ART, EUTHANASIE DE L’AURA

Lamberto Tassinari

Que signifie inventer, et qui peut affirmer avoir inventé ceci et cela? De la sorte, s’entêter sur un droit de propriété, c’est de la véritable folie, et ne pas vouloir honnêtement se reconnaître comme des plagiaires, c’est un acte de présomptueuse inconscience.

 Goethe, Maximes et réflexions

Quand, en 2001, j’ai publié ce texte sous le titre « Art : euthanasie de l’aura à l’époque numérique » dans Utopia. De quelques utopies à l’aube du 3e millénaire aux Presses de l’Université Laval-Éditions Syllepse, j’étais obligé de lui donner la forme canonique de tout essai ou article imprimé. Mais ce n’était pas la forme que je désirais. Mon désir aurait été de le laisser ouvert, changeant. Ouvert à toute correction, changement, ajout, possible répétition ou contradiction. Seize ans plus tard ce désir enfin s’affirme.

J’ai retiré l’article qui se trouvait enseveli dans ce site depuis le 3 janvier 2014 et je l’ai libéré de toute contrainte, je l’ai rouvert, exposé aux aléas de mon plaisir de dire, le mien et celui de mes amis de ViceVersa, free for all !

 

De la matière

Tout est lié. Aurions-nous oublié que le battement d’ailes d’un papillon en Chine produit un ouragan dans les Antilles? Ou, peut-être, n’avons-nous jamais cru que cette image poétique illustrant la théorie du chaos possède valeur de vérité. Pourtant, nous avons tranquillement reçu l’idée de globalisation sans pour autant comprendre que l’économie globalisée est le dernier des phénomènes qui nous relient, manifestation galvaudée d’une liaison beaucoup plus profonde, cosmique, laquelle nous donne la certitude que nous sommes faits de la même étoffe que les étoiles.

Saurait-on jamais qu’il ya d’un homme à sa planète un rapport de gémellité ou de joute, s’il n’y avait sur son corps et parmi les rides de son visage, le signe qu’il est rival de Mars ou apparenté à Saturne? Il faut que les similitudes enfouies soient signalées à la surface des choses; il est besoin d’une marque visible des analogies invisibles. Michel Foucault [*]

Si accueillie et comprise cette vérité a des conséquences décisives autant sur notre façon d’interpréter le monde que d’y vivre. Il nous faut avouer que la matière n’est plus ce qu’elle était.

Concerning matter, we have been all wrong. What we have called matter is energy, whose vibration has been so lowered as to be perceptible to the senses. There is no matter. Albert Einstein

 Peu à peu, elle nous a révélé son esprit, le principe caché du monde physique, de la réalité qui s’est révélé de façon partielle tout au long de l’histoire humaine. De cet esprit, c’est-à-dire du fonctionnement secret de la matière, l’expérience sensorielle, la religion, la science et l’intuition nous ont permis de cueillir quelques manifestations. Mais depuis un siècle, nous avons commencé à porter un regard de plus en plus aigu à son intérieur. Maintenant, le meta de la métaphysique devrait avoir cessé de nous apparaître comme un au-delà, une transcendance, pour devenir une présence profonde, une immanence, un dedans, et la métaphysique finalement se montrer pour ce qu’elle est, la partie cachée du monde physique. Le monde certain et solide de Newton et du sens commun est devenu un bizarre et paradoxal mélange d’ondes et de particules, gouverné par les lois de la probabilité plutôt que par celles rigides de la causalité. Ainsi, nous pouvons voir les manifestations abstraites, invisibles et «intérieures» – la pensée, l’inconscient, le rêve, l’imagination – comme des infiltrations du monde quantique dans le quotidien des objets et des faits… L’art est l’immense espace d’activités et d’oeuvres créé par cette énergie interne, invisible de l’être humain. Plus que d’autres capacités l’art, sous toutes ses formes, constitue le portrait, la projection fascinante et mystérieuse de notre richesse et de notre puissance. Les artistes ont su, de tout temps, regarder au fond de l’être humain et des autres phénomènes de la nature. Les mots de William Blake «si les portes de la perception étaient toutes ouvertes les choses nous apparaîtraient telles qu’elles sont, c’est-à-dire dans leur infinité», et de Goethe «si nous étions capables de regarder la nature dans son ensemble, elle nous mènerait, sans aucun doute, jusqu’à la pensée», sont plus que jamais éclairants à l’époque numérique quand ces portes ont commencé à s’ouvrir et le regard porté sur la nature à y pénétrer quasiment jusqu’à la pensée. Karl Nierendorf, dans l’introduction au livre de photographies du botaniste allemand Karl Blossfeldt, écrit en 1928: «Tout comme la nature qui est l’incarnation d’un grand secret obscur, dans la monotonie du devenir et du disparaître, l’art est une deuxième création, pareillement insaisissable. Elle a germé dans l’intellect et dans le coeur de l’homme, du point de vue organique. C’est au désir de durée et d’éternité qu’elle doit la lumière du jour.». A propos de l’invention Goethe écrit dans ses Maximes et réflexions : «Que signifie inventer, et qui peut affirmer avoir inventé ceci et cela? De la sorte, s’entêter sur un droit de propriété, c’est de la véritable folie, et ne pas vouloir honnêtement se reconnaître comme des plagiaires, c’est un acte de présomptueuse inconscience.» Kafka, quant à lui, en réfléchissant sur la création, observe dans son Journal le 25 février 1918:

« Les inventions nous devancent comme la côte n’est sans cesse à la rencontre du vapeur sans cesse secoué par sa machine. Les inventions produisent tout ce qui peut être produit. On a tort à dire par exemple: l’aéroplane ne vole pas comme l’oiseau, ou bien, jamais nous ne serons en état de créer un oiseau vivant. Certes non, mais l’erreur réside dans l’objection (…) L’oiseau ne peut pas être créé par un acte originel, car il est déjà créé, il est sans cesse recréé en vertu du premier acte de la création et il est impossible d’entrer de force dans cette série (…) Mais – et c’est cela qui importe – la méthode et les tendances de la création n’ont pas besoin d’être différentes pour l’oiseau et l’aéroplane, et l’explication des primitifs qui confondent un coup de fusil et le tonnerre peut contenir une part restreinte de vérité».1 Les formes inventées par les êtres humains ont un lien profond avec les formes purement naturelles. L’artiste crée en trouvant, en «plagiant» , en jetant son filet dans le magma de ce qui est pour en tirer une oeuvre, grande ou petite, représentation fictive d’un des infinis mondes possibles. Aujourd’hui, cette vérité, que n’est plus seulement l’artiste ou le scientifique visionnaire à être capable de voir, est encore plus évidente. Tout le monde commence à se sentir libre et capable de regarder au fond de la matière et de découvrir aussi sa propre capacité à «composer» de l’art.

En ce sens la révolution informatique aura des effets qu’iront bien au-delà de la technologie. À la fin des années 1920 Paul Valéry avait préconisé avec une extraordinaire lucidité ce bouleversement révolutionnaire: « Il y a dans tous les arts une partie physique qui ne peut plus être regardée ni traitée comme naguère, qui ne peut pas être soustraite aux entreprises de la connaissance et de la puissance modernes. Ni la matière, ni l’espace, ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis toujours. Il faut s’attendre que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par là sur l’invention elle‑même, aillent peut‑être jusqu’à modifier merveilleusement la notion même de l’art.».2 En procédant de ce constat de Valéry et en particulier des mots que j’ai souligné, je mettrai en relief le rapport essentiel existant entre esthétique et politique. Repenser d’une façon radicale la signification de l’art me semble être l’une des rares chances que nous avons de reprendre la route vers la cité, vers le politique à la suite de la faillite des disciplines sociologiques traditionnelles. Si la notion de l’art et l’invention elle-même peuvent être merveilleusement modifiées, cela signifie que cette possibilité a toujours existé en puissance, sous forme de tendance, d’utopie.

11 février 2017

« Bioéthique, charité médiatique, actions humanitaires, sauvegarde de l’environnement, moralisation des affaires, de la politique et des médias, débats autour de l’avortement et du harcèlement sexuel, croisades contre la drogue et le tabac : partout la revitalisation des «valeurs» et l’esprit de responsabilité sont brandis comme l’impératif de l’époque. Pour autant, il n’y a aucun « retour de la morale ». L’âge du devoir s’est éclipsé au bénéfice d’une culture qui diffusent les normes du bien-être et métamorphose l’action morale en show récréatif » Gilles Lipovetsky, Le crépuscule du devoir, 1992.

