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(Donald J. Trump I) Trump et l’Allemagne ou psychanalyser Donald

Heinz Weinmann*

Le huit novembre 2017 a marqué le premier anniversaire de l’élection de Donald Trump. Depuis un an, nous avons droit à beaucoup d’analyses politiques, économiques et récemment même psychiatriques[1] du « phénomène », du « cas » Donald Trump. Comment ne pas avoir pensé d’abord à sa généalogie parentale, son origine allemande que, pendant très longtemps, Donald Trump a essayé d’occulter ? Ce regard sur son rapport à ses parents, sur leur passé allemand, nous fait mieux comprendre ses comportements pour le moins atypiques pour les fonctions d’un Président des États-Unis. Jetons donc un bref regard sur ce passé.

Allemagne, terre d’émigration

En 1885, un adolescent âgé de seize ans nommé Friedrich Trump, du village de Kallstadt au Palatinat (Pfalz), Allemagne, laisse une note sur la table de cuisine de ses parents : « Je suis parti pour l’Amérique. » Surpris probablement par l’annonce brutale de ce départ, les parents ne le sont pas par le départ lui-même. Car l’année précédente, la sœur aînée avait déjà montré à son petit frère le chemin de l’Amérique, dorénavant installée avec son mari à Manhattan. Un million d’Allemands quitteront ainsi dans les années 1880 leur « patrie », déclarée dès 1871 « Second Empire » sous la poigne de la Prusse et de son « Chancelier de fer », Bismarck. Très mal loti par l’histoire, vue sa position tampon entre l’Allemagne et la France, le Palatinat a été ravagé par de nombreuses guerres, à commencer par la Guerre de Trente Ans (1618-1648), internationalisation des Guerres de religion, puis les guerres entre Louis XIV et l’Empire, entraînant les deux « ravages du Palatinat » (1674, 1689), avec trente-deux villes et villages sauvagement incendiés par Turenne. Devenus protestants lors de la Réforme tout en étant rattachés au très catholique royaume de Bavière, les Palatins, trop proches des idées « éclairées » de la France voisine, ont été des habitants de seconde zone, observés avec méfiance par Munich. Autrement dit, l’avenir était bouché dans cette région plus qu’ailleurs en Allemagne. Pas étonnant qu’un nombre relativement grand de ce flot d’immigrés allemands en Amérique soit venu du Palatinat. Pas étonnant non plus qu’une génération plus tôt, Friedrich Trump soit parti avec un autre fils de Kallstadt, cette fois avec ses parents, Henry John Heinz, l’inventeur du Ketchup, d’ailleurs cousin au deuxième degré de Friedrich.

Un immigrant allemand malgré lui

Né dans une famille de vignerons pauvres de six enfants, le puîné n’a d’autre choix que d’apprendre le métier de coiffeur, ce qui visiblement le « rase ». Donc, il part illico, son apprentissage fini, aimanté par le « rêve d’Amérique», parce qu’il veut devenir rapidement riche. Remplir des bouteilles de tomates comme son cousin n’est pas son « affaire » !

Le rêve du Far Ouest s’étant évanoui depuis que la Frontier avait atteint le Pacifique vers le milieu du siècle, il reste comme horizon de rêve, du « tout possible », le Nord-Ouest, là où vers 1896 s’est déclenché le second Gold Rush, celui du Klondike. Après cinq ans passés chez sa sœur à New York, à couper des cheveux et raser des barbes, Friedrich part pour le Nord-Ouest et s’installe à Seattle en 1891. Il y ouvre un restaurant dans le quartier « red light » : à part les repas et les boissons, la maison offre aussi des « rooms for ladies », euphémisme pour « bordel ». Durant l’été 1897, le premier navire chargé d’or du Klondike arrive dans le port de Seattle. Frederick – entre-temps naturalisé américain – est en bonne position pour profiter au maximum de la manne d’or. Il y développe l’ADN du « basic instinct », de The Art of the Deal des Trump. Frederick sait qu’il y aura peu d’élus dans cette ruée vers l’or (4000 sur 40000 appelés), aussi, il choisit la stratégie où il sera à tous les coups gagnant. De constitution frêle, il est exclu qu’il concurrence ces bourlingueurs costauds sur le terrain ; il lui faut juste suivre cette ruée vers l’or en pourvoyant aux besoins primitifs (manger, boire, dormir, sexe) des aventuriers qui dépensent leur or aussi vite qu’ils le gagnent. Pour cela, ses restaurants doivent être soit ambulants, transbordés par barge (le « Fitzcarraldo » du Klondike), soit abandonnés à court terme pour aussitôt être établis plus au nord, afin que l’or des trouveurs puisse remplir les poches du parasite (« celui qui mange avec ») opportuniste. Rien de choquant dans cet univers où règne la « loi de la jungle » et où le plus fort l’emporte sur le « faible », écrasé sans pitié.

