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la Repubblica. Sul quotidiano degrado degli Italiani

Lamberto Tassinari

Vignetta di Altan
Vignetta di Altan

Come in natura, a rilievi presso specchi d’acqua corrispondono, sui fondali, depressioni di identiche dimensioni, così in Italia all’altezza di certi intelletti e sensibilità corrispondono abissi di collettiva trivialità e leggerezza. Il fenomeno è universale ma si tratta, appunto, di cogliere la specificità italiana. Io mi ci sono allenato vivendo fuori d’Italia già dai primissimi mesi del mio volontario esilio. Allora, per questi miei esercizi usavo quasi esclusivamente il quotidiano la Repubblica che già nei primi anni Ottanta aveva cominciato a derapare verso un crescente stile moderno, americaneggiante alla USA Today e sensazionalista ispirato alla “cultura” che proprio in quegli anni Silvio Berlusconi stava diffondendo con le sue televisioni. Così poco a poco Repubblica si preparava a diventare il giornale televisivo, pubblicitario, ambiguo, schizofrenico e schizogeno che è divenuto poi negli anni Novanta, l’organo di una sinistra falsa ( la sola), di tutta quella vaga borghesia italiana che amava e ama credersi progressista e all’opposizione quando in realtà è la più ignava e viziata compagine sociale al mondo. Il caso di Repubblica è emblematico, poichè sembrava, agli inizi, un prodotto sano, un medium laico, con idee sociali moderate ma lucide, progressiste come si diceva, con intenzioni e scelte programmatiche serie in politica e in cultura. Alla guida del giornale troneggiava quel fenomeno tipicamente italiano di intellettuale cinico di sinistra, un vero barone, caimano quasi del nostro giornalismo che ancor oggi è Eugenio Scalfari. Di Repubblica degli inizi non si sospettava la vocazione trasformista e consumistico-populista che con gli anni ha preso il sopravvento senza eliminare appunto, e questo alibi è un aspetto della specifità italiana, una venatura di cultura alta e de gauche, ma fondendola in un ibrido malinconico di vuoto e volgarità. Preceduta su questa via infelice dal settimanale L’Espresso, Repubblica è diventata, ai miei occhi, più che lo specchio della degenerazione della società italiana in questi ultimi trent’anni. I suoi giornalisti e lettori si sono illusi per due decenni di rappresentare un antidoto al berlusconismo, in verità sono stati un elemento complementare di quella cultura, una sua variante di facciata. “Attaccando” Berlusconi come il Cavaliere, Silvio, il Berlusca o il premier, la Repubblica ha finto la critica, in realtà accompagnandolo nella sua disastrosa marcia trionfale. Oggi gli stessi fatui giornalisti commentano il trionfo della rivolta di Beppe Grillo – massima espressione di ciò di cui sono capaci la sinistra e la democrazia in Italia – chiamando “grillino” e “grillina” i neodeputati del Movimento 5stelle. La Repubblica ha depresso invece che innalzare il già basso livello culturale e morale degli italiani. Ovviamente non ha agito da sola, tutto e tutti hanno lasciato scivolare questa società verso il profondo degrado attuale.

Solo singoli hanno profetizzato, parlato, e a volte anche agito, ma invano.

Le Spectateur florentin – Un éditorial de Giacomo Leopardi

LEOPARDINé en 1798 et mort en 1837 le poète Giacomo Leopardi est reconnu maintenant comme le plus grand penseur que l’Italie ait eu dans les deux siècles derniers. Du Zibaldone, un immense manuscrit, son journal philosophique, quelqu’un a écrit : Un livre qui fait partie du patrimoine littéraire mondial, né de plus de 4500 feuillets que Leopardi, dans la première moitié du XIXe siècle a rédigés, traitant tour à tour de philosophie, de philologie, mêlant aphorismes, longs développements, impressions. D’une densité, d’une importance que l’on peine à imaginer, un livre qui représente une véritable plongée dans le laboratoire d’un très grand esprit, d’une précocité inouïe. Essentiel.” Ce livre, traduit intégralement en français par Bertrand Schefer est publié aux éditions Allia.

Le court texte qui suit,  éditorial d’une revue jamais née en 1832, montre comme le grand philosophe et poète soit aussi un sublime ironiste. L’inutilité du magazine projeté par Leopardi a une ressemblance extraordinaire avec celle assumée par ViceVersa entre 1983 et 1996 et pour cela nous le publions tel un éditorial prophétique de la transculture. Il a été magistralement traduit par Marie José Thériault.

 

Préambule

 Certains de mes amis se sont mis en tête de fonder un journal. Ces amis, sachez-le, ne sont pas des littéraires, au contraire : ils demanderaient des explications et exigeraient volontiers réparation de ceux qui oseraient les affubler de ce titre. Ce ne sont pas davantage des philosophes; ils ne possèdent à proprement parler aucune science approfondie; ils n’aiment pas la politique, ni la statistique ni l’économie publique ou privée. Aussi, puisqu’ils ne sont rien, définir ce journal est pour eux une entreprise laborieuse : eux-mêmes en ignorent l’essence. Ou, mieux dit, ils en ont une vague idée, mais dès lors qu’ils veulent traduire celle-ci avec des mots, le chaos s’installe. Toutes leurs représentations sont négatives : leur journal ne sera pas littéraire, il ne sera pas politique ou historique, il ne traitera pas de mode, d’arts et de métiers, il n’y sera pas question d’inventions ou de découvertes, et ainsi de suite. Le concept positif, le terme qui résumera tout leur échappe. Coiffer d’un titre ce magnifique journal, voilà qui donne lieu à force sottises et sueurs froides. Si existait en italien un vocable équivalent au français flâneur, ce mot serait le frontispice tant espéré, car, tout compte fait, c’est celui qui le mieux décrit la tâche de nos futurs feuillistes. Hélas, si riche soit-elle, la langue italienne de possède pas de mot comme celui-là. Dans notre découragement, nous avons donc renoncé à nos aspirations d’originalité et, faisant montre de cette humilité qui n’est certes pas notre plus grande vertu, nous avons résolument opté pour Le Spectateur, un mot encore frais il y a un siècle et demi, puis exploité jusqu’à aujourd’hui par une foule de gens, proprement ou à tort et à travers.

