Category Archives: Urbania

JAZZWRITER

Fulvio Caccia

Passing Moments
Michael Supnick
Roman
Altromondoeditore
Italia

Connaissez-vous la Gennet Record Company, Richmond, Indiana, Bix Beiderbecke, les flapper girls, le lindy hop, la shim sham ? Non ?! Ce sont pourtant les lieux, les personnages et les danses qui ont accompagné la légende du Jazz. Et c’est cette histoire passionnante que nous dévoile en italien Michael Supnick dans ce roman surprenant dont le titre, tiré sans doute d’une pièce de jazz, est déjà tout un programme : Passing moments. Tout commence par le plus banal des hasards : l’acquisition d’un vieux saxophone acheté sur Internet. Mais l’année de sa fabrication -1912- intrigue ce jazzman accompli, américain de naissance et italien d’adoption, qui a plus de 70 enregistrements à son compteur. Se pourrait-il que ce saxophone ait été le témoin de l’histoire du jazz ? Il n’en fallait pas plus pour allumer l’imagination de Supnick qui aussitôt s’enquiert du premier propriétaire de l’instrument. Les quelques éléments glanés lui suffisent pour brosser la trame d’une histoire qui se révèle par petites touches, comme un secret de famille. Et qui pour lever ce secret sinon un jeune garçon de huit ans dont la curiosité l’amène à découvrir dans le grenier de la maison un vieille malle obstinément fermée. Que contient-elle   et pourquoi la valise à ses côtes, remplie de robes de bal des années trente disparaît-elle aussitôt que Jimmy, c’est le nom du petit garçon, en parle à sa mère ? Nous sommes le 29 mars 1967 , à Richmond , Indiana, au cœur de la Bible Belt mais qui fut aussi un temps le cœur vibrant des Roaring Twenties : les années 20 américaines. Pour la raconter Supnick construira deux récits en parallèle : le premier est celle de l’histoire du jazz qui va de 1923 à la fin des années 60 ; le second part justement de cette période, celle de la redécouverte, jusqu’ à sa reconnaissance dans les années 80. Cette trame alternera et finira par se confondre comme les branches du caducée , le 13 mai 1980 dans un chapitre conclusif qui s’intitule justement « La réhabilitation ». Car cette entreprise est bien celle de la réhabilitation de la mémoire occultée où Jimmy découvrira la véritable histoire de son grand-père paternel, Boogie Windham, jazzman à ses heures, mais surtout de son grand oncle Windy, petit génie du saxophone et propriétaire de l’instrument.   C’est à travers lui, sa vie, ses espoirs mais aussi ses déconvenues que le narrateur va nous faire découvrir le jazz. Car Windy serait ce qu’on pourrait appeler « un petit maître » ; il aura joué avec les plus grands sans toutefois obtenir son moment de gloire ; moment qui lui sera volé… par un train dont le sifflet s’invite au beau milieu de son solo sur le point d’être gravé. Car le mythique studio d’enregistrement de Richmond se trouvait tout près de la gare de train, (directement connecté avec la Nouvelle Orléans par où remontaient le contingent de jazzmen noirs invités à se faire voir ailleurs par le nouveau maire d’alors). Et les prises d’enregistrement étaient calculées en fonction des horaires des trains.

Le train revient en boucle dans le roman. C’est l’aveugle instrument du destin. C’est lui qui tuera le meilleur ami de jeunesse de Windie dans un jeu aussi téméraire que stupide. C’est encore lui qui emportera la vie de Bonnie et de son partenaire de danse dans une collision frontale en 1941. Car Bunny, la grand-mère de Jimmy, est l’autre personnage de ce drame familial. C’est le personnage le plus attachant… et le plus énigmatique ; c’est elle qui détient la clef des mystères qui permettra au jeune garçon d’ouvrir la malle au secrets et d’y retrouver le mythique instrument. Car Bunny est une « flapper girl » autrement dit une femme libre, ante litteram. Elle aime le jazz, le swing et ses talents de danseuse, lui font croquer la vie à belles dents. C’est elle l’égérie du groupe ; les frères Windham en sont tous les deux amoureux (même si elle mariera le cadet) mais également Robert Ortiz, son partenaire de danse de dix ans son cadet qui périra avec elle dans l’accident de voiture ; trop pressé d participer à ces concours de danse qui fleurissent dans les dancing des USA et dont Sidney Pollock tirera un film fameux : They shoot horses, don’t they . Evidemment au cœur de la Bible Belt, cela fait mauvais genre. C’est pourquoi la famille s’empressera de refermer la malle à souvenirs.

Des années folles aux Golden eighties

La liberté dérangeante de ces années folles tant sur le plan de la création que des mœurs constitue le chiffre secret de cette Amérique qui découvre sa toute puissance créatrice et les angoisses qu’elle génère . La reconnaissance de cette période ne pouvait donc advenir qu’à une époque qui lui correspondait  : celle qu’ouvrent les années soixante et que concluent les Golden Eighties.   L’auteur qui fut un enfant de ces sixties y a mis beaucoup de ses souvenirs personnels en décrivant l’ambiance et le mode de vie de cette époque où le chrome des Chevrolet Impala rivalise avec les grands succès du rock qui emportent dans son raz de marée les grands manitous du jazz auxquels ils doivent tant. La mort de Louis Amstrong, en 1971 décrit avec beaucoup de délicatesse et d’affection, en constitue en quelque sort le nadir.