Les différents hôtels-restaurants de Frederick marquent ainsi les parcours du Klondike : de Monte Christo – parce qu’un prospecteur lisait le roman de Dumas !-, en passant par Bennet, jusqu’à Whitehorse en Colombie-Britannique. Dans son restaurant de Whitehorse, Frederick commence à réaliser ce que veut dire Think Big : 3000 repas servis par jour, un tripot (pas encore de casino) où les joueurs misent par milliers de dollars en or, avec des balances pour peser le précieux métal, et toujours ces « rooms for ladies ». Nous sommes au Canada, les Red Coats (GRC) sont sur place pour « faire la loi », interdire jeu, boisson… et le reste. Avec son flair, l’Allemand américanisé sent le roussi, vend le restaurant à son associé – qui sombre dans l’alcoolisme, le resto devenant la proie des flammes – et retourne en Allemagne. Il voulait être riche…et prendre épouse allemande, une voisine de Kallstadt qui avait cinq ans lors de son départ. Tonton Cristobal est arrivé, cousu d’or, admiré par son village ! Il retourne avec sa femme à New York, mais cette dernière est frappé d’un violent « mal du pays » (Heimweh) que tout émigrant connaît. Il retourne alors à Kallstadt avec l’intention de s’y s’installer à demeure, puisqu’il pourra mener une vie confortable avec son or déposé à la banque qui « travaille » pour lui…

Imprévu revers du destin : le gouvernement de Bavière lui retire son droit de séjour et sa nationalité allemande pour avoir esquivé le service militaire (de trois ans) en émigrant aux États-Unis. Peu importe que la loi soit passée en 1886, alors que Frederick est parti l’année d’avant. Des pétitions, des suppliques au gouvernement, au prince Luitpold, rien n’y fait, l’Allemand qu’il s’est cru être encore doit quitter son pays, de gré ou de force. Les dés du sort des États-Unis de 2016 auront été jetés à ce moment-là. Elisabeth, la femme de Frederick, est enceinte lorsqu’elle rembarque sur le navire en destination de New York en 1905 et accouche l’année même de Fred, père de Donald Trump.

Nous sommes dans l’histoire alternative : que serait-il arrivé si le grand-père de Trump avait pu rester en Allemagne ?

Narcisse et Écho

À parcourir la vie du grand-père de Trump, on se demande comment Donald, issu d’une immigration relativement récente, a pu développer tant de suspicion, tant de haine contre certains immigrants, contre tout immigrant ? Son « roman familial » risque de donner une réponse non seulement à cette question mais à bien d’autres que le monde entier se pose concernant le comportement atypique du 45e Président des États-Unis. La psychanalyse nous dit que l’enfant au cours de son développement normal passe progressivement d’un « narcissisme primaire » nombriliste où le sujet, tel Narcisse, ne voit que le MOI – Freud parle de « libido du moi » – à un stade où il s’ouvre sur le Monde, sur l’Autre, alors reconnus dans leur réalité objectale (« libido d’objet »). Or le sujet narcissique (« névrose narcissique ») ne voit pas les Autres, puisqu’ils ne sont pour lui que des miroirs réfléchissant son propre Ego. La (dé) négation ou forclusion narcissique de l’Autre commence au sein de la famille, dont le « roman familial » est un des symptômes. Pour Donald Trump, reconnaître un grand-père plus grand que nature, héros paradigmatique du « rêve américain », signifierait se rapetisser d’autant et surtout donner un coup fatal à son image de self-made man qu’il propose de projeter. Dans son autobiographie The Art of the Deal (1987), Donald liquide, pour ne pas dire « assassine » son grand-père en deux mots : il était un « hard liver » et un « hard drinker ». Traduire « hard liver » par « bon vivant » serait un euphémisme, plus proche de « dépravé », rimant avec « hard drinker », alcoolique invétéré. Son propre père, Fred, dans cette « autobiographie » – qui n’est autre qu’une autocréation, qu’une auto-statufication narcissique –, ne dépasse guère le stade de « builder » manuel. Le traitement échu à ses père et grand-père, à l’origine de la fortune de Donald – à sa mort Fred laisse une fortune de $300 millions – vise quiconque fait de l’ombre à l’Imago d’autogenèse de Donald. L’Autre devient alors l’Ennemi qu’il poursuit de sa vindicte : il le rapetisse, le dénigre, le discrédite comme il l’a fait avec ses concurrents à la campagne, notamment Hillary Clinton : « nasty woman », « lock her up », telle une criminelle. Les juges et les membres de « son » parti aujourd’hui qui ne font pas ses quatre volontés, subissent le même sort.