Au début de l’an 2000, le Who’s Who britannique nous apprenait que cinquante des cent personnalités qui ont marqué le siècle sont des artistes. L’art serait donc pour les gens quelque chose qui change le monde! C’est une donnée étonnante qui nous oblige à réfléchir et à nous interroger sur la schizophrénie de notre civilisation.

En effet, le vingtième siècle a été le siècle du triomphe incontesté et planétaire du facteur économique qui a dominé progressivement tous les aspects de la vie sociale, presque partout dans le monde. Deux guerres mondiales, plusieurs génocides, la destruction avancée de l’environnement, la transformation des pratiques alimentaires par des douteuses technologies, la pollution culturelle la plus farouche par l’industrie du spectacle et de l’information, enfin, la réification de tout aspect de la vie. Si le siècle dernier a été vraiment marqué par les artistes comme on le prétend et rien n’a changé dans les seize ans du nouveau siècle, alors il faut en conclure qu’il y a quelque chose qui cloche dans la manière de faire, de comprendre et d’utiliser l’art. Non seulement l’art contemporain mais celui, moderne, né avec la Renaissance, notre art, issu des révolutions mercantile, esthétique, scientifique, bourgeoise, industrielle et numérique qui se sont succédées du 15e jusqu’au 21e siècle.

De l’art

Aujourd’hui, les problèmes de l’art révèlent un malaise profond qui va au-delà des polémiques entre historiens, critiques et artistes. La distance aussi entre l’art chargé d’aura, et la majorité des gens exige une révolution esthétique dont nous voyons depuis longtemps les prémisses mais que notre temps est encore incapable d’achever.

Napoli barocca

L’art du vingtième siècle n’a pas réussi à transformer la société, même si les technologies de production et de diffusion de l’art ont provoqué des changements profonds, quantitatifs et qualitatifs. Tout l’art est en cause, pas simplement l’art visuel contemporain, le plus exposé et scandaleux des arts, car il révèle mieux le caractère commun et facile de l’expression artistique. C’est la signification même de l’art, sous toutes ses formes et dans tous les temps, qu’il faut redéfinir. Tout d’abord, qu’est-ce que l’art? On pourrait répondre avec Goethe que «l’art c’est l’art», évitant ainsi tout risque de banalité. Pourtant ce n’est pas autant sa définition que son sens et surtout son rôle qui font problème. L’art, c’est la capacité de regarder et de donner une forme à des idées, des images, des sons, selon des critères spontanés et appris. Capacité commune à tout être humain, comme celle de parler, de courir ou de se reproduire. Au-delà de la distinction de nature anthropologique et culturelle existant entre l’art préhellénique, magique ou primitif et l’art post-hellénique de plus en plus esthétisant, dans les arts de tout temps et lieux – autant dans les peintures d’Altamira, dans les statues grecques et les dialogues de Platon, dans la Gioconde de Léonard, dans l’ Olympia de Manet, dans le Décameron de Boccace, dans l’Ulysse de James Joyce que dans la Croix, 1950 de Joseph Beuys on retrouve la même capacité de connaître, de saisir le langage de l’univers. C’est toujours nous, qui, par notre regard parlant , réussissons plus ou moins à entrevoir le pli caché dans les choses de la vie, à en deviner a poco a poco le secret, la vérité cachée en elles que nous essayons de révéler, depuis que nous sommes communauté parlante, par des formes, des signes. A un certain moment de l’Antiquité, cette habileté a été appelé Tekne à Athènes, ars à Rome et, pendant la Renaissance, art, qui était synonyme de science. Capacité de comprendre le monde des phénomènes, la nature des choses et, par conséquent, technique, habileté dans la construction d’objets, machines, fabriques, oeuvres en accord avec la nature et ses lois. Art signifiait aussi d’abord la reconnaissance de l’humanité dans la Nature, dans ce qui existe hors de soi. Par la suite, à l’époque moderne, surtout après sa séparation de la science et de la technique destinées à asservir la nature, l’art est devenu communication privilégiée de la part de l’artiste, du Génie, de la découverte de formes et de valeurs, il est devenu la sphère esthétique gérée et administrée selon les principes de la société capitaliste naissante. L’art du vingtième siècle a fini pour coïncider avec «ce qui est artistique», avec les produits, avec l’univers des artistes, des historiens de l’art, des critiques, des marchands, des entrepreneurs.