C’est la raison pour laquelle ce quatuor amoureux, tragiquement brisé par la collision de 1941, en évoque un autre immortalisé au cinéma en 1981 par Arthur Penn et qui porte lui aussi le titre d’une pièce de Jazz emblématique. C’est « Georgia » évidemment interprété par le grand Ray Charles. Et l’on se prend à rêver de ce qu’aurait pu faire de ce roman un cinéaste de la trempe d’un Penn car sa composition en une cinquantaine de courts chapitres, tous portant en titre un journée, sont autant de scènes de scénario de film. Bien sûr, on aurait un aimé un grain de folie, plus de jazz justement dans sa composition, plus de liberté et de profondeur dans ses personnages comme avaient pu su le faire en leur temps les écrivains de la Beat Generation. Mais l’auteur , en fondu de ce style de musique et dont c’est le premier roman, a sans doute voulu donner la préséance au Jazz lui-même ; ce qu’il fait avec une érudition époustouflante et une intuition étonnante de la médiologie, (cette discipline qui étudie l’effet des médias sur leur époque) qui n’aurait pas déplu à Marshall Macluhan. Mais il y a une autre vertu à cet texte qu’il me faut souligner en conclusion. En écrivant « testardamente » ce livre en italien, Supnick, qui est de langue anglaise, renonce à la facilité et rejoint sans le savoir, la cohorte grandissante des auteurs qui choisissent l’italien comme langue d’expression.  Cette traversée des langues qui est depuis toujours le fil rouge des diasporas et de la création demeure de façon têtue le signe de la transculture- Ce dont témoigne cette recension qui aurait due être écrite en italien.  Bienvenue au club !

 

Tableaux d’une exposition

Fulvio Caccia

Mia Lecomte, Al Museo delle relazioni interrotte (poésie. Côme, Lietocolle, 2016)

C’est à une étonnante exposition à laquelle nous convie Mia Lecomte qui, comme son nom français ne l’indique pas, est l’une des voix les plus sensibles du paysage poétique transalpin. Cette voix qui a été longtemps mêlée à celle d’autres écrivains, souvent étrangers, afin de soutenir leur singularité au point de laisser la sienne dans l’ombre, voilà qu’elle s’affirme pour prendre la place qui lui revient. Son dernier opus poétique l’illustre éloquemment. Intitulé Al Museo delle relazioni interrotte, ce recueil dont le titre mériterait à lui seul un long développement est une invitation à un rituel qui est devenu aujourd’hui presqu’impossible : le rituel de la séparation, qui est aussi en même temps celui de la profanation. Cette sorte d’impossibilité traverse l’ensemble de ces 44 tableaux qui cristallisent autant un état, un souvenir, un lieu, une circonstance d’un quotidien à la fois familier et curieusement décalé : … Non osi la luce separare ciò che il mio grande vuoto ha unito («  … N’ose la lumière séparer / ce que mon grand vide a uni »).

Un lecteur pressé serait tenté d’y lire l’épilogue d’une crise amoureuse et conjugale parvenue à son point de rupture. Plusieurs poèmes pourraient le suggérer. Dans « Mirabilandia » (p.18) « la voix qui tourne, tourne et tourne » c’est celle du père, du mari ? Dans « Post coitum » (p.28), la question demeure : « qui s’en est allé » de la grande cuisine attiédie par l’été – « Se n’è andato in silenzio alla fine/ Tu sei andato » –  laissant la couvée familiale désemparée ? Dans « Matrimoniale » (p.40), sans doute le nadir du recueil, on croit avoir trouvé la réponse : Ho confidato all’uomo che non c’era / Questo letto è troppo grande per me sola (« J’ai confié à l’homme qui n’était pas là / ce lit est trop grand pour moi seule »).

Le dispositif élégiaque célébrant le Grand Absent – l’homme à travers deux de ses figures- semble ici fonctionner à plein régime. Et pour cause. C’est d’abord le père disparu à qui la poète rend hommage sur ses cendres encore tièdes ( Imboscata, p.31) ; mais aussi le mari, le conjoint vers lequel semble tendre tout le rituel de cette cérémonie des adieux. Mais s’en satisfaire serait faire l’impasse sur l’essentiel, car ici tout se passe hors champs, entre les marges, en de déplacements subtils qui mettent hors jeu ce sens que l’on veut à tout prix assigner à résidence : soit dans la chaleur conviviale et feutrée de l’Oikos, comme l’épouse la mère, la jeune fille ou… le suspect ! Dès lors le vrai jeu peut commencer et le vrai « je » s’exprimer. C’est ainsi qu’apparaît la vraie nature du poème, qui n’est élégiaque qu’en apparence ; son fonctionnement est parodique. Car tel est bien l’enjeu : déconnecter le faisceau très dense des rôles des fonctions qui ont tissé des siècles durant l’identité humaine. Ce n’est pas rien, surtout lorsqu’on est femme et qu’il faut se déprendre de la valeur-refuge, le ciment qui a été si longtemps associé à l’univers féminin: l’amour.

Comment s’en défaire sans jeter, au sens propre et figuré, le bébé avec l’eau du bain. C’est tout le dilemme des femmes à l’égard de la création. Au lieu d’en faire fi, comme nombre de ses contemporaines, ou de la subsumer comme l’ont fait certaines écrivaines des générations précédentes, Mia Lecomte a emprunté une porte dérobée. Cette porte, c’est l’observation du travail du désamour qui s’opère en elle. Expérience restituée par touches fines, par fragments, qui rend « son drame plus puissant et plus évident », comme l’écrit très justement Carlo Bordini dans sa postface. Or ce drame si évident ne peut être que celui de la séparation.  C’est pourquoi on pourrait lire ce recueil comme l’avers symétrique des “Fragments du discours amoureux”. Alors que chez Barthes il s’agit d’exposer de l’impossibilité du discours amoureux, ici c’est précisément tout le contraire : l’impossibilité de tout discours sur le désamour.