Réaction d’autant plus violente que la vie de Donald est basée sur deux mensonges généalogiques : il dit depuis longtemps, déjà en 1987, qu’il est d’origine « suédoise » et met en cause la légitimité morale de celui qui a fait souche aux États-Unis. Ce lourd déficit de légitimité, il doit le compenser par une vie éblouissante de glamour qui accapare le regard du spectateur, l’empêchant de tourner son regard vers le passé. Il a même eu le culot d’accuser la présidence d’Obama d’être « illégitime » sous prétexte que le Président « n’est pas né aux États-Unis ».

Vie de glamour, de succès, de records superlatifs, – le terme « deal », d’origine germanique, comme d’ailleurs « dollar » indique d’abord une « grande quantité » -, va de pair avec une fascination maladive pour les cotes de popularité, à commencer par celle de The Apprentice – ridiculisant là encore la chute des cotes de son « remplaçant », Arnold Schwarzenegger –, jusqu’à la guerre des chiffres à propos du nombre d’assistants à son inauguration le 20 janvier etc… Dès qu’il y a déficit, on accusera la « dishonest press » d’avoir falsifié, maquillé les chiffres, les « faits ». Le terme « alternatif facts », surgi à ce moment, ne saurait être un hasard, puisque la vie même de Donald Trump est basée sur un « alternatif fact » : il a gommé une réalité généalogique fabriquée (fake) par l’image narcissique projetée qui devient sa « réalité » déclarée. Du coup, son « America first », à l’origine une posture narcissique, doit faire oublier qu’il n’a pas été le « first American » de sa famille. D’autre part, sa haine contre l’Autre authentifie par la négative sa fiction d’« autochtonie ».

La chambre d’écho que constituent les dits « réseaux sociaux », loin de corriger, voire freiner ces confusions réalité/fiction, au contraire iront les décupler, puisque les « bruits abrutissants » y ont remplacé l’analyse critique du « fact checking ». De même que Narcisse ne « reconnaît » que le seul Écho de sa propre voix, de la même façon Trump ne reconnaît comme média véridique que ses propres tweets, faisant des médias dits « officiels » un « bruit » qui brouille le message originel, émané de Narcisse. Comme le disait la voix de son ancien maître Steve Bannon, tombé aussi en disgrâce, ces médias sont une « opposition » à la Voix première, à la « Voix de son Maître », nulle autre que la Voix de Donald lui-même.

 

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[1] The Dangerous Case of Donald Trump, éd. Brandy X. Lee et Robert Jay Lifton, Thomas Dunne Books, 2017.

* L’auteur vient de publier chez Liber (Montréal, 2018) l’essai État-nation, tyrannie et droits humains. Archéologie de l’ordre politique.

TOUJOURS MINEURS – L’affaire Slāv et les soi-disant progressistes

 

Lamberto Tassinari

À peine trois représentations du spectacle Slāv on suffit à Montréal pour déchainer contre Betty Bonifassi et Robert Lepage une centaine de manifestants avec pancartes et démarrer un grand bouillonnement médiatique. Comme je ne fréquente pas les médias (a)sociaux je n’ai rien vu hormis un petit article dans Le Journal de Montréal et surtout la prise de position d’un certain Michel Lessard de Lévis, qui a publié dans Le Devoir un texte intitulé « Robert Lepage s’est trompé » dans lequel il déplore le geste de deux auteurs.

