Les vingt ans d’un revuiste

Philippe Démeron* 

couverture Citadelles 20

Il voulait refaire le monde

pour que chacun soit heureux.

Mais lui-même ne tenait qu’à un fil,

car c’était un soldat en papier

Boulat Okoudjava

Si, comme le dit le poète Pedro Sin Cerebro « le présent est toujours le résultat d’une longue, longue attente », c’est aujourd’hui à l’aune des Citadelles une attente de vingt ans, puisque le premier numéro date de 1996 et qu’il ne paraît qu’un numéro par an !

Notre revue de papier, cette anthologie, est ouverte à la diversité des voix poétiques, pas seulement celle de chaque auteur mais aussi celle du style et du choix du mode d’expression. Un éclectisme, venu d’abord « naturellement », au rythme des textes reçus, et par la suite recherché consciemment. La revue ambitionne plus que jamais d’être le reflet de ces différentes voix et recherches d’écriture d’aujourd’hui ainsi que, dans la mesure du possible – car le champ est évidemment immense et on ne peut que « butiner large » – l’écho de différentes langues.

La diversité linguistique comme source de richesse est en effet pour nous une valeur, dans un monde à la fois curieusement cloisonné malgré les nouveaux moyens de communication, qui sont aussi une source d’uniformisation. Certes, toutes les langues n’ont pas les mêmes référents, le même arrière-plan culturel, la même notoriété etc. mais toutes sont passionnantes à découvrir et c’est respirer plus largement que de passer de l’une à l’autre.

Raisons pour lesquelles la revue comporte de nombreuses traductions, souvent juxtaposées au texte original. Solution qui autorise non seulement la comparaison de la langue écrite mais aussi celle des flux sonores. Mais surtout, à mon sens, la présentation bilingue ne juxtapose pas, elle a pour effet de construire un nouvel objet littéraire, un tout indissociable, la traduction dût-elle alors sembler être en position subordonnée.

La modestie convient au revuiste ; il ne prétend en effet qu’élaborer et  proposer une promenade possible dans la réunion de diverses écritures poétiques mélangées, et l’on sait bien qu’une revue de poésie, étant faite de poésie, « ça dit, littéralement et dans tous les sens ! ».

La revue publie principalement des contemporains mais ne craint pas de faire une place aux auteurs du passé : Marceline Desbordes-Valmore, Samain, de Régnier ou Antoinette Deshoulières ont leur place dans Les Citadelles. La période, le style ou l’école ne sont pas primordiaux. Le plus important, ce qui conditionne la qualité du poème, c’est pour moi la cohérence du texte par rapport au projet d’écriture. Le lecteur contemporain est rompu à identifier le parti pris d’écriture dès les premières lignes, les premiers mots, ou même l’aspect général ou la disposition du texte écrit.

Dans cette promenade sur ce qu’il est convenu de considérer comme des lisières, des marges/marches, il faut mentionner cette frange qui s’appelle la poésie en prose. C’est pourquoi, sans accorder toutefois trop de portée à la distinction vers/prose, il est proposé dans ce numéro une rubrique « récits » faite de textes en général non narratifs et de longueur inhabituelle.

Comme l’image du tableau ou du film, la poésie a ce pouvoir de  faire cohabiter des perspectives différentes dans l’unique espace du poème. Une phrase crée son propre espace, qui existe par référence à celui qu’une autre phrase a créé, comme un volume suggéré, en regard d’étendues à deux dimensions, s’affirme avec plus de présence. C’est pourquoi il faut réfléchir aux rapports entre le texte et l’image.

Les montages texte / photogrammes de Mauricio Hernández, Rod Mengham ou Joël Grip, de même que les dvd de films proposés plusieurs fois avec la revue, ont montré la fertilité de ces rapprochements.

Le poète Peter Horn, réécrivant les Métamorphoses d’Ovide sur la terre sud-africaine, expose le processus par lequel le poème (comme toute création) s’engendre lui-même :

Au début les poètes n’existaient pas

mais le premier poème fabriqué engendra le second :

comme aucun poème n’a de sens par lui-même

le premier poème impliquait tous les autres

qui devaient encore être écrits

et tous les poèmes qui furent écrits se souviennent

[du premier.

Une revue de poésie, qui appelle de nouveaux textes, de nouvelles voix, bourgeonne elle aussi. Puisque chaque année revient l’envie de persévérer dans la parole poétique, nous espérons, au-delà de nos vingt ans, pouvoir continuer dans cette « longue, longue attente », mais aussi de vivre le présent avec « ce cadeau d’altérité » qu’est la poésie.

*Cet article est paru dans le n° 20 de la revue Les Citadelles, dont Philippe Démeron est le directeur.