Le christianisme aurait-il triomphé au point de rendre inopérant toute expression du désamour ? Non, affirme Walter Benjamin, c’est le capitalisme dans sa phase avancée  qui a pris la religion de l’amour dans ses rets rendant impossible son outrage véritable. Qu’est-ce à dire ? Dans son essai La profanation, où ces pensées de Benjamin sont extraites, Giorgio Agamben nous en donne l’explication. Pour les juristes romains, la profanation consistait à restituer au libre usage des hommes ce qui avait initialement consacré, c’est-à-dire séparé pour l’usufruit des dieux. C’est le sacrifice – et donc la victime sacrifiée – qui instaurait la césure entre l’usage sacré et l’usage profane. On sait le long travail du christianisme pour absoudre cette coupure où Dieu, par son incarnation, devient l’objet même du sacrifice dévoilant ainsi la contiguité entre nature humaine et nature divine. Aujourd’hui, le capitalisme avancé pousse jusqu’à ces limites extrêmes la logique chrétienne en démultipliant les séparations sans raisons. Bref en transformant tout en marché, tel Midas changeant ce qu’il touchait en or: ” Dans sa forme extrême, la religion capitaliste réalise la forme pure de la séparation sans plus rien séparer “.

Or de quoi est-il précisément question dans ce recueil ainsi que dans toute création authentique, sinon de séparer les diverses appartenances dont tout un chacun est constitué de leur finalité, et affirmer ainsi une identité renouvelée qui n’est plus simplement réduite à ces fins . Pour Mia Lecomte, cela passe par l’exposition du désamour au travers ses divers rôles –fille, mère, femme – et libérer ainsi le langage de ses assignations afin de retrouver l’acte pur de la création  que fonde la poésie.

Le lieu par excellence de l’exposition c’est le musée, c’est aussi au-delà de l’espace physique déterminé, nous dit toujours le philosophe italien, « la dimension séparée où est transféré ce qui a cessé d’être perçu comme vrai, décisif ». Dès lors titre du recueil prend tout son sens, car au musée les relations ne peuvent qu’être interrompues.

La cuisine nomade d’Esaü à nos jours

 

Paru dans le numéro 15 du magazine ViceVersa de mai 1986 cet article d’Émile Ollivier nous parle  avec finesse et humour des plaisirs et fantasmes de la table, lieu éminemment transculturel.

Quinze ans après ta disparition nous te saluons, Émile, et levons le verre! http://ile-en-ile.org/ollivier/

 

Émile Ollivier

Tout commença lorsqu’Esaü échangea son droit d’aînesse contre un plat d lentilles. La cuisine transculturelle y trouve là son mythe fondateur

J’entends déjà de hauts cris: Quoi! Un article sur la cuisine; célébrer le culinaire; inviter à festoyer quand des régions entières de la planète sont en proie à la rareté, à la famine.
J’avoue que les malheurs du monde ne pourront pas me retenir très longtemps de céder à la tentation d’écrire un essai sur l’art de bien manger et les manières de table.