Blanche

Le 6 juillet, au lendemain de l’annulation du spectacle par le Festival International de Jazz de Montréal, arrive la sobre réplique de Lepage qui préfère ne pas affronter l’analyse de la notion d’appropriation culturelle qu’il considère trop complexe, se limitant à dire, en acteur, que la pratique théâtrale repose sur un « principe bien simple : jouer à être quelqu’un d’autre. Jouer à l’autre. Se glisser dans la peau de l’autre afin d’essayer de le comprendre et, par le fait même, peut-être aussi se comprendre soi-même. »

Noire

Je trouve cela juste et suffisant, injuste et défaillante la position de tous ceux qui condamnent Lepage en l’accusant du crime d’appropriation culturelle. Le lendemain, 7 juillet, une salve de textes est lancée depuis Le Devoir dont le plus remarquable a été « Les leçons de l’affaire Slāv » de Patrick Moreau, immigrant français qui enseigne la littérature au cégep d’Ahuntsic. Cet article a été immédiatement saisi par Robert Daudelin, ancien directeur de la Cinémathèque québécoise qui, avec l’accord de Moreau, l’a fait circuler en proposant de le cosigner. Le débat que le Festival du Jazz n’avait pas voulu lancer est en train heureusement de se produire dans les pages du Devoir et il aura probablement une suite ailleurs.

En attendant ce débat, une question se pose : que signifie au juste l’« appropriation culturelle » ?

D’après Wikipédia : C’« est un concept né aux États-Unis selon lequel l’adoption ou l’utilisation d’éléments d’une culture par les membres d’une culture ‘dominante’ serait irrespectueuse et constituerait une forme d’oppression et de spoliation. » De toute évidence, l’application de ce principe constitue la revanche des cultures, des groupes, des identités faibles, une espèce de retour du balancier. Le système dominant, le pouvoir majoritaire un peu partout dans le monde mais de façon prépondérante aux États-Unis et au Canada, aurait accordé gratuitement, c’est-à-dire non pas à la suite d’une sanglante lutte de classe, aux « cultures faibles » la pleine liberté et une totale autorité sur la gestion de leur propre image. Après des siècles d’injustice, de répression et d’oppression, féministes, communautés LGBT, peuples autochtones et minorités de tout genre ont été déclarés maîtres chez eux ! Quel triomphe et quelle générosité de la part du pouvoir ! Mais est-il possible que ce cadeau tombe, comme le fromage de la fable, de la bouche des puissants dans celle des faibles ?

Blanche

Il faudrait toujours que les faibles doutent des concessions gratuites. Mais non, encore une fois aveuglés par le désir de vengeance, ils ne se rendent pas compte de la ruse du pouvoir. Et pourtant, ils devraient bien comprendre que les cultures « fortes » sont capables d’accepter le regard critique des autres cultures. Ce n’est pas aux seuls Russes, par exemple, d’avoir le droit de s’occuper de la révolution d’Octobre : une foule d’historiens, d’écrivains et d’artistes de toute origine « ethnique » s’est penchée sur ces événements qui appartiennent à l’humanité entière. Ce n’est pas aux seuls Italiens de s’occuper de Renaissance ou de mafia ! Alors, pourquoi des artistes blancs ne devraient-ils pas pouvoir mettre en scène et chanter les chansons des esclaves noirs d’il y a deux siècles ? En se méfiant du regard et de la solidarité authentiques des autres, les cultures faibles et leurs avocats souteneurs de l’application totalitaire du concept d’appropriation culturelle ne s’aperçoivent pas qu’ils nuisent à leur cause car, par leur attaque, ils ne font que renforcer leur condition de culture mineure. Le cadeau de la culture dominante n’est pas si innocent.

Noire

 

Au lieu de se lever contre les Lepage et les Bonifassi généreux de ce monde, les gauchistes myopes de chez nous, devraient se révolter contre la ruse du pouvoir qui réussit à leur faire confirmer leur propre infériorité. Ils auraient dû comprendre que Slāv (je ne l’ai pas vu, comme tout le monde…) ne dicte pas une interprétation de l’histoire de l’esclavage des Noirs, qu’il ne l’altère pas, mais la célèbre en la mettant en scène avec sensibilité et respect.

