Les plantes tinctoriales

Joanne Rochette

**Cuando Lamberto Tassinari me invitó a escribir para Viceversa, mi propuesta fue la de redactar ensayos o reflexiones sobre autores y artistas desconocidos por el Main  Stream o canón de Beaux-Arts. El objetivo es hacer justicia a la labor de vanguardia, de originalidad, calidad, muchas veces dejado de lado, de escritores y artistas casi desconocidos. Es así que propongo al lector este cuento de Joanne Rochette. Escritora quebequense de Montreal, autora de dos novelas: Vents Salés y Quartz. El cuento será antesala a un ensayo que se verá en Viceversa, precisamente sobre su novela: Quartz. Ángel Mota.  Buena lectura.

Photo credit: Joanne Rochette
Photo credit: Joanne Rochette

 

            Je me regarde dans le miroir. Ma coiffeuse s’acharne mais n’y arrive pas, ça ne fonctionne pas. Je ne m’en fais pas trop, j’y porte à peine attention en réalité, cela fait tant d’années que je viens la voir, je connais sa minutie et son talent, elle n’a pas à faire ses preuves. Elle a décidé de me faire une tête superbe et elle insiste. Elle est en pleine forme Anna aujourd’hui. Pendant que ses mains travaillent avec grâce, elle me raconte son bonheur avec son amoureux, avec son enfant, tout va tellement bien c’est absolument merveilleux c’est fantastique, non? Après tant de problèmes ! Il faut en profiter, dit-elle. Alors elle veut prendre le temps d’élaborer une mise en plis dernier cri, quelque chose de souple, féminin, dégagé. Pourtant, je ne lui avais demandé que d’appliquer la couleur. Après avoir accompli cette tâche et lavé mes cheveux longs, elle refuse de les coiffer de manière banale.

Mais, malgré tout son savoir-faire et son enthousiasme, rien ne prend forme.

−Tes cheveux ne sèchent pas, déclare-t-elle.

−Quoi ?

−Oui, je ne sais pas pourquoi, tes cheveux ne sèchent pas aujourd’hui, répond-elle, calme, le sourire aux lèvres.

 Voilà un bon moment qu’elle s’active, mèche par mèche, avec son séchoir haute technologie pour créer des courbes larges. Elle s’y prend à plusieurs reprises, recommençant encore et encore ses manipulations savantes. C’est un peu pénible, mais j’y porte peu attention parce que je flotte encore. Mon âme n’a pas encore atterri, elle vogue quelque part entre mon histoire et la découverte, entre mon univers et celui d’en bas, de l’autre Amérique, d’où j’arrive après deux mois; je flotte entre Montréal et Bogotá.

Photo credit: Joanne Rochette
Photo credit: Joanne Rochette

J’ai un peu mal car Anna enroule chaque mèche sur une grosse brosse ronde qu’elle laisse ensuite pendre comme ça, sur ma tête. Puis elle prend une seconde brosse, fait la même chose de l’autre côté, et encore sur le dessus et derrière la tête. Sur chacune elle dirige l’air chaud du séchoir. Je me regarde, ainsi affublée de ses outils, ça tire et bien que j’aie l’habitude de me laisser faire, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé ces élaborations, non vraiment. Je porte d’ailleurs les cheveux longs car c’est à mon avis beaucoup plus simple, je ne les coiffe pas, je les laisse tomber naturellement, parfois je me dis que je devrais me donner la peine de créer quelque chose de plus intéressant en les organisant de manière originale, mais je me suis contentée de les colorer en rouge. Je n’ai pas la patience des longs soins de beauté, il y a trop à faire et à vivre.

−Je te dis, je ne sais pas ce qui se passe, tes cheveux ne sèchent pas. Si ça continue on va y passer l’après-midi.

Je sors de ma bulle : c’est impossible, des cheveux qui ne sèchent pas. Qu’est-ce qui se passe? Il me vient à l’esprit, bien sûr, que j’arrive tout juste de la Colombie. Et dans ce pays, il se passe toujours des choses mystérieuses. Moi je m’étais habituée, là-bas, je m’attendais à toutes sortes de surprises, des choses incompréhensibles, mais ça ne sert à rien d’essayer d’expliquer, on ne peut pas concevoir cela de Montréal. Il faut y être allé pour saisir ; pour accepter cette réalité. Alors j’essaie de revenir à une perspective plus terre à terre, de voir avec elle ce qu’il peut bien y avoir de différent dans ma chevelure, de trouver une explication logique, quoi.

−Peut-être parce que j’ai mangé un gros bol de papaye à chaque matin pendant deux mois.

−Tu crois ?

−C’est un des fruits les plus extraordinaires de la planète.

−Ah oui ?

