Le regard de Darwin ou le périple de l’affect (V)

Par  Karim Moutarrif

Quand tu ne parles pas beaucoup, le regard t’est d’un grand secours.

Les chats se ruaient sur la table puis à terre où elle avait fini par placer le plat d’olives, mais ils exigeaient aussi du melon d’eau. Je n’avais jamais vu des félins baver sur ce genre de fruits. Il me semblait qu’ils étaient carnivores. J’appris plus tard que chez les chats on retrouvait aussi des originaux. L’un d’entre eux plus touchy que l’autre, aimait les crèmes au chocolat, les yaourts, le riz au lait. Enfin, il faisait dans le dessert sucré.

J’étais au cœur d’une cité construite au début du siècle dernier déjà. A nouveau c’était Panam.  Les pieds sur le pavé et la tête dans cette brique rouge qui fit charnière entre le siècle dernier et celui d’avant. J’étais égaré  entre les mondes et heureux d’être porté disparu. Je n’avais plus rien de ces choses matérielles que l’on accumule dans la sédentarité. Je revoyais mon grand-père sur son chameau, lui, sa maison et son mobilier. Je voulais la paix dans ce statut en suspens.

Il fallait à nouveau changer de langue et de terre. Et c’était excitant.

D’ailleurs, à plus de dix milles mètres d’altitude j’avais confirmé cette sensation, entre l’humanité et dieu. Entre Le Nouveau et le Vieux continent. Dès que l’oiseau de fer prit son envol, je vis la terre se transformer en illusion. Et dans l’entre deux ce fut un immense parterre de coton surplombé d’un ciel bleu turquoise surmonté de rougeur du soleil couchant, comme on peut en voir quand on s’approche de dieu. C’est à cette altitude que l’on peut prendre du recul. Au fur et à mesure que l’oiseau s’élevait, la nuit recouvrait le cosmos de son manteau sombre. Au point que le halo de lumière du plafonnier captura les veines de mes mains sur le hublot devenu noir. J’étais suspendu dans les cieux.

Après le vieux continent, ce fut l’Afrique.

D’abord ce fut la brume.

Une fraction de seconde j’ai pensé au dérèglement climatique. Mais non, j’avais juste oublié. Cela commence ainsi certains matins, un peu brumeux et frisquets. Ces matins là, le réveil du soleil est plus laborieux que d’autres jours. C’est sur un tapis de nattes que j’ouvris les yeux. La maison était vide mais avec ses hauts plafonds et son allure altière, elle était belle. Je sentais dans ses murs l’amour qu’elle m’avait distillé autrefois, j’y étais bien. C’est pour ça que je sentais ses vibrations. Comme autrefois. Même désertée par les enfants qui avaient grandi, puis par les parents prenant de l’âge et préférant, une habitation à un seul niveau.

Le four, qui était au  premier niveau, avait fermé depuis au moins une décennie déjà. Quand le Père, entendez un respectable patriarche, réalisa que la boulangerie semi industrielle n’était plus rentables Mais le four était aussi public, les gens amenaient leur pain sur des planches recouvertes d’un tissu. Du pain qui fleurait bon la levure. Le fournier reconnaissait tous les plateaux, des centaines. Il arrivait parfois que des erreurs se produisent mais tout finissait par s’arranger moyennant une ou deux galettes gratuites ou la prochaine cuisson offerte par la Maison. Beaucoup de boulangers travaillaient alors et l’activité était incessante. La clientèle domestique était tout aussi colorée et l’heure du repas de la mi-journée, quand le soleil est au zénith, l’activité y est plutôt bourdonnante.

Quand le four a arrêté de fumer avec lui s’est tu le foisonnement et ce bout de quartier perdit sa vie. Cette maison avait porté beaucoup d’événements majeurs de mon existence, mais aussi de toute la tribu qui y a gazouillé pendant deux bonnes décennies. Elle m’avait pris dans son antre, me protégeant dans sa chaleur, m’épargnant les misères de l’errance, la nuit.

J’y entrais et les maîtres des lieux me désignaient une place que je prenais parmi eux. Je me souviens. En face il y avait le bidonville, la terre rouge et la misère qui n’avait pas régressée d’un iota. C’était visible et enrageant. J’observais pour la énième fois les lieux. Un aïeul habillé comme dans un autre temps, une autre histoire, marchait le long d’un des murs qui encadraient grossièrement cette ouverture donnant sur la fameuse carrière. Il s’arrêta, souleva sa burne et se soulagea. Les habits, les enfants, la saleté ; la poussière qui s’élève et reste suspendue au dessus de cette carrière. Ce refuge pour paysans en rupture de terre. Comme on désherbe une friche. A la troisième génération, je pensais à Karl, contemporain de Charles dont le regard m’obsédait. La reproduction sociale, c’est terrible.