Regards croisés plutôt, laissez-vous regarder par les autres et faites de même ! L’alternative étant que chaque maudit groupe « ethnique », à commencer par les Britanniques et les Français, écrive lui-même sa propre histoire, s’auto-célèbre, soit le seul et unique interprète de sa merveilleuse identité. C’est cela qu’on veut ?

THE MATERIAL SIDE OF THE IMMATERIAL. Facebook’s true nature

Lamberto Tassinari

Face and Book. Two powerful, divine words. The human Face, what is more meaningful, deep and troubling than our “face”?

The Book, what’s more essential to us than the concentrate of all human knowledge?

Antonin Artaud, the visionary, wrote

 (…) le visage humain n’a pas encore trouvé sa face (…) la face humaine telle qu’elle est se cherche encore avec deux yeux, un nez, une bouche, / et les deux cavités auricuaires qui répondent aux trous des orbites comme les quatre ouvertures du caveau de la prochaine mort. / Le visage humain porte en effet une espèce de mort perpétuelle sur son visage / dont c’est au peintre justement à le sauver / en lui rendant ses propres traits…

Sacred face though, it is the mirror on which the invisible inside sends signs to the eyes and to the expressive little wrinkles on the side of your mouth. Our face has been kidnapped by the market and, together with the book, became the appealing symbol, the web in which two billion souls got entangled. Instant communication and exposure of the self were the dreamlike promises.

 

Everyone could finally tell their stories, show their faces and have, in exchange, multitudinous stories and faces from the wide world. A nightmare is a dream turned awry and that is what happened: the pure immaterial creation gave birth to the usual, heavy, mercantile output. As everything in our capitalistic civilization is driven by profit, Facebook’s ugly face was absolutely predictable.  Guy Debord verily asserted in 1967 «Economy transforms the world, but it only transforms it in the world of economy”. He perfectly described the condition of our extreme alienation in which we are living « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images.». Which is the portrait of Facebook’s actual functioning. The new financial, immaterial capitalism extended its dominion at the planetary level with means fifty years ago still unknown to Debord but that he could perfectly foresee : « Le spectacle est le capital à un tel degré d’accumulation qu’il devient image », prophetically announcing Facebook’s empire:« Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale. » Merchandise has filled our entire existence: our inner selves confessed everything – desires and data – to Facebook which treated all of this, rightly, as goods.

We are in such a dystopian condition that utopia becomes, once again, the only option. Utopian democracy which will be reality only when the economy would have lost its monetary meaning and all its primitive components – work, value, merchandise, money – will vanish with all the monsters born within the world of economy.

 

 

AVANGUARDIA ITALIANA. All’indomani delle elezioni politiche

Lamberto Tassinari

Lo Stato italiano è lo Stato di Pulcinella, dove nessuno comanda perché un’infinità di irresponsabili comandano, dove nessuno crea, perché gli incompetenti riddano attorno agli stipendi e alle sinecure, dove il domani è buio perché non esiste un’attività generale organizzata che segua rettilineamente una via conosciuta.

È il paese del disordine permanente, della censura permanente, dello stato d’assedio permanente, anche se decreti e disposizioni particolari annunziano, confermano, ripetono, avvertono, assicurano. 

[Antonio Gramsci] Non firmato, Avanti!, edizione piemontese, 30 gennaio 1919

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Montreal, 8 marzo 2018

Non è la “fine della Storia” ma l’epilogo di un capitoletto meridionale della modernità. Penso da anni che l’Italia sia effettivamente avanti, voglio dire che sia all’avanguardia nel processo di dissoluzione delle democrazie capitalistico-parlamentari avanzate. Per questo tipo di società moderne non ci sono mille modi diversi di degradare e dunque il degrado prodottosi in Italia negli ultimi settant’anni può essere visto come un modello la cui validità è universale.

Prendiamo il disincanto per la politica politicante. In anni recenti il distacco e in misura crescente il rifiuto della politica da parte di un’importante porzione della società civile, è diventato un fenomeno macroscopico in quasi tutte le società del tipo avanzato. Bene, in Italia, questo divorzio tra società e politica esiste da sempre è, addirittura, il fondamento stesso della cultura politica italiana. L’ingovernabilità dell’Italia prelude a una crisi strisciante del rapporto tra società civile e istituzioni politiche negli altri paesi, crisi destinata a esplodere drammaticamente proprio dove lo Stato borghese si è affermato più saldamente. In Italia invece, non può esserci dramma, come all’Opera – canta Lucio Dalla – da noi, “ogni dramma è un falso”.

