sens moral, psychologique et philosophique ‒ qui exclut toute prise en considération des conditions sociales dans lesquelles se commettent les infractions, et l’individualisation, qui singularise les cas et accentue ainsi les inégalités dans les jugements rendus et les décisions prises.

Pour conclure, il faut souligner la clarté du positionnement de l’auteur. Mettre à jour les inégalités sociales dans le système judiciaire et dans les verdicts des magistrats, prendre en compte les conditions d’existence réelles des accusés et s’efforcer d’analyser les actes de délinquance à partir du contexte dans lequel ils ont été commis, c’est seulement se donner les moyens de concevoir ce qui doit être fait de manière plus efficace et de rendre la justice plus équitable. Cela ne conduit pas à légitimer les illégalismes ou à mépriser le désir de sécurité des citoyens. Didier Fassin, rejoignant sur ce point Bernard Lahire[1] dans son dernier ouvrage, nous rappelle que comprendre n’est pas justifier, ni diffuser une « culture de l’excuse », pour reprendre la formule affectionnée par les adversaires des sciences sociales.

[1] Pour la sociologie, Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », Paris, La Découverte, janvier 2016

Embarracismes, l’ironie pour lutter contre le racisme ordinaire

 Qu’est-ce que l’emEmbarracismesbarracime ?  C’est le racisme  qui s’ignore et que tout un chacun peut pratiquer  à son corps défendant. L’enjeu consistera donc à le dévoiler. Pour retourner les propos, pour ne pas dire la bêtise abyssale de ceux qui le profèrent et les plonger dans l’embarras, rien de tel qu’une petite piqûre d’ironie. C’est le remède du bon docteur Kossi Komma-Ebri, médecin de son état et… écrivain italien, venu en faire une éclatante démonstration le 3 mars dernier à la librairie Saint-Paul  à Paris avec Giovanna-Paola Vergari, sa traductrice .  

Publié par  les éditions Laborintus de Lille et  préfacé par Cécile Kyenge, ex-ministre italien pour l’intégration, ce petit recueil a obtenu un énorme succès  lors de sa publication en Italie il y a dix ans.  On y trouve une soixantaine de situations embarrassantes puisées à même l’expérience personnelle de l’auteur.

Le sourire qui  conclut chacun des courts chapitres, autant de manifestations du flagrant racisme quotidien, c’est le sourire de l’ironie. « Il s’agit de déconstruire les mots par les mots. » Répondre à l’insulte par l’insulte, ne sert qu’à refermer l’embarraciste dans son déni , explique l’auteur  d’origine togolaise. Au contraire le rire fait lumière et permet d’ouvrir un espace où je peux m’introduire. »

Avec une bonne humeur communicative, l’écrivain d’origine togolaise revisite le long chemin des noirs pour  l’émancipation. On retrouve là Fanon, Memmi mais aussi Senghor  et l’éloge de la négritude.  Car il s’agit de retourner le complexe  d’infériorité que le colonisé a fini par imposer en affirmation. « Les gens ne sont pas préparés à la différence, observe le médecin. Pourtant notre  différence, c’est notre unicité. » 

Comment être  différent  tout en étant  égal  aux autres en droit ?  On retrouve l’essentiel du combat pour la diversité culturelle  aujourd’hui.  Cependant, cette reconnaissance  est plus en plus menacée aujourd’hui, admet cet écrivain qui fait partie de l’importante mouvance des écrivains migrants réunis autour de la revue El Ghibli.  Aujourd’hui je ne pourrai plus écrire ce  genre de livre. L’élection de Trump a dédouané le racisme ordinaire et banalisé leurs discours. Que faire ?