 

Si le contenu de notre journal est difficile à cerner, il n’en va pas de même de sa vocation sur laquelle ne plane aucun mystère. Nous n’avons pas pour but le développement de l’industrie, l’amélioration de l’ordre social ou le perfectionnement de l’Homme. Nous ne voulons ni qu’on nous porte aux nues ni qu’on nous jette la pierre. Nous avouons en toute candeur que notre journal ne sera d’aucune utilité. Nous considérons qu’en un siècle où le moindre livre, le moindre bout de papier imprimé, la moindre carte de visite est devenu indispensable, il est fort judicieux que paraisse un journal dont le but est justement de ne servir à rien. Puisque l’homme aspire à se démarquer des autres et puisque tout est utile, il s’ensuit que celui qui promet l’inutile se singularise.

 

Nous n’avons donc pas pour objectif de rendre service, mais bien de divertir nos quelques lecteurs. Outre que le but de toute chose utile est le plaisir — qu’au reste l’on n’atteint presque jamais — notre opinion personnelle veut que le divertissement soit plus utile que l’utile. Nous avons tort, nul doute, car de nos jours, c’est justement le contraire qui prévaut. Mais au bout du compte, en ce dix-neuvième siècle empreint d’une excessive gravité, en ce siècle qui n’est pas le plus heureux de l’histoire, s’il y a encore sur terre des gens qui souhaitent lire pour le plaisir de la simple lecture  et pour trouver dans celle-ci une mince consolation aux grandes calamités, qu’ils souscrivent à notre entreprise. Les femmes, surtout, à qui nous nous efforcerons de plaire, non pas par galanterie — rien n’est plus ridicule que la galanterie qu’on imprime — mais parce qu’il est plus vraisemblable que les femmes, par nature moins sévères, accueilleront plus complaisamment notre inutilité. Nous nous proposons de beaucoup rire, mais nous nous réservons aussi de traiter de sujets sérieux tout aussi souvent, toujours dans le but d’amuser et de manière à faire rire, fût-ce en faisant pleurer. Car, à vrai dire, nous sommes plus enclins à pleurer qu’à rire. Mais pour ne pas ennuyer les autres, nous privilégions le rire au détriment des pleurs. Si le rire n’a guère de chance à notre époque, les pleurs ont été très mal vus de tout temps et continueront de l’être. De toute façon, nous avons sans doute déjà trop ri dans ce préambule, quoique nos rires puissent passer pour des pleurs à l’oreille de certains lecteurs.

 

Pour conclure, disons que nous publierons souvent des comptes rendus de parutions récentes. À ce propos, nous espérons que les auteurs que nous encenserons dans nos pages nous sauront gré précisément de cela et que, tout comme le public lecteur, ils verront très clairement que ces éloges ne sont empreints ni de flagornerie ni de servilité ni même de déférence. Nous parlerons aussi de théâtre et de spectacles. Nous publierons également des traductions de textes étrangers récents et peu connus dans la mesure où ceux-ci nous sembleront remarquables, se marieront à nos opinions et refléteront le caractère de notre journal dont nous souhaitons former un tout homogène. Si, comme nous le voulons et l’espérons, cette qualité nous vaut des articles inédits de la part de quelques valeureux esprits italiens ou étrangers, nous les accepterons avec gratitude et nous les publierons avec loyauté.

 

Les autres collaborateurs du journal souhaitent conserver l’anonymat encore quelque temps. Quant à l’auteur du présent préambule, il est le soussigné :

 

GIACOMO LEOPARDI

Florence, mai 1832

(Traduit de l’italien par Marie José Thériault)

Le droit culturel, la transculture, la diversité et ses exceptions

Fulvio Caccia

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Les négociations qui ont précédé le G-8  en mai 1993  afin d’établir une vaste zone de libre-échange entre l’Europe et les Etats-Unis et les déclarations tonitruantes de M. Manuel Barroso, président de la Commission européenne auxquelles s’ajoutent les réactions d’autres politiques comme celle, courageuse, de Michel Barnier, commissaire européen français, ont remis la diversité culturelle sur le devant de la scène.

Car ces escarmouches sont loin d’être anodines ; elles montrent à l’évidence que la bataille autour de la diversité culturelle fait rage de plus belle. Car c’est une drôle de guerre – une guerre invisible et à rebondissements – qui se déroule dans l’ambiance feutrée de ces rencontres internationales où se croisent politiques, ONGs, grands argentiers, lobbyistes des deux rives de l’atlantique. Une guerre qui ne dit pas son nom mais dont les enjeux sont considérables tant sur le plan  politique, économique  que financier puisqu’ils détermineront dans une large mesure dans quelle société demain nous voulons vivre.

Dans les faits, il s’agit d’une nouvelle tentative pour introduire les productions culturelles et de communication dans les négociations des biens et services que conduit l’OMC depuis 1995. Le but consiste à les traiter comme des marchandises, détachées de la charge symbolique dont elles sont porteuses, pour en amplifier la rotation et par conséquent les profits.