La crisi consiste piuttosto in un lento sbriciolamento, in una liquefazione delle istituzioni politiche di cui ora, con il “trionfo” (come scrivono i giornali) del Movimento 5stelle, stiamo vivendo l’epilogo. Nella società nata dal Risorgimento, la Sinistra è stata un’esagerazione, un’immaginazione dall’inizio alla fine. È stata una finzione nel senso che dice Giulio Bollati quando descrive un proletariato immaginato dalle avanguardie socialiste verso la fine dell’Ottocento in un paese che non possedeva ancora le condizioni di capitalismo maturo, dunque in cui un proletariato ancora non esisteva.

L’Italia si rivela come il «caso» capace di descrivere la putrefazione di una forma di governo, la democrazia parlamentare ma non offre la minima traccia di quello che sarà il futuro politico della civiltà “occidentale”.

Interno di sinistra

Il tutto avviene oggi per l’azione di quel movimento ineffabile il cui slogan più esaltante è stato il “Vaffanculo Day”. Io non so chi sia Di Maio. Del fondatore del Movimento, Beppe Grillo, ricordo gli orgasmi anti consumistici, la foga contro il teatrino della politica del comico curiosamente impegnato ma comunque, seducente all’epoca cattocomunista. Berlusconi lo conosco un po’meglio, ho scritto qualcosa di incompiuto sulla saga di Forza Italia e conservo una copia di “Una storia italiana” il rotocalco dell’apoteosi dell’uomo di Arcore pubblicato dalla sua Mondadori nel 2001. Di Salvini conosco solo la faccia e mi basta. Dei politici protagonisti di queste elezioni so questo o poco più ma anche questo basta per dire che l’epilogo è il prodotto esatto del tempo passato, l’effetto immancabile delle cose avvenute. L’Italia infine è (putre) fatta e gli italiani pure.

 

 

 

 

« ON NE VEUT PLUS TRAVAILLER »

Sophie Jankélévitch

 

Giuseppe Rensi n’est sans doute pas le philosophe italien le mieux connu en France. Néanmoins, grâce aux éditions Allia, plusieurs essais de ce penseur sceptique, profondément marqué par Leopardi, sont aujourd’hui disponibles en français.

Contre le travail est la seconde partie d’un livre intitulé L’Irrazionale, il Lavoro, l’Amore, paru à Milan en 1923 et republié en 2012 sous le titre Contro il lavoro. En le lisant on pense à Lafargue (Le droit à la paresse (1883), à Malevitch (La paresse comme vérité effective de l’homme, 1921), à Russell (Eloge de l’oisiveté,1932), sans parler bien sûr des philosophes cités par Rensi lui-même : Aristote, Horace, Cicéron, Sénèque, Epictète, Schopenhauer, et bien d’autres. Contre le travail occupe cependant une place tout à fait à part dans ce courant de pensée. En effet, la spécificité des réflexions de Rensi réside moins dans la condamnation du travail que dans la manière dont il dégage la dimension tragique du problème : « tous les hommes haïssent le travail », mais il n’y a pas d’issue, pas d’espoir. Le travail est à la fois nécessaire et impossible, « tant du point de vue moral que du point de vue économique et social ». L’impossibilité radicale de trouver une solution est d’ailleurs le fil directeur du texte ; avant même de clarifier le concept de travail (en l’opposant assez classiquement au jeu), l’auteur en souligne les contradictions internes.