Réagir. Refuser la fatalité de cette situation et retrouver la puissance des mots  par l’ironie.  C’est la leçon de ce petit bouquin qui en vaut bien des gros. Une belle initiative pour lutter contre les discriminations dans le cadre ce cette semaine qui lui sera bientôt consacré

Les yeux d’Inana : des femmes contre la guerre

 

Inana

Qui aurait cru que des voix si différentes des extrémismes puissent se faire entendre dans un pays déchiré depuis si longtemps par la guerre et le djihadisme comme l’Irak. C’est pourtant le pari relevé, et avec quelle maestria, par Les yeux d’Inana, l’anthologie des auteures irakiennes établie par Amal Ibrahim-Al-Nusairi et Birgit Svensson et traduit par Antoine Jockey. Ce recueil, publié par l’allemand Hans Schiler, regroupe une vingtaine d’entre elles. C’est inédit en Irak où la première édition en arabe a été rapidement épuisée. Que nous disent ces voix familières se déployant dans un éventail de formes fort diverses allant du bref tableau théâtral à la courte nouvelle en passant par tes les registres poétiques ? Le paysage qui se dessine est certes sous tendu par la violence mais ce n’est pas celle qui nous vient à l’esprit, au premier chef. Car, comme le dit Samarkand al-Djabira, l’une des contributrices, « les femmes écrivent de l’intérieur vers l’extérieur », à la différence des hommes qui font précisément l’inverse. Cette observation bienvenue nous permet de comprendre pourquoi la violence présente dans ces textes est plutôt celle qui est vécue au quotidien à l’intérieur de la famille. Un bel exemple en est donné par al-Djabira elle-me qui rend hommage à « Badriyya ». Cette femme, une voisine de la rue, battue et brûlée vive par son forcené de mari, aura encore le courage de crier à ses enfants, dans les flammes qui la ravagent : «Dites à la hajja’ de verser le parfum sur ma tombe. Car, vivante, je n’ai eu droit à rien. »

Le parfum est un motif qui revient dans la nouvelle de Azhar Ali Hussein mais dans un tout autre registre. L’écrivaine n’hésite pas à se mettre à place d’un homme pour comprendre son désir, son fantasme et finalement sa frustration, combustible de toutes les violences. « Tout ce qui m’occupera l’esprit sera mon désir pour un corps qui se déhanche devant moi avec la malédiction de la féminité interdite ». Une démarche qui n’est pas très éloignée de celle d’une Nancy Huston  ou encore celle d’Isabelle Minière en France. Cette modernité on le retrouve également dans les poèmes de facture plus formelle, presque des maximes de Gharam al-Rabi’i. Écoutez sa voix dans Images des restes d’une mémoire. « Les fenêtres se réjouissent du malheur du vent. Elles ne doivent pas oublier qu’elles sont de verre » ou encore : «Ils essorent la nuit pour les dépouiller des mots arrogants qui s’essoufflent à force de tourner autour des grappes du silence ».

de gauche à droite : Thierry Vergon, Almbassade de France en Irak, Birgit Svensson, , Gharam al-Rabi’i, le traducteur Rasha Fadel et Sylvestre Clancier , président du Pen Club

de gauche à droite : Thierry Vergon, Ambassade de France en Irak, Birgit Svensson, Gharam al-Rabi’i, le traducteur,  Rasha Fadel et Sylvestre Clancier, président du Pen Club  (photo Laurence Paton)

 

Invitée du PEN Club France mardi le 7 mars dernier, elle a plaidé pour que la littérature puisse être le lieu de rassemblement des femmes et des hommes de bonne volonté afin que triomphe l’amour et les valeurs qui lui sont rattachées. Sa consœur Rasha Fadel qui dut s’enfuir de Tikrit quand Daesh a envahi sa ville natale, ne dit pas autre chose. « Ceux qui écrivent ont une responsabilité à l’égard des autres pour éviter que la violence ne s’abatte sur eux » . L’illustre «  histoire d’une nation moderne » de Rihab al-Hindi  qui narre la froide exécution d’un journaliste.

Birgit Svensson, journaliste allemande, a expliqué dans un très bon français, l’origine du projet et le raison pour laquelle le nom d’Inana avait été retenue. Première divinité sumérienne et déesse d’amour et de la guerre, elle était la plus appropriée pour symboliser cette formidable initiative qui a réuni l’Institut Goethe, la fondation Al-Noor, l’Ambassade de France en Irak et l’Institut français. Ce genre de collaboration est un bel exemple de ce que l’Europe peut faire de mieux pour accompagner l’expression de la diversité culturelle, inhérente à toute culture. Tout un symbole en cette journée internationale des droits de la femme.