 De la marchandise

Avec une rapidité extraordinaire se sont élargies, à partir des avant-gardes du début du XXème siècle, les frontières de ce qui est considéré artistique. Quand on a consenti d’appeler art toute oeuvre réalisée sans les habiletés traditionnelles, sans la maîtrise des artistes du passé, les portes de l’art se sont entrouvertes. Les avant-gardes historiques d’abord ont passé puis, dans l’espace de quelques décennies, avec le Pop Art et les autres innombrables mouvements, tout est devenu art: le corps, la terre, tout ce que l’Artiste peut toucher.

 

Cela a été le moment crucial de la crise de l’art moderne, car les frontières de l’art ont été justement poussées à l’infini mais sans que cela n’amène à une nécessaire, logique et officielle démocratisation de l’art. La révolte a été vite contenue, maîtrisée et récupérée d’une façon complexe par le système. Les langages, les idées, les formes, les médias, promus par les vagues avant-gardistes dans tous les champs artistiques, des surréalistes aux situationnistes à Fluxus jusqu’aux années soixante-dix, ont été acceptés.

Voici le point encore en 2017:

Au lieu de subvertir le réel, cet art a eu libre accès aux galeries, aux musées, aux maisons d’édition etc., et il a été investi de l’aura par l’establishment critique, par les médiocrates et totalement récupéré comme marchandise de luxe. Une véritable contre-révolution qui a amené, en même temps, à la coupure définitive des élites artistiques avec 90 pour cent de la société. Pris dans le tourbillon du triomphe capitaliste, l’art vit, depuis, entre la subversion et la subvention. Soudainement tous les grands phénomènes de la modernité que la civilisation capitaliste a suscités et qui lui ont fait cortège à travers sa crise sans fin, se présentent aujourd’hui sous une lumière nouvelle. L’art est finalement en train de recevoir le traitement qu’il mérite: il est négligé, à l’avantage d’autres activités plus utiles au public. La culture marchande représente désormais, pour l’humanité du Nord de la planète, la nature dominante et la démocratie s’avère plus que jamais un ballet pénible de corporations, de lobbies, non pas un espace de communication et de partage.

Et pourtant, en même temps, les limites de ce système en tant que créateur de liberté, de démocratie et de beau commencent à se révéler aux yeux des gens.

Le rôle d’internet, malgré ses ambiguïtés, a été essentiel dans cette révélation mais les médias sociaux ne suffiront pas à donner forme à une véritable vie démocratique.

Le cas de l’art, comme celui d’autres activités civiles essentielles, montre en fait avec une clarté grandissante les contradictions pénibles surgissant entre les intérêts du capital et ceux de la société. C’est dans l’art lui même, dans sa puissance subversive, laquelle demeure intacte, dans le fait qu’il est la négation subtile mais obstinée de la valeur d’échange, de la valeur marchande du temps et de la vie, que se trouvent les raisons et les énergies pour le refondre. La crise actuelle nous apprend quelque chose de nouveau sur un phénomène très ancien: que l’art est, sinon hostile, à tout le moins profondément étranger à l’esprit du capitalisme. Si la modernité naissante a soustrait les arts de la sphère religieuse en les employant progressivement comme outil d’humanisation et de laïcisation, il a fallu par la suite à la société capitaliste presque trois siècles pour les transformer en marchandise.

Mais l’art ne meurt pas. Les têtes imaginatives non seulement existent mais elles sont plus nombreuses qu’auparavant, malgré que le marché aplatisse et uniformise les talents qui ne coïncident pas avec ce qu’on voit célébré en peinture, musique, cinéma, écriture, etc. Ce qui doit être profondément transformé, ce sont les critères de l’interprétation et de l’emploi de l’art.

Dans la société marchande et de consommation, tout objet marchandé, toute marchandise est un produit soigneusement “fini”,  prêt à être consommé. Ce caractère de “disponibilité” vaut pour tout produit artistique: on n’achète pas un tableau mi-fait, ni un roman tronqué, dont l’action n’est pas conclue, suspendue, avec l’intrigue figé dans les limbes. Un “grand” romancier qui donnerait au public ses romans sous forme de brouillon ou un  peintre renommé qui, cassant les lois du marché, donnerait, dans la rue, ses peintures aux passants, seraient perçus comme des véritables terroristes, des fous, en réalité des destructeurs d’aura!