Ai-je besoin de le réaffirmer? Le culinaire, champ de pratiques sociales, a depuis belle lurette droit de cité dans le panthéon des objets nobles du social. Mythologues, ethnologues et anthropologues l’ont clamé: l’histoire de la table est inséparable de l’histoire des peuples. Tout comme le feu, élément capital dans le développement du culinaire, elle a modelé le rapport des hommes avec la nature et leurs rapports entre eux.
La conquête de la nature, depuis le jardin d’Éden, a toujours eu pour dessein la satisfaction des besoins alimentaires de l’homme. La délimitation des territoires, les politiques d’envahissement, les guerres, depuis Babel, n’ont à la limite jamais eu d’autres visées que celles de protéger, d’étendre les éventualités d’une appropriation de plus en plus importante des denrées et des vivres.
L’histoire de la table rejoint donc l’histoire des Origines.
Elle est inséparable de l’histoire des peuples.
Si l’on se fie à la Genèse, le culinaire remonte à la fondation des nations. Yahvé dit i Rébecca: il y a deux nations en ton sein; deux peuples issus de toi se sépareront; un peuple dominera l’autre et l’aîné servira le cadet.
Parole prophétique! La suivre à la trace, la prendre en compte permet non seulement de comprendre les fondements de la domination mais aussi d’en saisir le mécanisme subtil.
Une fois, rapporte la Genèse, Jacob prépara un potage. Esaü revenant de la campagne épuisé, dit à Jacob: «Laisse-moi avaler ce roux, ce roux-là; je suis épuisé.» Jacob répliqua: «Vends-moi d’abord ton droit d’aînesse.» Jacob répondit: «Voici que je vais mourir, à quoi me servira le droit d’aînesse?» Jacob insista: «Prête moi d’abord serment.» Esaü prêta serment et vendit ainsi son droit d’aînesse à Jacob. Alors celui-ci lui donna du pain et du potage de lentilles. Esaü mangea et but, se leva et partit.
Ce passage célèbre de la Genèse est la plupart du temps résumé dans une formule laconique; Esaü vendit à Jacob son droit d’aînesse pour un plat de lentilles.
Assurément, il y a là un geste important puisque le chroniqueur a pris soin de le mettre en évidence. Mais comment le connoter? La touche de mépris avec laquelle le chroniqueur conclut son récit («C’est tout le cas qu’Esaü fit du droit d’aînesse») le fait passer pour un gourmand qui va jusqu’à brader son droit d’aînesse pour un vulgaire plat de lentilles. Le sens commun lapidaire traduit ainsi cette figure emblématique: «Ventre affamé n’a point d’oreille». La faim engendre la surdité. Elle grignote le bon sens. Les hommes de pouvoir connaissent la valeur de cette sentence et la mettent à profit dans les périodes pré-électorales. Mais ne pourrions-nous pas risquer une autre interprétation qui, elle, permettrait de conclure qu’à cette époque, les lentilles étaient un plat si recherché, si exquis, que cédant à la tentation, l’esprit prompt d’Esaii, il est vrai émoussé par la fatigue, laissa filer la pièce maîtresse de son capital social, comme aurait dit Bourdieu, son droit d’aînesse ?
Une réponse positive réparerait l’injustice millénaire faite par le chroniqueur de la Bible à l’image d’Ésaü. Au lieu de passer pour un léger, un frivole, voire même un irresponsable, Ésaü deviendrait la figure du gourmet. Alors, immédiatement, il faudrait fonder une association des laudateurs d’Esaii, regroupant tout ce que la terre contient de fins connaisseurs, de dégustateurs, de personnes raffinées en matière de boire et de manger. Je tenterais moi-même d’y adhérer, serait-ce en négociant avec Méphistophélès, s’il le faut, malgré ma fureur de vivre, quelques années de mon existence chétive. Trois ans pour l’avocat farci aux crabes; cinq pour le lapin à la moutarde en colère, dix pour le canard à l’orange et, sans doute, une couple supplémentaire, pour la glace antillaise, une glace à la noix de coco.
Certes, à ce rythme, la prédiction de ma mère se réaliserait très vite: «Mon fils, ta bouche te conduira à la tombe!» À cette destinée, aujourd’hui, je ne vois nul inconvénient, pourvu que là bas, au pays, comme on dit si joliment en Haïti, des sans-chapeau, je trouve des mangues pulpeuses à souhait, des huîtres fines claires, du saumon rose du Pacifique, des cailles enrobées dans des feuilles de vigne.
Cette interprétation du célèbre passage de la Bible aurait l’avantage d’aller dans le sens des autres textes du livre saint. Car à vue d’œil, le culinaire est valorisé dans la bible. Je salive à chaque fois que j’ouvre ce recueil de textes. Le nectar de raisin et le miel y coulent en abondance, le pain et le poisson se multiplient, les chevreaux de lait sont très recherches. À quand un Brillât-Savarin ou un Pierre Bourdieu qui nous présenterait la sensibilité culinaire de la Bible?
J’ai peine à croire donc, en me tenant uniquement à la recette de Libby’s ou de Del Monte, qu’Esaü aurait abaissé son goût pour de vulgaires graines rondes au petit salé. Comment Esaü, cet habile chasseur, donc migrant qui avait vu du pays, qui, au dire même de son père, connaissait le gibier et savait le préparer, — de là sa préférence pour ce fils, le gibier étant toujours à son goût, — aurait-il pu être si bête? Isaac l’affectionnait plus que Jacob, le sédentaire, l’homme tranquille, demeurant sous les tentes.
La cuisine transculturelle comme la domination des peuples trouve son origine mythique dans cette histoire d’Esaü et de Jacob.
Et les concordances ne s’arrêtent pas là. Si les Romains n’avaient point été friands de foies d’oies grasses, élevées aux figues, ils n’eussent pas fait venir d’outre-Alpes, les longs troupeaux d’oies gauloises et le Capitole n’eût pas été sauvé. Imaginez un monde où les Arabes ne seraient pas venus en Espagne. Le safran n’aurait pas accommodé tant de plats, du Moyen-âge à nos jours. Pensez une seule seconde: si Marco Polo avait échoué, que serait aujourd’hui la cuisine italienne? Et si mes ancêtres, lors de la grande transhumance, n’avaient point permis l’implantation de la canne à sucre en Amérique?… Je sais ce que cela a coûté de sueur, de larmes et de sang. Mais aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de tant de violences pour apprécier les succulences de la terre.