Seul le palmier, dressé avec ses cheveux de rasta, dominait la mêlée et sauvait sa peau.

Je me suis retiré dans ce patio au carrelage bleu délavé et aux murs blancs donnant sur le ciel.

Cela donnait une touche d’aquarelle prononcée au tout. Irréel mais pas si loin, car ici tout est suspendu, on pénètre dans la pesanteur. Le soleil accapare le temps et le ramollit. Coup de chance je n’avais pas de montre et la vieille maison refusait de me livrer le temps. J’étais perdu toute la journée et c’était délicieux. J’ai mainte fois tenté d’apprécier l’heure mais j’en fus incapable d’autant que j’arrivais d’un long voyage. Que j’avais perdu le sens de mes ancêtres, les Sauvages de cette terre.

J’avais dormi dans une vague toute la nuit. Mon lit était un matelas gonflable qui s’était quelque peu dégonflé. Non rien n’avait changé, le satellite et le portable s’y étaient mêlés.

Je suis resté plusieurs jours sans nouvelles de rien et sans téléphone. L’intensité des bruits avait chuté brutalement, loin des métropoles du Nord. Ici les mouches avaient encore le droit de cité, on pouvait les entendre voler dans les longs moment d’accalmie. La dernière journée de l’été, la température grimpa comme un lézard sur un mur, très haut, au-delà de 30°.

Plus tard dans la nuit, la voix des muezzins se répandit sur la ville qui commençait à s’assoupir.

Mon ami m’extirpa de la densité des villes. C’est là qu’il m’emmena dans la montagne, loin des turpitudes de l’humanité. Nous étions en altitude mais la montagne était plus haute encore. Accrochée aux nuages elle distillait son pouvoir magique vers la plaine et les hommes. De temps en temps on entendait le chuintement de pneus sur la route que silence faisait aussitôt taire. J’ai passé des heures à la regarder, à essayer de comprendre sa genèse, dans l’air envahi par l’odeur d’olives fraîchement pressées. C’est sûr elle représentait l’éternité, indifférente aux cycles ridicules des petits êtres qui l’ont foulée, enfin depuis qu’ils existent.. Des touffes de nuages à différentes altitudes l’accompagnaient vers le ciel. C’était un vieux massif qui en avait vu des glaciations et des cataclysmes. C’est ici que le destin m’avait mené pour méditer ce retour, entre ses mamelons pointés vers le ciel, sous un soleil de plomb.

En fin de course l’étalon vieillissait, son galop s’alourdissait, je vieillissais aussi. Je n’étais plus compétitif. L’artiste que j’étais n’avait jamais assimilé le côté mercantile des choses.

Je commençais à fatiguer sérieusement sans voir venir d’occupation pour mes vieux jours.

Dans ces errances  j’ai rencontré un ami qui m’a hébergé dans sa famille pendant qu’il était volage. Mal lui en prit je me suis retrouvé du jour au lendemain à la rue dans une ville où je venais de débarquer, sur ma route vers le nord.

La nuit, la cocaïne, l’alcool, l’ecstasy, je n’avais jamais fait de combinaisons aussi  explosives, mais mon corps en avait vu d’autres en plus de n’être qu’un visiteur. Le jour s’est levé avec un soleil aveuglant.

C’était la Catalogne, Barcelone, la ville de ce fou qui est mort sans terminer son œuvre. Je veux dire Antonio Gaudi pour lequel j’avais une admiration sans bornes. Le matin avait une autre couleur. J’ai dormi par bribes dans un bureau d’attente où j’ai passé une bonne partie de la journée. N’ayant pas enlevé mes chaussures depuis un bon moment, une désagréable odeur s’en échappa. Quelque chose qui rappelait la fermentation. J’haïssais ce genre de laisser aller mais en même temps je me suis dit que cela n’arrivait pas qu’aux autres.

Cela me rappelait ma lointaine adolescence et l’odeur qui me réveilla dans un squat  où j’avais sombré en ébriété. Mais même la tête dans la brume, l’odeur m’avait réveillé et j’en étais ressorti en pleine nuit pour marcher jusqu’à chez moi. Paris, Montmartre.

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