(What’s that?) VERT

 Giuseppe A. Samonà

green-wallpaper-34[1]Je ne sais même pas depuis combien de temps je suis ici, I’m get used to it, je me suis habitué, et parfois non. (Derrière le premier village, j’en avais trouvé un autre, puis un autre, et un autre, un autre, un autre…) Je ne sais même pas depuis combien de temps je suis en train de going around, de flâner tranquillement, les autres aussi flânent tranquillement – et il n’y a rien de plus à dire – je ne sais pas depuis combien de temps je suis ici, personne ne le sait, et le ciel est d’un azur laiteux, bouillant. Je flâne tranquillement.

Puis tout le monde se met à courir, je cours, I don’t know why, pourquoi ? Tout le monde court, et moi aussi, tous se précipitent dans leurs baraques, barricadent les portes, les fenêtres – comme quand la police – vous souvenez-vous ? – chargeait, mais maintenant il n’y a pas de police, pourtant tout le monde court, court, moi aussi je cours … pendant ce temps le ciel s’est obscurci, un nuage a soudainement englouti le soleil. Vert. Courir, courir à tout rompre, moi, comme tout le monde, mais non, il n’y a personne, je suis seul, les rues sont devenues désertes, le ciel est vert, vert clair sur ma tête, plus foncé, dense, au loin, et il s’approche, le ciel, vert. Il est en train de me tomber dessus. Cours, cours, cours. Vert.

Je cours, je cours, je cours, j’arrive à l’hôtel, le gardien, rond et placide, est en train de courir lui aussi : they’re coming, they’re coming. Vert. Les portes, les fenêtres, vite : Elles arrivent. Je m’enferme dans la chambre, dans le sac de couchage – une chaleur insupportable… J’étouffe, mais comment sortir de ma cage de tissu, ne serait-ce que la tête? Je pointe mon nez, enfin, je sors, c’est-à-dire, j’entre : dans une machine à pop corn qui me tire dessus des grains chatouilleurs, tièdes, de tous les côtés, et moi avec une grande rapidité je réplique, je tire à mon tour, je les frappe, ces petits riens chatouilleurs, avec mes mains, je les frappe sur mon visage mes yeux (que j’ai fermés) mon front mes joues mon menton mes oreilles fermées elles aussi (avec mes doigts rapides) mes yeux (fermés) ma bouche fermée, mes mains se déplacent très rapidement, really speedy, as Gonzales. Je suis un bunker que l’on essaye de pénétrer. Et me voilà de nouveau, la tête et les bras, et tutti quanti, dans le sac de couchage, bien que ce soit étouffant, pour respirer tout en étouffant, car dehors, à l’air, il y a ces grains qui essayent d’entrer par n’importe quel trou, et de tous les trous la bouche est le plus grand. Et puis hors du sac à nouveau – car à l’intérieur, tout en respirant, j’étouffe – hors du sac, avec le pop corn, le flux continu. Dehors dedans, dedans, dehors… Je ne sais combien de temps cela a duré…

Mais à un certain moment le flux, comme un robinet sur le point de se fermer, commence à diminuer, puis s’arrête. Alors, mu par une curiosité craintive, je me lève, je vais à la salle de bain, en face du miroir, j’allume la lumière (entretemps le soleil s’est couché…) et je vois, avec une stupeur horrifiée et béate (je ne sais l’expliquer, je puis seulement le dire: je suis fasciné, and more, bewitched) du sang, du sang qui coule, des filets, des ruisselets de sang qui coulent abondamment le long de mon visage, les yeux, la bouche, les joues, pour former même au sol de grosses gouttes, et ces petits corps minuscules, pas plus longs que l’ongle du petit doigt, dix, vingt, trente, affreusement écrasés sur ma peau qui saigne – you see ? si un seul de ces petits corps seulement m’effleurait, et même moins, sûrement je m’évanouirais, c’est tellement disgusting, dégoûtant, mais maintenant ils sont nombreux, plus que nombreux, ils sont une armée, tous ensemble, écrasés sur mon corps à moi, sur mon noble visage, comme une mer verte dans un océan rouge, et moi j’ai voyagé à travers cette horreur répugnante, je suis un héros grec qui vient soudainement de se réveiller trente siècles plus tard ici, en face de ce miroir, et je ne peux pas m’en détacher, de cette vision, mes mains deinàs, meurtrières, mes ennemis morts sur le champ de bataille (c’est mon visage ruisselant) : j’ai vaincu les petits monstres verts.