Naguère, McLuhan, dans un de ces raccourcis dont il avait le secret, attirait l’attention sur la fonction unifiante des moyens de communication. Selon lui, le monde était devenu un village global et nous ressemblions à des milliards d’anges dansant sur la tête d’une épingle. Le dessein de l’homme est unitaire; c’est Dieu qui, à Babel, a semé la confusion. Il n’y a pas de meilleur exemple de cette unité qu’une table garnie dans l’attente des convives: l’olive côtoie l’avocat; la semoule, le crabe d’Alaska; les produits de l’érable, ceux de la vigne… Éléments disséminés sur la planète, mais que la main de l’homme a su rassembler en un seul et même lieu: la table. Le métissage culturel passe aussi par le brassage culinaire. Mais se peut-il que l’homme, ce faisant, s’éloigne des origines? Se peut-il qu’à ce jeu, où actuellement il y a tant de perdants, il n’y ait un jour que des gagnants? Cela arrivera si nous parvenons à enlever la gangue obscure qui modèle les rapports des êtres entre eux, pour retrouver les gestes purs; par exemple, enlever au triangle laver-coudre-cuisiner l’épaisse couche de dévouements qui fait qu’on ne perçoit plus ces gestes, aujourd’hui, que comme des tâches subalternes. Il y avait là autrefois une sorte de langage, maintenant perdu, grâce auquel l’être humain pouvait nouer un dialogue avec les éléments premiers du cosmos. Pour ne s’en tenir qu’au feu, doit-on rappeler que le cuit, donc, en dernière instance, le feu, a joué un rôle important dans la sédentarisation des hommes. Cocteau, à qui on demandait ce qu’il emporterait avec lui s’il advenait que le feu brûle sa maison, avait répondu: justement, le feu. L’âtre où il se consume sous la cendre, est l’élément premier des foyers.
La carte culinaire du monde me convainc que les hommes mangent à quelques variantes près, les mêmes aliments de base partout au monde. C’est pour cette raison que je ne suis pas porté à privilégier l’expression d’une cuisine nationale. Dans telle aire géographique, on privilégie le maïs, dans telle autre, la pomme de terre, le riz ou l’arachide. Mais à partir de ces grands ensembles qui font parler de cuisine asiatique, européenne, africaine ou créole, on ne produit pas une connaissance suffisante des goûts de table propres à chaque région. Il n’y a de cuisine que régionale et à la limite, familiale. Encore là faut-il voir comment les êtres humains mangent, selon
qu’ils appartiennent à telle ou telle couche de la société. Prenons un exemple: dans les Antilles, le riz, survalorisé en Haïti est méprisé en Martinique. Ou mieux, le maïs. Dans notre imaginaire haïtien, cet élément a une connotation  de misère. Mais il est coté différemment selon qu’il est accompagné de filets de hareng fumé, de lardons ou de lamelles de jambon de Paris. Ma surprise a été grande d’apprendre qu’en Vénétie, la polenta (bouillie de fécule de maïs) servie avec du lapin chasseur, est un festin de roi.
C’est donc dire toute l’importance qu’il faut accorder aux habitudes culinaires. Elles associent, comme aurait écrit Michel de Certeau, l’art de faire au combat pour vivre. Ce qui est la définition même d’une pratique.
Elles peuvent, comme la langue, s’exercer hors de l’espace «maternel», se déterritorialiser, se maquiller même, en prenant des apparences d’emprunts pour vivre en des langues et des territoires étrangers. Nous, migrants, en nous insérant dans d’autres sites géographiques, sociaux et culturels, nous apportons avec nous, parmi les débris, les fragments et les miettes qui restent accolés à nos bagages, nos odeurs, nos épices,  nos condiments. Ces auxiliaires du quotidien nous aident à recoudre notre mémoire éclatée, à grignoter, à dents de souris, le nouvel espace de vie, à le modeler au besoin selon nos valeurs, nos rêves et nos aspirations. Nos pratiques de table portent à la fois la marque de notre ressemblance et de notre altérité.

L’Islam au miroir de ses cultures

Fulvio Caccia

Les événements tragiques qui ont ensanglanté récemment Manchester  rendent plus urgentes que jamais la nécessité de  comprendre  ce qui se joue aujourd’hui au sein de l’Islam.

L’Islam est-il soluble dans la démocratie et le progrès ? C’est la question récurrente que pose le philosophe Claude-Raphaël Samama dans un essai stimulant intitulé : « Perspectives pour les Islams contemporains » publié cette année dans la collection « D’un texte à l’histoire » aux éditions l’Harmattan. Pour y répondre il utilise un comparatisme de bon aloi qui prend appui sur l’anthropologie des civilisations (dont il est un spécialiste) ainsi que sur d’autres disciplines des sciences sociales : l’ethnologie, l’étymologie, l’histoire, la géographie politique et, bien sûr, l’économie… Une approche qui rend concrète la compréhension des enjeux qui se nouent et se dénouent au sein de cette religion pratiquée par le quart de la population mondiale ; soit 1.5 milliard de fidèles. Ces enjeux nous concernent tous autant que nous sommes car ils viennent non seulement faire basculer notre confort occidental mais aussi questionner ce qu’il y a de plus intime en nous : nos croyances. À quoi croyons-nous vraiment ? Sommes-nous si sûrs de notre science et de nos états démocratiques et modernes ? Mais qu’est-ce que croire ? Et quelle liberté laisse la croyance ou la non-croyance à l’individu ?

Du coup l’Islam n’est plus ce bloc écartelé entre deux fractions fratricides (les sunnites et les chiites) à quoi les médias ont tendance à le réduire, mais apparaît plutôt comme une pluralité de courants, d’écoles, traversée depuis sa naissance par des tensions géopolitiques, stratégiques, économiques. Cette approche contribue à éclairer de manière nouvelle les crises qui le secouent.

Bien, vous direz-vous, mais posons d’emblée la question qui fâche : pourquoi l’Islam secrète-t-il le terrorisme aujourd’hui ? La cause résiderait dans ce que l’auteur appelle « la culturalité » et qu’il définit comme un système de croyances, de valeurs et de représentations partagé par un peuple. L’Islam dans son rapport au sacré serait demeuré en décalage avec les cultures qui pourtant lui sont liées. C’est ce que croit Samama à la suite d’autres observateurs. Car ce décalage entre le corps des doctrines dominées par une langue sacrée, l’arabe littéraire, qui ne s’est jamais vraiment sécularisée, a contribué au fil des siècles à creuser le fossé entre la doctrine imposée par une petite élite de savants et les cultures de ses populations. Or cette culturalité est d’autant plus puissante au sein de l’Islam qu’il se veut le dernier des monothéismes : celui qui clôt le cycle des religions révélées. Et que nous révèle-t-il, sinon qu’il ne saurait avoir de sacré qu’Allah et que l’homme doit se soumettre à sa parole ?