L’opposition du jeu et du travail n’est pas nouvelle, mais elle est nécessaire à l’argumentation. L’activité ludique est à elle-même sa propre fin : en ce sens, elle ne se réduit pas au jeu proprement dit, elle englobe la production artistique, le « travail » du scientifique, du philosophe, du poète ‒ dès lors que ces activités ne sont pas déterminées par la recherche du gain ou de la gloire ‒ mais aussi la simple flânerie, la rêverie, la conversation… D’une façon générale, est ludique ce qui est gratuit, c’est-à-dire non dicté par la poursuite d’un intérêt extérieur ; le travail, au contraire, est accompli uniquement en vue des résultats qu’on en attend. Cette opposition du jeu et du travail est aussi, on le voit, celle de deux relations à la temporalité : l’une complètement ramassée dans le présent, l’autre toute entière tendue vers le futur. En effet, quand l’activité n’est qu’un moyen d’atteindre des objectifs, le présent ne peut être vécu pour lui-même, car le désir d’accumulation, l’attente des résultats projettent toujours plus loin, dans un avenir incertain. Dans l’activité ludique, l’effort est mû par le seul désir de l’agent, il se déploie suivant un élan spontané,  et il est en lui-même source de plaisir ; dans le travail il est fourni sous la pression d’une contrainte extérieure. « Jeu » signifie autonomie et liberté, « travail » hétéronomie et esclavage ; entre travail et esclavage la différence est seulement de degré, non de nature, elle réside dans la quantité de temps – minime ou inexistante dans le cas de l’esclavage proprement dit – laissée au travailleur pour qu’il en dispose à sa guise. C’est pourquoi le travail est en soi un obstacle à la réalisation de la nature humaine. L’homme n’est pleinement homme que lorsqu’il joue, et cette idée, nous dit Rensi, est loin d’être « le fruit malsain de l’inertie et de la mollesse orientale »… Ici, c’est aux personnages des romans d’Albert Cossery (notamment Les fainéants dans la vallée fertile) qu’on pense. Aux antipodes de l’ « esprit du capitalisme », ce produit de l’éthique protestante analysée par Max Weber au tout début du XXe siècle, les fainéants, mendiants et autres saltimbanques déambulant dans les rues du Caire mettent en pratique les préceptes d’Epictète ‒ un des philosophes avec lesquels Rensi a sans doute le plus d’affinités : riches ou pauvres, indifférents aux biens matériels en eux-mêmes, cultivant l’oisiveté et la contemplation, ils jouent leur rôle dans le théâtre de la vie. A la morale du travail, qui condamne la paresse comme un vice, s’oppose ainsi, dans le sillage des Stoïciens, une morale supérieure, fondée sur la conception de la vie elle-même comme un jeu.

Mais pourquoi le travail est-il un problème insoluble? Parce que deux injonctions contradictoires s’y combattent : d’un côté il se présente comme un devoir moral, en tant qu’il permet le passage de la vie animale à la vie humaine et qu’il est la condition de possibilité du développement spirituel; de l’autre, c’est un devoir non moins impératif d’y échapper, parce qu’il interdit la jouissance de ce qu’il est censé servir à atteindre. Mais pour y échapper il faut pouvoir compter sur ses fruits, c’est-à-dire s’en décharger sur d’autres ; le non-travail des uns implique donc le travail des autres, qui sont alors privés de la possibilité de vivre une vie pleinement humaine. On voit bien où se situe la contradiction : juste et légitime d’un certain point de vue, l’effort pour se délivrer du travail est  injuste et illégitime du point de vue de ceux sur qui en retombe le poids. Dans la question du travail s’affrontent  ainsi des exigences incompatibles entre elles, si bien qu’une solution apparaissant juste au regard d’une de ces exigences s’avérerait nécessairement injuste au regard  des autres.

La seule forme de production dotée de quelque valeur spirituelle et susceptible de donner au travailleur le sentiment d’être un créateur est l’artisanat. Mais cette forme de travail – dans laquelle l’activité est en elle-même source de plaisir – a disparu avec le développement urbain et le travail de masse en usine nécessité par l’intensification de la vie sociale. Ce travail en usine est indispensable au maintien de la civilisation car il est le seul à pouvoir produire la quantité de biens nécessaire à une vie vraiment humaine (étant donné l’accroissement de la population et la taille des sociétés contemporaines), mais en même temps il est la négation d’une telle vie et ne peut être vécu autrement que comme un esclavage, un obstacle à tout épanouissement spirituel. La pensée de Rensi a souvent des accents anti-capitalistes, voire même nostalgiques à certains endroits, quand il oppose aux villages et aux petites communautés d’autrefois cette « monstruosité de l’époque moderne » qu’est la grande ville; au fil de la lecture, des images de la Metropolis de Fritz Lang ou des Temps Modernes de Chaplin viennent à l’esprit. Même si le terme d’aliénation n’est jamais utilisé, c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’auteur évoque la condition de l’ouvrier d’usine. Mais encore une fois, c’est le travail en soi qui à ses yeux est absurde et contraire à la dignité humaine. A l’époque où il publie son essai, les vertus du travail sont exaltées par le fascisme, qui triomphe en Italie et dont le philosophe fut un farouche opposant, mais aussi par le bolchévisme au pouvoir en Russie depuis la Révolution de 1917. Mais aux yeux de Rensi une organisation sociale octroyant aux travailleurs la propriété des moyens de production ne change rien à la nature profondément avilissante du travail. Pour les ouvriers, être les maîtres des machines sur lesquelles ils travaillent ne supprime en rien leur dépendance à l’égard de ces machines. C’est pourquoi le philosophe n’a pas d’illusions sur les révolutions, qu’il considère comme vaines.