Le premier épisode de cette guerre invisible s’est déroulé il y a déjà quatorze ans à Seattle lors du Sommet de l’Organisation mondiale du Commerce. C’est à ce moment que le gouvernement français avait proposé “l’exception culturelle” une notion qui  peinait à fédérer l’ensemble des pays de la planète. C’est pourquoi, souvenons-nous, il lui a été préféré l’expression “diversité culturelle”, plus inclusive. Notion qui devait très tôt rallier le Canada. Il s’agissait pour ce pays de se défendre auprès de l’OMC contre toute-puissance de la publicité américaine dans les magazines américains exportés sur son territoire. l’Organisation mondiale du commerce ayant refusé de leur accorder le droit de taxer les États-Unis en retour, le Canada deviendra l’allié objectif de la France sur cet épineux dossier. La diversité culturelle s’imposera ailleurs d’autant plus facilement que le débat sur l’AMI, l’accord multilatérale sur l’investissement, et c’est là le deuxième épisode de cette guerre larvée, mobilise à l’époque nombre de créateurs et de cinéastes du monde.

Grâce à l’impulsion des diplomaties française et canadienne et de leurs alliées, la diversité culturelle gagnera en popularité. Un pré-accord sera voté en décembre 2001 à Paris et la « Convention sur la protection de la diversité des contenus culturels et des expressions artistiques » sera adoptée définitivement lors de la Conférence générale de l’UNESCO le 17 octobre 2005 par la très grande majorité des pays-membres. Mais cette Convention n’empêche pas les tenants de la culture-divertissement de tenter de l’imposer en catimini. Cela oblige à une vigilance de tous les instants de la part de ceux qui croient que la diversité est un principe universel et régulateur de l’espace civique, technologique autant que biologique. Mais encore faut-il que cette notion soit « au-dessus de tout soupçon ». Ce qui est loin d’être le cas.

Car si la diversité culturelle porte flanc à la critique, c’est que le terme par définition est polysémique. En effet tout le monde est pour la diversité, y compris les puissants de ce monde qui la revendiquent également. Souvenez-vous de la tribune de l’ancien patron de Vivendi dans les pages du quotidien « Le Monde » pour défendre la diversité culturelle de son entreprise et par extension celle de la nouvelle élite mondialisée. C’est ainsi que le franco-catalan et très médiatique PDG de Renault, Carlos Gohn, utilisera la diversité comme argument pour défendre l’entrée de l’indien Mittal dans le capital d’Arcelor. On sait aujourd’hui quel en fut le prix pour la sidérurgie française. Cette diversité culturelle, apparemment heureuse, est celle des marchés mondialisés que nous vantaient naguère les couleurs unifiées de Benetton. Le but était  de nous faire croire  que l’achat d’un bien culturel en espèces sonnantes et trébuchantes servira à  combler , ipso facto le besoin qui s’exprime. « Vous y avez pensé, Sony l’a fait !

C’est pourquoi des initiatives ont vu le jour pour consolider « le droit culturel » et en faire l’assise juridique de ces nouvelles appartenances transnationales. C’est notamment le cas de la Déclaration de Fribourg dont l’animateur principal est le philosophe suisse Patrice Meyer-Bisch de l’Université de Fribourg (http://droitsculturels.org). Ce nouveau droit qui découle de la Déclaration universelle des droits de l’homme permettrait ainsi de mieux représenter les différences culturelles au sein des États-nations qui, on le sait, rechignent par nature à reconnaître les particularismes. C’est le cas en France où le processus de ratification de la Charte européenne des langues régionales a été interrompu en 1999 parce que le Conseil constitutionnel a estimé qu’elle était incompatible avec la Constitution française.

Le républicanisme jacobin, on le voit, est rébarbatif aux minorités. Ses défenseurs craignent une porte ouverte aux dérives communautaristes qui attiseraient les revendications particularistes dont le pays,  jadis avait  souffert. De l’autre côte de l’Atlantique, les sociologues de l’école de Chicago des années trente ont défendu une thèse similaire ; ils avaient théorisé la nécessité pour les immigrants de se fondre dans le modèle de « l’American Way of Life » dont la constitution américaine était la garante. Ce qui permettait du coup de produire de l’unité à travers la diversité et donner un sens au De pluribus unum ; la devise fondatrice du « melting pot » américain.

Un peu plus au sud, le cubain Fernando Ortiz forgeait, lui, un néologisme fécond – la transculturation- pour rendre compte de la «Cubanitad », de son île natale. Cette nation qui reprend à rebrousse poil les visées assimilationnistes des grandes puissances, permettait de mieux rendre compte du processus de transformation en acte dans toute culture. C’est pourquoi avec les amis de la revue ViceVersa de Montréal (www.viceversamag.com) nous l’avions reprise il y a plus de 25 ans pour définir la ligne éditoriale de notre publication.

Pour nous, la transculture n’était pas en contradiction avec la nationalité mais la complétait car elle était le mieux à même de désarmer le mécanisme des « identités meurtrières » qui s’y trouvent blotties et dont l’écrivain Amin Maalouf a démontré fort justement la puissance destructrice.

En effet comment peuvent coexister plusieurs identités en une seule et même personne ? Cette équation à multiples inconnues est non seulement une contradiction dans les termes mais plus encore un abus de langage. L’identité est la somme des appartenances qui peuvent être aussi variées et nombreuses qu’on le souhaite. Car les appartenances ne se situent pas au même niveau que l’identité qui les rassemble. Elle ne se polarisent pas non plus de la même manière : le contexte dans lequel on se trouve peut en modifier l’équilibre. Moi qui suis né Italien mais ayant vécu au Canada puis en France, je déclinerai ces appartenances autrement en fonction du pays où je me trouve. Mais il peut s’en ajouter d’autres qui ne n’appartiennent pas à la nationalité. Et pourtant que de malentendus et de conflits sanglants, ces identités ont-elles générées au fil des siècles.