Aujourd’hui, au moment même de la plus grande confusion et d’une crise généralisée, il est possible et nécessaire d’affirmer que la créativité artistique et ses produits (l’art) ne doivent plus être perçus comme exception individuelle mais plutôt comme normalité de la vie humaine commune.

Le polymathe Giancarlo Calciolari a écrit: L’affanno è indice delle cose prese nella durata e non nella parola. Quando la parola s’instaura e ciascuno entra nelle antiche corti a discorrere con i classici allora per quattro ore anche Machiavelli sdimentica ogni affanno. E non teme la morte. E non prova vergogna dinanzi ai giganti della cultura, dell’arte e della scienza. L’affanno è proprio della reminiscenza, del ricordo. La veglia memorante di ogni affanno. Come cessa ogni affanno? Entrando nelle antiche corti. Questione di amore, di transfert, di metafora, che non è mai paterna.

Euthanasie de l’aura

Il ne faut pas annoncer une énième, insignifiante «mort de l’art» mais plutôt ce que j’appelle l’euthanasie de son aura. L’art n’est pas mort, il est enseveli sous d’épaisses couches de mensonge et de misère, mystifié par l’Histoire, étouffé par son aura. Des élites très restreintes fréquentent ou pratiquent les arts. Si c’est vrai que l’État et le secteur privé recherchent le plus grand nombre par leur implication dans les arts spectaculaires, ils font aussi leur possible pour maintenir en vie l’aura de l’art et pour récupérer toute tentative de fuite subversive. Premièrement, parce que le maintien de l’aura artistique est essentiel pour le discours dominant comme réaffirmation du principe de hiérarchie. S’il existe des génies, des grands artistes et des gens communs, des oeuvres à 40 millions, à 4 millions et à cent dollars, alors l’ordre socio-économique et toute sorte de hiérarchies sont renforcés. En second lieu, parce que l’aura est essentielle comme fondement et garantie de la valeur d’échange de l’art. En ces conditions, comment oser en proposer le sacrifice? Pour la majorité des artistes et des amateurs d’art, l’art est un credo (ainsi que leur intérêt) , leur ultime espace spirituel comme le dit Régis Debray en nous rappelant que l’art est la dernière religion laïque et que les musées se sont remplis au fur et à mesure que les églises se vidaient.3 Il est toutefois incontestable que les technologies de production et de diffusion de l’art ont provoqué et continuent de provoquer des changements profonds dans la façon de faire, de comprendre et de vivre l’art. Aujourd’hui, ce déclin de l’aura que Walter Benjamin voyait venir avec regret et angoisse dans les années 1930, il faut l’accueillir comme une potentielle libération! La vulgarisation même nous montre que l’art appartient à tous et que chacun, à différents niveaux, est capable d’en goûter et d’en faire. Toutefois, cette démocratisation par le marché qui a fait de l’art une marchandise sur un piédestal n’est pas la bonne. Comme le dit si finement Guy Debord: «L’économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l’économie4.»  

KATE SOPER’S PHILOSOPHY-OPERA

“Ipsa Dixit” is a tour de force in which the ideas of Aristotle, Wittgenstein, Lydia Davis, and others assume sound and form.

This article in The New Yorker (February, 27, 2017) by Alex Ross  begins with a definition of art that suites my vision:

There is a good argument to be made for retiring the words “genius” and “masterpiece” from critical discourse. They are artifacts of the Romantic religion of art, implying a superior race of demigods who loom above ordinary life. Such terms are rooted in the cult of the male artist—the dishevelled Beethovenian loner who conquers an indifferent world. Above all, these words place an impossible burden on contemporary artists, whose creations are so often found wanting when compared with the masterpieces of the past—not because the talent pool has somehow evaporated but because the best of the present diverges from the past. In a decentered global culture, a few great men can no longer dominate the conversation.

Nonetheless, in the face of a work as comprehensively astounding as Kate Soper’s “Ipsa Dixit,” which the Wet Ink ensemble recently presented at Dixon Place, on the Lower East Side, the old buzzwords come to mind.

L’art selon les artistes mêmes

Il y a eu des artistes qui ont vécu et pensé autrement, qui ont souhaité un art «invisible» et panique6 pour contraster l’individualisme extrême: le «fanatisme de la différence» , comme on l’a défini, qui depuis la Renaissance a créé un système hiérarchique de valeurs esthétiques, parallèle et complémentaire du système social et économique.