Cet écart que le christianisme est arrivé à combler au fil des siècles non sans quelques conflits sanglants, l’Islam n’est pas parvenu à le réduire. Ni les tentatives de laïcisation des deux siècles précédents, ni l’avènement des nationalismes, ni celui des socialismes ne sont parvenus à modifier significativement ce noyau doctrinal dont l’interprétation est la chasse gardée d’une infime minorité de lettrés. L’auteur insiste sur ce retour aux fondamentaux monothéistes. Formidable moteur de son empire entre le VIIe et le XIIe siècle, il demeure l’autre obstacle à son renouvellement. Retour que le philosophe va revisiter en trois temps.

Le premier temps met en scène l’Islam avec son miroir – l’Europe qu’il domina largement durant le Moyen-Âge. Dépositaire du formidable héritage gréco-latin – auquel la chrétienté européenne avait tourné le dos parce qu’il était païen-, l’Islam s’en servira finalement assez peu, comme nous le rappelle Arthur Koestler dans « Les somnambules ». C’est ce qui expliquerait en partie la raison pour laquelle ses penseurs (el Arabi, Averroes… ), ses poètes, ses scientifiques, qui exerceront par ailleurs une si forte influence sur l’art et les cultures européennes, ne parviennent pas à transformer de l’intérieur le corpus doctrinal de l’Islam. Le dogmatisme des écoles juridiques qui ont rigidifié l’interprétation qu’on pouvait faire du Coran, plus libre jusqu’au XIIe siècle, l’expliquerait en bonne partie.

Que s’est-il donc passé  alors ? Pourquoi une religion qui, à la différence de ses prédécesseurs, est sans clergé et peut donc favoriser une liberté d’interprétation, s’est-elle repliée sur elle ? Cette question constitue la deuxième partie du livre, intitulée : « L’Islam entre culturalité et politique ». La clef, selon l’auteur, se trouverait dans cette rivalité mimétique qu’entretient l’Islam avec le premier des monothéismes : celui des Hébreux. Par sa connaissance pointue de la Torah, Samama, étant lui-même d’origine juive, nous explique que  le Coran «  forclôt la question de sa propre origine » tout….en se référant sans cesse au monothéisme hébraïque dont il est issu au travers des emprunts multiples au Pentateuque. Désireux de « recadrer » le sacré de ses prédécesseurs sur le dieu Unique, prêtant le flanc à la collusion entre pouvoir spirituel et temporel, l’Islam s’est posé en challenger au lieu d’approfondir la spiritualité monothéiste comme il avait initialement l’ambition de le faire. Et pourtant il y avait un espace à saisir, qui n’était pas simplement conjoncturel et lié à la chute de l’Empire romain. Cet espace, quel est-il ? C’est celui d’une spiritualité retrouvée. Face à une marche prométhéenne … «  visant à se rendre « maître et possesseur de la nature », comme le propose Descartes, une attitude qui choisit, comme y invite son texte sacré, de se « soumettre » à la création (El ‘dounia) parfaite de Dieu », n’est pas étranger aux préoccupations écologiques de notre époque.

C’est là un des intérêts de cet essai que d’ouvrir grandes les portes de l’interprétation en comparant les religions du Livre qui se sont longtemps affrontées. Le moment est-il venu de les réconcilier ? C’est ce que nous propose l’auteur dans sa troisième et dernière partie. Pour ce faire, six perspectives sont explorées, que nous nous permettrons de commenter.

La première, c’est « la séparation ». Elle est peu probable dans notre monde hyperconnecté, mais possible. Cela enferrerait davantage l’Islam dans son splendide isolement en laissant entendre que nous sommes décidément dans un monde de monades enfermées dans nos solitudes et incapables d’échanger entre nous. Cette hypothèse conforterait la thèse d’Huntington sur le choc des civilisations. Elle contribuerait de plus à livrer l’Islam aux intégrismes et à leur volonté de Djihad en le dé-spiritualisant pour en faire une simple machine de guerre. Un bien triste scénario.

La 2e perspective consiste en une « coexistence harmonieuse ». Cet œcuménisme, qui fleure bon Vatican II, renoue avec le temps jadis où les trois religions vivaient à peu près pacifiquement au sein des empires de l’Islam. Mais elle suppose comme prémisse la reconstitution de son pouvoir temporel : le califat. Ce qui n’est pas franchement souhaitable, compte tenu de l’expérience pervertie de l’Etat islamique et de celle des ayatollahs en Iran. De plus elle aurait tendance à donner la prévalence aux clercs par rapport aux profanes et les premiers seraient bien tentés de détourner à leur avantage le dialogue interculturel dans un étonnant commerce : un peu de spiritualité contre la reconnaissance par l’Occident de leur pouvoir politique. Clercs de tous les pays, unissez-vous ! Voilà de quoi mettre tranquillement sur la touche les mouvements de laïcisation qui doivent être poursuivis après quarante années de domination littérale du Coran.