Aujourd’hui avec la connaissance accrue que nous avons des mécanismes identitaires, amplifiée par la puissance numérique des technologies de l’information, nous devrions nous éviter de tomber dans ce piège grossier. Mais encore faut-il que la diversité des appartenances soit reconnu en tant que telle. Les droits culturels tels qu’énoncés dans la Déclaration de Fribourg en constituent une étape nécessaire. Leur éventuelle ratification par les Etats de même que par les institutions multilatérales favoriserait l’avènement politique d’une citoyenneté véritablement transnationale.

A bon entendeur, salut !

Publié initialement sur www.combats-magazine.org

Enjeux de la technodiversité

Fulvio Caccia

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Publié initialement dans les pages de www.combats-magazine.org

La transculture  ne se réduit pas simplement à sa variante culturelle ( diversité culturelle) , politique (le fameux pluralisme) ou encore biologique (la biodiversité), elle se décline plus que jamais dans l’espace technologique. Un éloquent contre-exemple nous a été donné récemment par l’espionnage opéré par les services secrets américains avec la complicité intéressée des principaux opérateurs numériques (Google, Facebook, Apple, Microsoft). Désormais nul besoin de déployer les grandes oreilles radar vers la ionosphère pour capter les ondes radio de tout un chacun comme naguère le faisait le programme Échelon ( Au fait-il toujours en opération ?), il s’agit simplement de se brancher à la source , directement sur les serveurs de ces méga-agrégateurs d’information. C’est ce que nous révélait le 4 juin 2013  le Washington Post et The Guardian.

En ce début de l’été 2013, leur source a décidé de se montrer au grand jour. Il s’agit d’Edward Snowden, 29 ans, un informaticien de la société Verizen qui sous-traitait le contrôle des communications des citoyens des États-Unis pour le compte de la toute puissante et occulte National Security Agency. Dans son entretien au journaliste The Guardian, le jeune informaticien , réfugié à Hong Kong, révélait combien il lui était alors facile d’avoir accès aux données personnelles de n’importe quel citoyen y compris le président lui-même si cela s’était avéré nécessaire. Une perspective qui donne froid dans les dos. Ainsi donc, sous prétexte de lutter contre le terrorisme, le fameux « Patriot Act », l’une des plus grandes démocraties du monde confirmerait sa tentation totalitaire vingt ans après que son ennemi historique se soit effondré pour l’avoir justement érigé en dogme. C’est le serpent qui se mord la queue.

S’il ne pas encore le visage du totalitarisme dur qui régnait naguère derrière le rideau de fer, c’est que les avancées époustouflantes de la technologie numérique permettent à la société de l’information mondialisée d’avancer masquée en brandissant justement la démocratie et l’éducation accessible à tous comme autant de leurres.

Mais quelle est la nature de cette société mondialisée qui s’américanise en apparence non seulement par sa culture du divertissement mais également par l’adhésion aveugle des élites nationales du monde entier aux protocoles de gestion et de management développées naguère par l’Oncle Sam. Loin de moi l’idée d’emboucher les trompettes de l’antiaméricanisme. Car c’est justement à l’instant où il s’internationalise que ce modèle perd toute référence nationale pour devenir le mode de gestion transnational du capitalisme avancé. Toutes les oligarchies du monde y apportent peu ou prou leur contribution. Naguère le PDG de Vivendi Univeral, s’était fendu d’une opinion dans le Monde pour déclarer et annexer par ce biais la diversité culturelle sous le giron de sa multinationale. Cette diversité dont le marché a besoin pour faire tourner la roue de la profitabilité, c’est celle des biens de consommation, réduit à l’état de simulacre culturel. Processus de fétichisation de la marchandise bien connu depuis Marx.

Aujourd’hui dans ce dispositif, c’est la marchandise même qui « disparaît » à son tour bien après avoir dissout le prolétariat au profit des protocoles de gestion de vos communications personnelles et de leur contrôle. C’est ce qu’avait mis en lumière un Baudrillard par exemple et que confirme la privatisation des ces protocoles de contrôle. Il est en effet significatif que des entreprises privées obtiennent par appel d’offres de telles responsabilités qui appartiennent d’abord à l’Etat, c’est-à- dire en démocratie, à l’ensemble des citoyens.

Cette privatisation de modes de contrôle est comparable à la privatisation pas si lointaines de larges secteurs du domaine public. C’est une constante du capitalisme depuis l’origine dont les conséquences sont paradoxalement de réduire d’autant l’espace de liberté. Et cela passe par le droit et la reconnaissance de la propriété privée sur ce nouveau territoire bien plus lucratif que le bien foncier : les données personnelles. C’est ce droit que Facebook reconnaît à l’ utilisateur de son réseau social. En échange de la publication de ces données personnelles, il lui demande simplement « une licence non-exclusive, transférable, sous-licenciable, sans redevance et mondiale pour l’utilisation des contenus de propriété intellectuelle…» (Déclaration des droits et responsabilité, article 2.1). C’est précisément ce droit de propriété que les juristes néerlandais ont reconnu aux Indiens de Manhattan au XVIe siècle pour ensuite leur racheter leur terre à vil prix. Ce principe de propriété a été ensuite appliqué mutatis mutandis à l’ensemble des tribus indiennes d’Amérique du nord pour mieux les spolier. Or c’est sur ce droit reconnu sur lequel se fonde l’essentiel des revendications actuelles des Amérindiens sur leur ancien territoire.