(C’est pourquoi j’en reparle aujourd’hui, et à bon escient, je crois – la question est légitime : les sauterelles, si elles sont nombreuses, si elles sont une armée, peuvent-elles être considérées comme des insectes ? Nostalgie effrayée de la guerre… Les amis qui comme moi aiment Tim Burton savent que ces lignes lui rendent hommage)

 

 

 

BLEU (La nuit où nous sommes morts de la peste)

Giuseppe A. Samonà

bleu[1]En robe de chambre, les cheveux en bataille, elle descend le chemin qui à travers le bois relie sa maison à la nôtre, elle agite un journal, elle hurle : le choléra ! Le choléra ! En effet, la première page dit qu’à Naples il y en a trois ou quatre cas, peut-être dix, et puis les moules, le vibrion, la panique. Mais si c’est comme ça à Naples, qu’est-ce que ce sera à Palerme ? (marmonne-t-elle, et le dernier mot enfle, résonne comme un gouffre terrifiant: Palieaimmo…) Palerme, tout le monde le sait, est une Naples plus petite et plus violente, d’une hystérie archaïque et pernicieuse, elle grouille de morveux pleins de poussière, ‘i picciriddazzi, il y a la rate qui pue le sang, il y a les oursins qu’on vend dans la rue – hier soir nous nous en sommes empiffrés, c’est notre oncle qui les avait apportés – et mille autres saletés de la mer, qu’on mange toujours et seulement crues (la rate qui pue, les picciriddazzi, les orgies d’oursins, pazzi, fous, vous êtes fous ! fous ! fous !…). L’épidémie est certaine. On a déjà bloqué les bateaux et les trains à destination et en provenance – surtout en provenance – du continent, parce que, pendant que nous parlons, des dizaines, voire des centaines de morts s’amoncellent dans les rues de Naples : mais bien sûr ce ne peut pas être encore dans le journal, qu’elle continue d’agiter comme une preuve. Les autres adultes me semblent sceptiques : certains par fanfaronnade (le fameux oncle, arrivé de Palerme, annonce pompeusement qu’il retournera bientôt en ville, parce qu’il a une envie furieuse de mollusques vivants, ceux dans lesquels il faut enfoncer les dents pour les dompter, à Mondello, sur le quai), d’autres encore, sous l’effet d’une peur exorcisante … et de toute façon lavez-vous les mains, les enfants…  Et tous se moquent d’elle, plus ou moins gentiment : le journal invite au calme, et elle, depuis toujours, a la réputation d’être une exaltée – Cassandre, Cassandre... Tous, mais pas nous, les enfants : nous courons nous laver les mains, et nous voici de nouveau dehors, à l’ombre du mûrier, blottis à ses pieds, et elle, les cheveux toujours en bataille, la robe de chambre à moitié ouverte, qui amoncelle les morts et les désastres dans les rues de Naples, et même de Palerme, Palieaimmo, scènes d’horreur, fleuves de liquides et de merde, hordes de rats, de ces fameux rats de Palerme, ri Palieaimmo – désormais le choléra est devenu la Peste…, voraces et répugnants, charrettes pleines de cadavres, parfois encore vivants (!), ou agonisants, ou entassés là par mégarde, avec leurs cloches qui sonnaillent, tirées par des hommes baveux, plus baveux qu’humains, démons ricanants que la maladie a épargnés, l’apocalypse…   Hypnose de la terreur, la nôtre – ou même : attraction magique… Car nous, les enfants, nous sommes la tribu, les fourmis, mais qui volent en essaim, rapides comme la nuit, et il est trop puissant, ce sentiment à l’intérieur de nous, et nous ne pouvons pas non plus faire comme s’il ne l’était pas, même si bien sûr nous le dissimulons, de peur qu’on ne nous prenne pour fous, qu’on nous sépare, et nous montrons à dessein des visages effrayés, muets ; seulement, de temps en temps, au moment opportun, lorsque le récit semble sur le point de s’assoupir, rassasié, une simple question, un appât lancé tantôt par l’un, tantôt par l’autre : mais tu es sûre ?, pour rallumer le flux, les vagues de douleur, de merde, de mort, tandis que le jaune de l’après-midi qui avance se dissout dans l’azur du ciel, dans le vert, le rose, le rouge du lointain horizon marin, et tous ces tons se mêlent à l’ultime lumière du soleil, à l’apparition des premières étoiles, pour donner une couleur encore jamais vue : bleu – et une tiède et douce caresse nous enveloppe. Nous sommes comblés[1].