Et nous arrivons à la 3e perspective, la « dé-littérarisation ». C’est sans doute la piste la plus intéressante et qui résume toute les autres. Cette démarche herméneutique où la lettre coranique est contextualisée permettrait enfin de réconcilier l’Islam avec ses cultures. Elle lui rendrait ainsi son mouvement, c’est-à-dire sa métaphorisation originelle qui a tant inspiré les poètes et les écrivains jusqu’aux plus contemporains. « Quand je veux m’inspirer pour mes romans, je lis la Bible mais quand je veux écrire de la poésie, je lis les pages du Coran » nous confiait récemment l’écrivain algérien Yasmina Kadhra. Mais cette restitution polysémique du Coran ne doit pas être uniquement le fait des théologiens. Il consiste en un subtil travail sur la langue qui passe par la mise à distance, par l’ironie, des tentations mortifères du dogme et de ses gardiens. C’est faire une œuvre de déminage à laquelle s’était déjà essayé Salman Rushdie. Ce travail se doit d’être poursuivi sans pour autant tomber dans la caricature ou la dérision.

« La laïcisation » en est la conséquence. L’auteur la définit comme un transfert progressif et négocié du modèle laïc et démocratique. Cela implique la reconnaissance de l’individu dans une oumma qui ne sera plus simplement soumise au pouvoir d’Allah.

« L’historialisation » est une déclinaison des deux perspectives précédentes et implique d’introduire l’Histoire comme ordonnatrice en introduisant une conception linéaire du temps et non cyclique et mythique. Cela servirait de base pour développer par conséquent une approche plus scientifique des cultures du Coran et qui soit une garantie de progrès.

Last but not least, « la dénationalisation » renverrait chaque nation musulmane à sa destinée géographique. Chacune d’entre elles serait ainsi obligée d’inventer une interprétation spécifique de sa foi et de son éthique rendant ainsi un pluralisme de destins qui mettrait à mal une interprétation univoque du Coran.

Toutes ces perspectives sont à l’œuvre aujourd’hui. Laquelle s’imposera ? Gageons que c’est celle qui sera en mesure de renouer l’Islam et sa langue sacrée avec la diversité de ses cultures.

Italie : les valeurs masculines à l’épreuve des migrations

ROMEO FRATTI

Entre culture méditerranéenne et américanisation : une approche comparée des valeurs masculines et féminines dans la société civile italienne. Quelques observations préliminaires

Dans le cadre de la répartition sexuelle des rôles au sein des sociétés modernes, le psychologue néerlandais Geert Hofstede considère que « plus les rôles sont différenciés, plus la société montrera des traits qu’on peut nommer masculins. Plus les rôles sont interchangeables, plus la société montrera des traits féminins.1 » Au sein des collectivités fondées sur une structure dite “masculinisée”, c’est l’homme qui tend à s’imposer, tandis que la femme assure la qualité de vie. Le schéma inverse, conforme à un mode d’organisation selon des “critères féminins”, brosse le portrait d’une communauté où hommes et femmes tendent à partager les mêmes rôles2. Aux yeux de Hofstede, l’indice de masculinité d’une société est intrinsèquement lié au goût de l’ambition et de la compétition, la prédominance de la sphère professionnelle sur la sphère privée, une maîtrise des comportements qui exige que l’on n’extériorise pas ses sentiments, la préférence pour des décisions prises individuellement, la valorisation par la rémunération3. Les conséquences sociales de cette culture masculine concernent, d’une part, la « forme de l’humanisation du travail4 », d’autre part, la « restructuration des tâches5 » : dans les sociétés masculines, le travail est conçu comme un moyen de se réaliser, il est le témoignage d’une réussite individuelle. Les cultures féminines, en revanche, perçoivent le travail comme l’opportunité de tisser des liens de coopération et de cordialité avec “l’autre”. Quant à la restructuration des tâches qui sont relatives à la gestion des conflits, les pays masculins connaissent des conflits durs et ouverts alors que les pays féminins favorisent la négociation et le compromis afin de préserver l’harmonie du groupe.

L’étude de Hofstede montre que « l’indice de masculinité est le plus fort au Japon suivi de près par les pays germaniques, l’Italie, le Venezuela, le Mexique et la Colombie.6 » Dans la perspective d’une étude rapprochée de la masculinité et de la féminité, le cas de l’Italie peut être particulièrement intéressant, dans la mesure où ce pays est le produit des interactions entre des dynamiques culturelles précises : comme il est communément admis, la masculinité italienne provient avant tout de l’héritage des valeurs traditionnelles du monde rural méditerranéen, liées aux notions de “famille” et de “terroir” ; mais elle s’explique également par des relations historiques avec les États-Unis, qui ont influencé la culture économique italienne en y introduisant les idées de réussite individuelle et de primauté du profit. Curieusement, ces mêmes valeurs “méditerranéennes”, source de masculinité, sont à l’origine de l’importance des « facteurs émotionnels7 » – une dimension humaine “féminine” selon les critères de Hofstede – dans l’élaboration du lien social en Italie. L’objectif de ce travail est ainsi de pondérer la “masculinité” méditerranéenne de la société italienne, en examinant sa dimension “américanisante”, ainsi que ses caractéristiques féminines, traditionnelles et nouvelles.