SOUVERAINETÉ SUR LES DONNÉES PERSONNELLES

Avancée pour les uns, hypocrisie pour les autres il n’en demeure pas moins que ce droit à la souveraineté personnelle est en train d’émerger comme le nouvel Eldorado, la nouvelle « richesse des nations » qui peut dériver aussi en accord de dupes. La transformation de l’internaute en auteur reconduit sous les projecteurs la confrontation entre droit d’auteur et copyright. C’est un dilemme que les écrivains connaissent bien : que faire de ses droits universels si personne ne les exploite ?

Bien que ne se situant pas au même niveau qu’une œuvre littéraire, les donnes personnelles sont exploitées en fonction du même principe : le droit intellectuel. C’est la matérialisation d’une œuvre de l’esprit sur un support matériel (un livre papier, un cd) qui en fait un objet public et exploitable. Avec les données personnelles, nous demeurons dans le virtuel et l’agrégat. C’est l’addition des fichiers personnels qui fait masse et devient exploitable.

Que faire face à cette marchandisation de la vie privée ? Aujourd’hui les outils existent (Voir article la nouvelle richesse des nations) Il n’en tient qu’à nous de les utiliser . A bon entendeur Salut !

Fulvio Caccia

Comment on fabrique une langue de culture

Fulvio Caccia

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Comment on fabrique une langue de culture ? La réponse serait simple en apparence. On fabrique une langue de culture en l’écrivant, tout bonnement ! Dès la formulation de cet énoncé, surgissent pourtant d’autres questions, toutes aussi complexes. Qu’est-ce qu’écrire ? Qu’est-ce qu’une langue ? Qu’est-ce qu’une culture ? Qui écrit ? Pourquoi ? Comment ? En les posant abruptement, nous entrons de plein pied au cœur du débat complexe sur la culture aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’écrire ?

Essayons de répondre d’abord à cette première interrogation. Ecrire, « c’est tracer un ensemble organisé de signes » nous dit le dictionnaire. C’est donc une forme d’expression. Elle consiste à extérioriser, communiquer un sentiment, une information en dehors de soi. Cette manifestation passe d’abord par le son ou mieux, le son articulé-la parole- qui est le plus petit commun dénominateur significatif du système d’expression et de communication qu’on appelle la langue. La parole humaine se distingue du cri et du langage animal non pas par sa faculté d’expression, ni par la communication mais bien par sa capacité de conviction. C’est d’ailleurs le sens latin de parauala de parabole, qui veut dire « comparaison ». Si on compare, on évalue, on interprète.

La conviction, selon le sociologue Philippe Breton, découle d’une désadaptation fondatrice du préhominien consécutive à un accident géologique qui le confronte à devoir inventer une parole qui ne soit pas seulement informative mais « en perpétuelle recherche de son adéquation avec le réel i» C’est cet écart permanent, cette distance au monde qui se remplit de sens et qui par conséquent autonomise la parole par rapport au langage animal. La parole donne lieu à tous les mensonges et toutes les manipulations, mais permet également à l’homme d’agir sur son environnement individuellement et collectivement.

L’écriture, elle, n’est pas une langue mais un système de notation qui dérive souvent de l’instrument qui sert à inciser le signe sur le support : le stylet « skariphos » (grec) gratte les tablettes de cire comme la plume le papyrus ou le parchemin. La racine indo européenne Gerbh, plus ancienne, implique aussi le calame par lequel les caractères sont fixés sur la tablette d’argile et qui donnera plus tard le terme «grammaire». Mais que cherchait-on ainsi à sauver de l’oubli ? Je vous le donne en mille : l’inventaire des biens, la comptabilité des impôts, l’enregistrement des actes juridiques que les premières accumulations de surplus de l’histoire ont produits. Ce n’est pas par hasard si les civilisations mésopotamiennes et égyptiennes ont été également celles qui ont mis au point ce système de notation de signes il y a plus de 5000 ans.

Car écrire c’est d’abord une mnémotechnique de la gestion. L’écriture naît du surplus et par conséquent de l’avènement de l’Etat au sein de collectivités ayant dépassé le stade de la survie et de la transhumance. C’est-à-dire dans des sociétés en mesure de pouvoir se projeter dans le futur, de le planifier. Cela implique déjà une représentation de soi et des autres et de son environnement dans la durée.

Aller au plus pressé par le plus court chemin. L’essentiel du processus du devenir homme peut se résumer dans cet incessant travail de symbolisation qui permet à l’homme de s’abstraire de son milieu pour mieux le comprendre et donc d’agir sur lui. Symbole, symbolisation qu’est-ce à dire ? Le « symbolom » désigne à l’origine un signe de reconnaissance, coupé en deux dont deux hôtes conservent chacun une moitié et qu’ils transmettaient à leurs enfants. En rapprochant les deux parties, on faisait la preuve que des relations d’hospitalités avaient été contractées. Le Symbole est donc un relais pour relier dans le temps (symbolein) ce qui a été coupé en deux, séparé (diabellein). Notons au passage que ce mot grec nous a donné « diable ». Le diable à la lettre est celui qui sépare. Et l’ont voit ainsi fonctionner dans toute sa splendeur la mécanique binaire – séparer, relier- par laquelle l’esprit humain cherche à pallier son manque, son sentiment de séparation.