S’il n’y a pas d’issue, c’est parce que la seule « solution » serait l’abolition pure et simple du travail : utopie à laquelle Marx et Engels « auraient dû logiquement parvenir pour remédier aux maux qu’ils dénoncent » dans le Manifeste. Nous savons déjà pourquoi il s’agit en effet d’une utopie, puisque le travail est à la fois impossible et nécessaire. Mais Rensi ne prône pas non plus le retour à l’artisanat et à une forme d’économie « villageoise », incapable selon lui d’assurer  les moyens  d’une vie « véritablement humaine » dans les conditions d’aujourd’hui.  En réalité il ne prône rien, car il ne croit pas en la possibilité de résoudre la contradiction.

Ce scepticisme radical s’appuie sur une philosophie du droit inspirée du juriste allemand Rudolph von Jhering (1818-1892), auquel Rensi se réfère à plusieurs reprises. Il n’existe pas de droit naturel, pas de norme universelle et objective du juste, mais seulement une multiplicité de points de vue, tous également dépourvus de fondement, qui se combattent mutuellement. Aucune idée du juste en soi ne peut orienter l’action vers une solution qui serait la bonne, il n’y a pas de devoir-être à la lumière duquel on puisse concevoir une amélioration de ce qui est. L’idée même de progrès se trouve ainsi invalidée. Le droit, loin de s’opposer à la force, en est issu ; il se réduit au sentiment subjectif d’avoir raison, qui parvient à l’emporter sur les sentiments opposés. En d’autres termes, c’est le point de vue du groupe le plus fort, capable par conséquent de s’imposer aux autres, qui  devient droit. Et le droit change quand change le rapport de forces.

Pour conclure, on peut quand même se demander si les sociétés d’Indiens du Brésil étudiées par Pierre Clastres n’avaient pas trouvé la clef du problème (même si elles étaient très petites par rapport aux sociétés dans lesquelles nous vivons aujourd’hui)… Construites pour « éviter » que l’Etat n’apparaisse – et avec lui, la division entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent – elles sont strictement égalitaires : tous « travaillent »  pour produire les biens nécessaires à la vie et rien de plus ; la satisfaction des besoins (pour la plupart les besoins énergétiques) est la finalité exclusive de l’activité de production, et détermine seule la quantité de temps qu’il faut y consacrer. Très peu d’heures quotidiennes suffisant pour cela, le reste du temps est disponible pour les fêtes, le jeu, l’oisiveté… Chacun est maître de son activité, personne ne produit au bénéfice d’un autre, il n y a donc pas à  proprement parler de « travail » ; le concept de travail, en effet, désigne avant tout une activité de production visant à satisfaire les besoins des autres. Ce que nous appelons travail est inséparable d’une société hiérarchisée, dans laquelle ceux qui détiennent le pouvoir commandent aux autres, qui se soumettent. Pour Clastres, c’est la domination qui est à l’origine du travail aliéné, c’est-à-dire en fait du travail tout court…

Un autre combat se dessine alors peut-être pour sortir des apories soulevées par le philosophe italien : refuser d’obéir, changer radicalement de mode de vie, repenser complètement la notion de besoin, s’affranchir enfin d’une morale qui valorise exclusivement le faire – dans le sens de produire – au détriment de l’« être »… Car il y a quand même une certitude : « on ne veut plus travailler » !