La sphère professionnelle italienne : entra attachement “féminin” à un cadre de travail agréable et pragmatisme “masculin”

Il convient de s’interroger sur les raisons susceptibles d’expliquer l’influence de la culture américaine en Italie. Des trois péninsules méditerranéennes, l’Italie est une terre d’émigration massive dès la seconde moitié du XIXème siècle ; or, la plupart des migrants traversent l’océan vers l’Amérique : ils sont 4 millions aux États-Unis en 19148. À cette première grande “mise en relation culturelle” entre les deux pays de part et d’autre de l’Atlantique, il faut ajouter le rôle déterminant de l’U.S. Army dans l’éradication du régime fasciste et la libération consécutive de l’Italie entre 1943 et 1944, ainsi que l’injection de capitaux dans l’économie italienne suite à la mise en œuvre du Plan Marshall en 1947. Ces événements historiques posent les jalons d’une pénétration de la culture américaine au sein de la société civile italienne et cette américanisation est aujourd’hui particulièrement observable dans le cadre des négociations d’affaires en Italie. Comme les Américains, les Italiens sont économiquement pragmatiques et compétitifs, et ce trait est résolument en accord avec les valeurs masculines déjà esquissées. Orientée vers l’obtention de gains monétaires et de situations concrètes à leur avantage, les Italiens révèlent une culture du travail empreinte d’un héritage économique anglo-saxon, en net contraste avec la culture de la négociation gagnante-gagnante qui prime au Japon, à titre de contre-exemple.

Cela étant dit, il est intéressant de noter que bien qu’étant désireux d’une manière générale de travailler dans un cadre compétitif, les Italiens mettent un point d’honneur à faire preuve d’hospitalité et de bienveillance sur le plan du protocole9. En fonction de leur degré de proximité avec leurs collègues ou leurs homologues, les Italiens sont enclins au contact corporel, qu’il s’agisse du serrage de la main ou de la tape amicale dans le dos10. Les étapes préalables à l’examen des enjeux professionnels sont susceptibles d’accorder une place importante au domaine affectif et de s’avérer légères et plaisantes, avec des discussions plus informelles, centrées sur des thèmes familiaux et des anecdotes personnelles. Ces conversations préliminaires visent clairement à instaurer un rapport de confiance à défaut d’établir un lien d’amitié véritable. Cette volonté de préservation de l’harmonie du groupe fait écho dans une large mesure aux valeurs féminines évoquées plus haut. Manifestement, l’américanité des Italiens au travail est contrebalancée par une certaine latinité féminine qui a désormais dépassé le cadre professionnel, et que la mondialisation a ancré dans la sphère familiale.

La sphère privée italienne, une microsociété “féminisée” par les nouveaux flux migratoires latino-américains

Aborder la question de la microsociété familiale en Italie implique nécessairement de parler d’émigrations de femmes latino-américaines ; des émigrations propices à l’enracinement d’une valeur féminine spécifique : la solidarité11. En effet, ces émigrations latino-américaines font écho en Italie à une demande de la part des familles italiennes de « tâches féminines traditionnelles qui dérivent de l’importation de soin et d’amour des pays pauvres vers les pays riches (…)12. » Cette immigration féminine a des répercussions d’autant plus significatives qu’elle se concentre essentiellement dans les trois grands pôles économiques du pays ; Rome, Milan et Gênes. Dirigé vers les métropoles, le schéma migratoire latino-américain donne aux femmes l’opportunité de s’insérer profondément dans le système des activités autonomes et domestiques qui permettent le fonctionnement quotidien des familles, structures essentielles de la société civile italienne : aide et soins à domicile, construction, nettoyage, petits transports. Particulièrement à Milan, les migrants latino-américains, surtout les Péruviens, ont commencé à apparaître en nombre statistiquement significatif dans le domaine du travail autonome. Or, « (…) le Pérou et le Chili (…) sont des pays de culture féminine13 », selon Hofstede. L’apport significatif de culture féminine et la diversification consécutive dans la composition sociale favorisent un processus de “féminisation” destiné selon toute vraisemblance à impacter durablement les mœurs italiennes.

Actuellement, il demeure néanmoins pertinent de considérer l’Italie contemporaine comme un pays de culture masculine. Mais l’analyse des valeurs masculines et féminines proposée par Geert Hofstede incite à porter un regard nuancé sur la masculinité italienne.

1 Geert Hofstede et Daniel Bollinger, Les différences culturelles dans le management : comment chaque pays gère-t-il ses hommes ? Paris, Éd. d’organisation, 1987, p. 135.

2 Pierre Dupriez et Solange Simons, La résistance culturelle : Fondements, applications et implications du management interculturel, 2ème édition, Bruxelles, De Boeck, 2002, p. 52.

3Mme. Elisabeth Wieczorek, Cours de management interculturel, Université Paris X Nanterre, 2014-2015.

4 Geert Hofstede et Daniel Bollinger, Op. cit.,p. 154.

5Ibidem.

6 Pierre Dupriez et Solange Simons, Op. cit., p. 52.

7 Elzéar, Management interculturel, Geert Hofstede, AFRIQUE & CHINE, Paris, Elzéar Executive Search, p. 4 : http://www.elzear.com/images/stories/revues/ELZEAR_-_Le_management_interculturel_AFRIQUE-CHINE_selon_le_modele_Geert_Hofstede.pdf.

8 Jean Carpentier et François Lebrun, Histoire de la Méditerranée, Paris, Éd. du Seuil, 2001, p. 348.

9 Claudia Gioseffi, «Negotiating with the Italians», Passport Italy: Your Pocket Guide to Italian Business, Customs & Etiquette, 3rd edition, Petaluma (California), World Trade Press, 2009, p. 65-67.

10 Ibidem.

11 Martine Chaponnière, Patricia Schulz, Eliane Balmas, Graziella Bezzola-Romano et Sabine Voélin, Les valeurs dites féminines et masculines, Paris, L’Âge d’Homme, 1993, p. 221.

12 Isabel Yépez, Nouvelles migrations latino-américaines en Europe : Bilans et défis, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2008, p. 87.

13 Pierre Dupriez et Solange Simons, Op. cit., p. 52.