C’est parce que, à la différence de l’animal, il a conscience de sa fragilité, de son inadaptation, que l’homme invente sans cesse des représentations (divines, culturelles, politiques) et des techniques pour se rattacher autrement à son environnement et convier le plus grand nombre à en faire autant.

L’écriture ne fait pas exception à cette dynamique de séparation et d’unification, ou encore pour reprendre une notion chère à aux philosophes français Deleuze et Guattari, de territorialisation et de déterritorialisation. En se développant d’abord sur sa forme pictographique, puis idéographique, et enfin syllabique, et même aujourd’hui numérique, l’écriture va accélérer le processus de subjectivation et d’abstraction qui va permettre à l’homme d’avoir accès à des domaines de connaissances et de compétences jusqu’alors insoupçonnables. Comment ? Par un phénomène que les linguistes appellent l’arbitraire du signe. Qu’est-ce à dire ?

Le signe ne renvoie plus à une représentation mais par pure convention à un son unique qui, assemblés en syllabes produira un signifié qui désignera sans ambiguïté un seul objet : un seul signifiant. Par exemple le mot « maison » composé de deux syllabes désignera un objet réel : maison.

Signifié et signifiant sont cul et chemise, ils fonctionnent de pair afin que la langue fasse son boulot qui est d’établir une compréhension univoque entre les membres d’une même communauté. C’est ce moteur à deux temps qui permet la construction de l’identité. Construction qui s’accélère lorsque la langue passe de l’oral à l’écrit.

En écrivant, et en lisant, processus inséparable, on s’affirme, -on s’exprime donc-, face à sa propre société en tant qu’individualité séparée mais par ailleurs rattaché à elle sur le plan symbolique. C’est ainsi que la communauté devient du coup non seulement locale, mais nationale et, par le biais de la traduction, transnationale. C’est ce qu’avaient compris les pères de la Révolution de 1789 et plus tard ceux de l’école laïque. En scolarisant les enfants, on les sort non seulement de leur dialecte local, maternel, mais on leur inculque, non sans une certaine violence une autre langue, normée, et par conséquent compréhensible à l’ensemble des citoyens de la Nation, une langue qui permettra plus tard aux enfants devenus grands de participer à la nouvelle culture (nationale) unifié par la volonté d’un seule autorité : le roi ou le chef d’état.

C’est pourquoi la langue de la culture est d’abord au sens strict une langue « étrangère », diabolisée , i.e séparée de la langue d’origine, la langue de la mère que l’on apprend en suçant le lait maternel diront le poète Dante Alighieri et plus tard Cervantès. Mais il n’en fut pas toujours été ainsi. La langue de la culture fut dans un premier temps langue des origines, de premiers attachements, « commune à tous les hommes » (Dante) qu’il s’agira de hisser au niveau de langue de la Cité et de la Loi. La réside le second niveau. La langue de la justice devient ainsi la langue véhiculaire. Elle est partout. C’est ainsi qu’elle pourra devenir par la langue de la culture, donc langue de référence. Ceci constituant le 3e niveau d’élévation. Même s’ils appartiennent à deux registres différents, la langue de la loi et la langue de la culture fonctionnent de concert et ont tendance à maintenir la langue maternelle dans une situation d’infériorité.

Un peuple sans histoire et sans littérature

On aura reconnu dans cette sujétion, les luttes d’affirmation nationale et de décolonisation qui ont jalonné l’histoire contemporaine. Permettez-moi ici d’illustrer par un exemple la manière dont le fait littéraire et donc de l’écrit fonde et assure l’espace politique. Je veux ici rappeler le combat de l’élite canadienne française pour se doter d’une littérature durant les années 1840. Deux ans plus tôt, une rébellion populaire avait été écrasée dans le sang dans la nouvelle colonie anglaise du Canada.

Le Parlement anglais dépêcha Lord Durham, un émissaire plénipotentiaire, qui préconisa l’assimilation culturelle et linguistique pour cette minorité francophone perdue sur continent devenu anglo-saxon qui n’avait selon ses termes « ni histoire ni littérature ». C’était d’après lui, ce qui pouvait arriver de mieux à ces descendants de cette colonie de souche blanche et européenne. Or cette recommandation poussa l’élite francophone d’alors à répondre à ce défi en écrivant dans la foulée la toute première histoire du Canada (François Xavier Garneau) et les premiers ouvrages dont le premier roman ( Philippe Aubert de Gaspé) de leur jeunes littérature!

Il peut aussi arriver que la langue de maternelle devienne ipso facto langue de culture, mais sa diffusion s’en trouvera à terme empêché, ce fut le cas du toscan durant le 15e et 16e siècle. Il peut survenir également que langue sacrée, devienne la langue de la cité et de la Loi. Ce fut le cas de l’hébreu au sein de l’Etat d’Israël qui supplanta le Yiddish des ashkénazes et le ladino des sépharades).

Car pour imposer une langue maternelle en tant que langue de la loi et langue de culture : il faut un pouvoir fort, ou du moins un pouvoir qui trouve en son sein, sa légitimation, sa souveraineté. Tel fût le cas de la monarchie et plus spécifiquement de la monarchie française qui acquis sa souveraineté en se positionnant entre le pouvoir temporal (impérial et déclinant) et le pouvoir spirituel (ascendant) de l’Eglise.

Lorsque François 1er signe l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en instituant le français comme seule langue juridique du royaume en 1539, il permit dix plus tard, à cette langue alors très minoritaire de commencer son processus d’accumulation symbolique par lequel elle deviendra la langue de référence, soit langue de la culture en l’Europe au XVIIIe siècle.