C’est donc cela, le bonheur ? Des enfants qui crient maman, maman, tandis que la charrette s’éloigne ? et ces morts ? et les adultes ? et la désolation de chacun ? le désespoir ? Non, non, ce n’est pas cela, c’est sûr – et pourtant (comment l’expliquer ?) la conscience tranquille, nous ne ressentons en nous aucune indignation, aucune culpabilité, mais au dehors, sur le toit, nous entendons les loirs aller et venir. Il fait sombre à présent, les étoiles le ciel la mer lointaine se sont engloutis les uns les autres, il n’y a plus de mer, plus de ciel, plus d’étoiles, mais (comment est-ce possible ?) il reste ce bleu, il n’y a que lui, il est le tout, il est comme une sonorité continue, visible, une sphère impénétrable, enveloppante, avec nous dedans : c’est bleu. Nous nous sommes réfugiés au grenier pour mieux l’observer, allongés, par la grande fenêtre oblique, la tribu est au complet et nos pensées elles aussi vont et viennent, comme à l’unisson, et nous avons du mal à nous endormir : oui, nous sommes heureux. Dehors, les loirs vont et viennent, nous les entendons, et nous entendons aussi nos pensées, boumboumboum… comme si tous ensemble nous étions une seule grande tête, à tracer le dessein des événements extraordinaires qui transformeront, comme en un songe, la routine de la vie : quitter la Sicile ensoleillée où nous vivons tous ensemble, communauté d’enfants et d’adultes qui seulement et toujours jouent entre eux, pour se séparer de nouveau, l’école, le travail, ne plus être ensemble, grandir (c’est cela, la vie). Voilà, tout cela sera, tout cela est désormais impossible … Nous sommes assiégés – et la grand’place, le Château, avec ses sentiers dont les ramifications couvrent les autres terres que nous possédons (ici c’est seulement entre nous que nous courons par les sentiers, et l’espace semble infini) deviennent dans notre imagination une terre inexpugnable, où c’est toujours l’été, et qui ne connaît ni la maladie, ni la mort, ni le temps qui passe. Et nous pensons (toujours), et nos mains se serrent pour former une chaîne humaine, et ces pensées sont des mots qui n’ont pas besoin d’être dits, s’ils nous attaquaient (la maladie, la mort, le temps qui passe), nous combattrions : n’est-ce pas ce qu’avaient fait Ajax, Achille, les Amazones, dont les aventures qui nous sont si chères s’entrecroisent depuis toujours avec les nôtres ? (c’est le dompteur de chevaux qui nous conduit, cela va sans dire – mais on ne peut pas prononcer son nom : nous sommes Troyens…) Nous vivrions, en ce cas, mais en héros, nous combattrions ensemble, le danger de la nature nous unirait, entre prouesses et plaisanteries nous vivrions – nous vivrions, oui, en héros, parmi les dieux et les déesses, et en héros nous mourrions : et nous sommes là, entourant celui qui meurt pour le frictionner… son corps devient bleu, la couleur s’estompe, et tandis qu’elle s’estompe celui qui porte secours devient bleu lui aussi, c’est une vague bleue qui doucement se propage, et il se confond avec les autres, qui flottent comme autant d’icebergs sur notre mer, et le ciel, et les étoiles : bleu. Isolés, assiégés, nous combattons… la maladie… notre lieu, ce lieu magnifique… mais nous sommes tombés, la maladie, l’amour est plus fort, ou peut-être pas, bleu, oui, nous mourrons finalement, nous mourons, nous sommes en train de mourir, nos mains unies forment toujours une chaîne comme en un éternel tableau… Et finalement – mais comment ? quand ? – l’essaim s’abandonne, nous nous endormons, bercés par le bruit des loirs, les pensées se raréfient, elles sont devenues un rêve unique, tiède caresse qui nous enveloppe. Nous sommes bleus.

Tout cela, c’était il y a bien des années – oui, heureusement pour finir l’épidémie ne fut pas grand-chose, elle n’a même jamais vraiment commencé, nous sommes revenus sur le continent quelques jours plus tard, l’été a pris fin, le temps a recommencé à s’écouler normalement, et les couleurs sont redevenues normales, bienveillantes. La tribu s’est dissoute, dispersée dans le monde et dans la vie, beaucoup sont morts même si ce ne fut pas de la peste, et de toute façon personne n’est plus retourné au Château. Mais (n’est-ce pas étrange ?) chaque fois qu’il m’est arrivé, au cours des ans, de rencontrer l’un ou l’autre de ces antiques héros, qu’il (ou elle…) soit sur le champ de bataille, commandant aux hommes et aux choses, ou qu’il (…) mène une vie retirée, cultivant son jardin, au lieu d’enquêter sur nos destinées respectives, nous nous sommes immédiatement et comme par enchantement retrouvés à évoquer cette nuit-là. Comme si elle était l’apogée du bonheur, d’un bonheur désormais inaccessible. Bleu.

[1]  En français dans le texte italien.

Voir aussi BLUCette version française de Sophie Jankélévitch vient de paraître dans Les Citadelles, revue / anthologie de poésie, 20, 2015 (Paris)