−J’en ai abusé quotidiennement.

−Ah oui ? fait-elle, incrédule, elle qui n’aime pas les fruits.

 Je retombe dans ma bulle. Je n’arrive pas à lui raconter la jouissance que je me suis «infligée» en Colombie, grâce à la perfection du goût de la papaya, doux et sensuel à mort, non elle ne peut pas imaginer, de telles saveurs n’existent pas dans notre pays et même le fruit importé n’y ressemble pas, lui qui a mûri dans un avion, un bateau, je ne sais trop, mais loin de son arbre.

 −Peut-être que mes cheveux sont complètement transformés par le plaisir.

−Ils sont si soyeux.

−À moins que ce ne soit l’altitude.

−Tu crois ?

−Ça donne toutes sortes d’idées étranges l’altitude… ça doit bien modifier un brin la composition du cheveu. Et puis ça multiplie les globules rouges en plus, alors avec Bogotá à 2 640 mètres d’altitude, tu peux compter sur une crinière voluptueuse ; si tant est que les globules rouges fortifient le poil…

−Bon, je ne sais pas si tout ça met plus d’humidité dans tes cheveux, mais ils ne sèchent toujours pas.

Photo credit: Joanne Rochette
Photo credit: Joanne Rochette

 Elle enroule une autre mèche, installe une cinquième brosse sur ma tête. Convaincue, elle persévère afin de créer de belles boucles souples.

 −Peut-être que l’eau est différente là-bas, dit-elle.

 Mmmm…. l’eau de Montréal sent l’eau de Javel en permanence.

 −Pourtant, dis-je, l’air de Bogotá est si pollué que je devais laver mes cheveux deux fois plus souvent que d’habitude.

 Je songe au bruit, au chaos d’où j’arrive, je pense à la joie, à l’amitié, aux librairies et aux poètes, aux montagnes qui jouent avec mon ventre, à mes fibres toutes entières qui se déploient quand je suis là-bas, moi pourtant si attachée à mon monde.

 −Ça ne fonctionne toujours pas.

−C’est impossible.

−Je te dis, tes cheveux restent mouillés.

−Laisse tomber, dis-je.

Elle continue son labeur, le bonheur l’habite, elle s’entête à donner.

−C’est pas le pays de la cocaïne ça ?

−Le pays de tellement d’autres choses…

 Peut-être que la pluie de Bogotá a réussi à élever le taux d’humidité de mon cerveau, à délier les nœuds et assouplir les concepts. Peut-être que de nouveaux fluides, inconnus, ont commencé à circuler dans mon corps, que le sourire des Colombiens a ouvert en moi des canaux fermés depuis des siècles.

 −En tout cas je te le dis : tes cheveux sont infiniment plus soyeux qu’avant.

 Alors, mes cheveux seraient devenus vivants plus que vivants en baignant dans une verdure délirante, habitée de mille oiseaux couleurs de mangues, de mûres et de tous les melons ? J’ai avalé trop d’onctuosité je crois. Moi née dans la neige, amoureuse de nos durs espaces, je me suis gorgée des guanabanas laiteuses, de l’art charnu, des livres forts et des mots qui questionnent.

Photo credit: Joanne Rochette
Photo credit: Joanne Rochette

−Je ne peux pas te laisser sortir les cheveux mouillés, tu vas avoir des glaçons sur la tête, me dit-elle.

La première neige de l’hiver m’a accueillie hier, à l’aéroport. Nos latitudes ressemblent au combat ; et à la ouate aussi. Alors c’est quoi cette Amérique du Sud, pourquoi nous remue-t-elle tous ? C’est nous et ce n’est pas nous, c’est l’Amérique et c’est comme nous, colonisateurs et colonisés, c’est si puissant cette nature c’est comme nous mais ce n’est pas nous. Là d’où j’arrive, des esprits regardent l’espace avec le tranchant de la raison et quatre millénaires de musiciens ensemencés de trois continents enfantent des sons verts, noirs, rouges et jaunes. Qu’est-ce encore, le corps, la danse? Une vibration, une onde, une vague oui, tiens, ça doit avoir à faire avec l’eau, une goutte qui colore, des gorgées qui ne deviennent pas neige, une lumière qui ondule, des montagnes humides qui entrent dans la peau.

 Lentement, le temps fait son œuvre. Anna réussit à façonner les boucles qu’elle envisageait depuis le début. Et je perçois les digues qui ont lâché, la folie et les mystères absorbés, la courbe que j’ai assumée. Elle me sourit, satisfaite, les mains sur les hanches pendant que je me regarde dans le miroir. Il me renvoie cette évidence, terrienne et tordue, qu’il y a longtemps que je suis colombienne.

 

 

 

 

 

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