Du clerc à l’homme de lettre

C’est la classe des clercs qui rend possible cette transformation. Les clercs s’émancipent alors du pouvoir de l’Eglise pour embrasser la cause du roi. Ce changement d’allégeance est aussi un changement de statut : le clerc explique Régis Debray, se transforme en homme de lettre. Il délaisse le latin ou le grec pour la nouvelle langue véhiculaire défendue par la monarchie. Mais parmi ces gens de lettres, l’expression date de cette époque, c’est le poète qui sera particulièrement déterminant. Pas de langue de culture sans lui.

C’est le poète qui est le premier grand ordonnateur de l’espace public en train de naître sous la pression de la compétition interlinguistique et des nouvelles techniques de reproduction de la langue. Comment s’est effectué ce retournement ? Il est important de rappeler ici que le choix de la langue écrite est toujours l’expression d’un seul. C’est un acte d’abord individuel et qui demeure toujours à ce titre l’expression d’une singularité comme l’enfant ou l’adulte qui, un jour commence l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. La naissance du langage chez l’enfant nous permettra de comprendre ce qui se joue justement à travers la langue de la culture. A cet égard la contribution de la psychanalyse nous sera précieuse.

Le nom du père

On sait que le nourrisson se trouve dans une relation fusionnelle avec le monde qui l’entoure en général et sa mère en particulier. La mère est l’unique objet de son désir. C’est le surgissement du père et, plus particulièrement, de son nom qui lui signifie que sa mère est aussi l’objet de désir d’un tiers et qu’il devra apprendre à la partager. Cette frustration s’accompagnera de la conscience qu’il est un être séparé, distinct du corps de sa mère ; bref qu’il est incomplet. Et c’est précisément cette frustration, cette angoisse qui engagera l’enfant sur le chemin du langage et de la culture. Lacan nous apprend que le nom du père a justement pour fonction de séparer l’enfant du désir de sa mère en l’obligeant à se relier à elle symboliquement par la langue afin de devenir autonome par l’acquisition de la parole.

Ce qui se passe chez le nourrisson n’est pas étranger au développement identitaire des peuples. C’est ce que nous enseigne Dante. Le poète florentin dont nous avons parlé fut l’un des tout premiers avoir compris ces enjeu et à l’avoir exprimé d’abord dans son art poétique « Du vulgaire illustre » il y a plus de 700 ans et ensuite dans sa poésie. Il affirme sans ambages qu’il faut préférer à la langue savante, la langue la plus commune, la plus proche, la langue première de l’amour. Cette langue maternelle, honnie, populaire, méprisée par l’élite, méritait à ses yeux d’être hissée au rang des plus grandes.

Plus d’un siècle et demi plus tard, cinquante ans environ après l’invention de l’imprimerie, dix ans après l’ordonnance de Villers-Cotterêts, Du Bellay et les poètes de la Pléiade affirment haut et fort une « défense et illustration de la langue française ». Ce faisant, ils n’écrivent pas simplement le premier véritable manifeste littérature, ils inventent la nation même de littérature nationale.

Les honnêtes gens

Le français, première langue de culture de l’époque moderne, attire désormais à lui tout ceux qui veulent toucher le plus grand nombre ou du moins ce qu’on appelle au XVIIIe siècles : les honnêtes gens. Or les honnêtes gens ne parlent plus grec ou latin, souvent ils l’ignorent : ils parlent français. Ils sont friands d’oeuvres courtes, vives écrites avec style et correspondant désormais non plus au modèle classique latin ou grec mais à la nouvelle réalité sociologique dont ils sont les représentants : la bourgeoisie. Ces honnêtes gens vont constituer le public lecteur auxquels s’adressent désormais les écrivains non seulement français mais également européens. Ce sont eux qui imposent la (nouvelle) langue de culture au nez et à la barbe de ceux qui en ont été jusqu’alors les dépositaires : les savants érudits qui parlaient latin et grec et que les comédies de Molière écrites en français justement brocardaient.

La nouvelle classe moyenne mondialisée

On peut se demander qui est aujourd’hui le public susceptible d’appuyer et de promouvoir la langue ou les langues de la culture de nos jours. Cette question est au cœur du débat sur la mondialisation et sur la diversité culturelle qui se déroule actuellement, nous sommes à la fin de septembre, au sein de l’Unesco.

Car contrairement à ce que l’on pourrait penser la mondialisation n’impose pas obligatoirement une langue nationale – en l’occurrence l’anglais- par le nombre et le poids stratégique et économique de ses interlocuteurs. Il serait à nos yeux, trompeur de réduire cette question à une simple équation technico-économique. Si l’anglais est dominant dans le domaine de la technique informatique, il ne l’est pas nécessairement en tant que culture. Il convient ici de lever la confusion entre culture savante et culture de masse devenue aujourd’hui culture de divertissement.

Qu’est-ce que la culture ?

Il est opportun de rappeler que la culture n’est pas d’origine grecque mais latine et renvoie primitivement au rapport de l’homme avec la nature, que les Latins étaient soucieux tout à la fois de faire produire (l’agriculture) et d’honorer (le culte). Cicéron aurait été premier à l’appliquer aux choses de l’esprit en tant que « cultura animi ». Car pour les Latins, il s’agissait de « cultiver son esprit comme on laboure un champ ». De ce fait, la culture se trouvait en harmonie avec la nature et participait de plein pied à l’éducation du citoyen romain. Cette acception connaîtra ensuite une longue éclipse et il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que l’allemand réintroduise la métaphore latine en tant que « civilisation envisagée dans son caractère intellectuel » (Le Robert Historique).

A début du XIXe siècle, la nouvelle élite allemande issue des villes réactive le terme «Kultur» en l’opposant à «civilisation» d’origine française qui suppose une hiérarchie, une décision et qui renvoie surtout aux « arts et aux lettres ». «Kultur» s’oppose à la notion de « civilisation » d’origine française qui, elle suppose une hiérarchie, une décision. Les Allemands Kant mais surtout Herder ne sont pas étrangers à cette acception consensuelle et non hiérarchique qui institue le peuple en tant qu’acteur de l’histoire. Dès lors, la culture finira par s’imposer en annexant l’acception impartie à « civilisation » et à sa matrice -les Beaux-arts – qui lui appartenait de façon intrinsèque. Cette confrontation perdurera tout au long du XXe siècle et marquera même la fondation de l’Unesco qui, à ses débuts, penchera plutôt pour la première définitionii. Il faudra attendre les années 1980 et la conférence de Mexico pour que cette instance propose une acception de la culture qui « englobe, outre les arts et les lettres, (c’est moi qui souligne) les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances ».

L’homme cultivé, issues de la bourgeoisie saxonne, prenait ainsi définitivement le pas sur l’homme civilisé dont le modèle était le noble français. Ainsi donc les traditions et les croyances deviennent équivalents aux lettres. Ce relativisme introduit dans la définition de la culture n’est pas étranger au développement de la culture de masse par la suite.

La culture de masse tel que le théorise les philosophes de l’école de Frankfurt est énuclée de sa valeur d’usage, c’est-à-dire de son statut, elle ne vaut que par sa capacité à se déterritorialiser à l’intérieur des circuits d’accélération capitalistique : par sa valeur d’échange. Marx en son temps avait vu se profiler ce péril. C’est pourquoi il distinguait les choses en tant que produites et utilisées par les hommes et leur valeur dans la société. « Son insistance sur l’authenticité plus grande de la valeur d’usage, sa description fréquente de l’apparition de la valeur d’échange comme une sorte de péché originel au commencement de la production marchande reflètent sa reconnaissance impuissante et pour ainsi dire aveugle de l’inexorabilité d’une imminente « dévaluation de toutes les valeurs », explique Hannah Arendt.

La mondialisation préfigure-t-elle cette apothéose prophétisée par Marx ? Là est toute la question. On pourrait inférer que si le nadir renvoie au zénith, la dévaluation appelle résolument la réévaluation de toutes les valeurs. Le débat sur la diversité culturelle saisit peut-être dans son ambivalence la double nature de la culture : sa valeur d’usage et sa valeur d’échange. Par les savoirs et la maîtrise technique qu’elle concentre sur un support, un objet, la culture est matière et de ce fait participe de la sphère du privé et de l’économie chère aux Grecs. Mais elle est aussi porteuse d’une vision du monde, d’une spiritualité et de ce fait participe de la sphère publique. D’où la difficulté de lui assigner un espace en propre, surtout à un moment où la technologie des savoirs et de la communication est devenue, malgré les crises récentes, la locomotive de l’économie mondialisée.

Le nouvel honnête homme

C’est pourquoi nous pensons que c’est le langage numérique -et non plus une langue nationale- qui se trouve dans la position d’être la nouvelle langue de la Cité virtuelle et mondialisée. Ce qui par ricochet place ipso facto toutes les langues dans la compétition. Le plus anciennes, les mieux dotées jouissant de ce fait de plusieurs longueurs d’avance. A terme, dégoupillée de sa puissance hégémonique, la langue d’une nation, malgré le danger qui la menace, retrouve ainsi la dimension qu’elle n’a jamais cessé d’avoir et ce, d’autant plus que la mondialisation généralise de plus en plus les déplacements et les migrations. Conséquence. Elle permettra à une frange de la classe moyenne en phase de mondialisation, de jouer un rôle prépondérant dans le débat sur la nouvelle langue de la culture.

Issue de l’immigration et de la décolonisation, cette population transculterelle, à cheval sur plusieurs langues et plusieurs pays, a en commun un certain nombre d’habitudes et de valeurs, de tournures d’esprit qui se démarquent des clivages et des idiosyncrasies nationales. Elle peut jouer le rôle des « honnêtes gens » qui au XVIIe siècle ont servi d’instance de réception aux lettres et à la culture en phase de mondialisation. Si elle possède des affinités transnationales ; ce n’est pas en tant qu’elle participe de la traditionnelle élite de haut fonctionnaires, de diplomates, de cadres supérieurs, et d’universitaires qui de tout temps ont sillonné la planète, mais bien qu’elle résulte des
transformations sociales issues d’une même expérience : celle de l’immigration et de la décolonisation. Dans ces cas précis, la logique d’intégration et de l’ascension sociale n’est pas la même.

La redécouverte de ces héritages amène naturellement une partie de cette classe moyenne à jouer un rôle d’interface entre les diverses cultures dont elle est la dépositaire. Or cette inter-médiation est mal connue et reconnue. Une meilleure prise en compte de son rôle contribuerait à donner cette légitimité populaire qui fait défaut à la Déclaration universelle de la diversité culturelle et que ne considère pas suffisamment des politiques du multiculturalisme généralement axées sur la conservation des particularismes plutôt que sur leur transformation. Pourtant la valeur ajoutée de la diversité culturelle en tant que patrimoine de l’humanité réside bel et bien dans sa capacité à redynamiser les cultures nationales. Et par conséquent ses langues. Cette classe moyenne mondialisée en phase d’émergence, constitue de fait l’assise de la société civile mondiale dont il faudra tenir compte dans une stratégie de valorisation de la diversité linguistique. Mais plus encore pour la valorisation de la parole citoyenne dans l’espace public.