Yet nature is made better by no mean/
But nature makes that mean. So over that art
Which you say adds to nature is an art
That nature makes[**]

John Florio, alias Shakespeare, has a vision of art dissonant from the main stream in the short English renaissance. A vision even more distant from the emphatic and exceptionalist aesthetics vision of the late Italian Renaissance.

De cet art qui semble appartenir à un passé lointain ou à un futur vague, existent des traces puissantes chez quelques artistes contemporains. L’oeuvre et la vie de Joseph Beuys contiennent les germes d’une nouvelle façon de faire et de vivre l’art. Beuys a tout fait pour détruire l’aura, pour lier l’art à la vie, pour apprendre à tous à regarder la substance des choses. Hélas! il n’a pas été pris à la lettre. Les théoriciens, les académiciens, les ineffables critiques des grandes revues d’art, les conservateurs (vérité des noms…) de musée l’ont embaumé comme Grand Artiste, Maestro, Génie soutenant que la mythologie individuelle sert de base à l’élargissement de la connaissance universelle.

 

Ses élèves aussi, ses admirateurs imprégnés de fascination pour l’aura ne l’ont pas pris à la lettre. Dans une civilisation si profondément hiérarchisée et conservatrice, un appel à la liberté est toujours suspect. Comme ça, sa vie et son oeuvre n’ont pas fait de brèche dans la société, elles ne nous ont pas aidé à retrouver le sens , comme il aurait voulu. Son tout le monde est artiste n’était pas le slogan d’un fou où d’un provocateur, mais la pure vérité. Une vérité incommode toutefois, non seulement pour les barons du milieu international de l’art, mais pour les artistes inconnus aussi, peu disposés à liquider l’aura et inflationner leur art. Enfin, la vie et l’oeuvre de Beuys ont été transformées en oeuvre d’art encadrée et figée. Le conformisme, la médiocrité ambiante et surtout l’alliance du savoir et du pouvoir, bien servie par les rouages puissants de l’industrie culturelle et des médias, ont gagné sur l’art. À côté du peintre Joseph Beuys, le musicien Glenn Gould, un autre outsider porteur d’une vision de l’art qui ne convient pas au système. Que les artistes opèrent en dehors de la scène, qu’ils regagnent la nuit: c’est son invitation, dont l’esthétique ne pouvait que déplaire aux professionnels du monde artistique, tellement elle était éloignée de l’«esprit du temps». Gould a soutenu la nécessité que l’artiste abandonne son professionnalisme marchand et qu’il travaille dans la solitude. Les «exigences supposées de marché (…) – a-t-il écrit – disparaîtront simplement dès lors qu’un nombre suffisant d’artistes y seront suffisamment indifférents7». Nous devons reprendre et développer leurs idées, si nous voulons radicalement transformer la signification et l’emploi de l’art, au moment où un nombre grandissant de personnes montent sur scène. Ce phénomène nous donne l’impression qu’il n’y a plus de barrières entre art et vie: mais ce n’est pas encore la bonne métamorphose…

…”tutto il mondo imita, raccoglie, compila, disserta sopra le cose trovate da altri, o antichi o stranieri. La creazione è finita

scrive Giacomo Leopardi nel Discorso sopra lo stato presente dei costumi degl’Italiani del 1824. Credo che uomini e donne quando sono artisti siano in realtà dei veicoli, dei mezzi : ossia che attraverso di loro si esprima l’arte. Se scrivono, è la lingua che si scrive, se dipingono o scolpiscono, sono le forme e i colori, se compongono o suonano musica, sono i suoni e così via. Ci sono artisti che amo, che apprezzo grandemente ma nessun idolo. La persona – anche nei più grandi – è sempre inferiore all’ arte. Ogni espressione artistica è certamente « personale » nel senso che la vita della persona conta, e una vita non vale certo un’altra ma il prodotto è altra cosa dal produttore, l’arte che uno fa, se è tale, va al di là dell’autore, lo supera. È per questo che spesso l’autore resta estraneo a ciò che ha prodotto, non sa e non può dire di più, esprimere di più di quello che la sua arte già dice da sola. Solo alcuni artisti sembrano a volte coincidere perfettamente con quello che fanno, gestire spigliatamente la loro arte. In realtà credo che fingano, costretti dall’industria culturale. Sono attori, illudono il pubblico dei curiosi, degli adoratori, dei clienti. Sembra un paradosso che un gran numero di artisti – pittori, scrittori, musicisti, etc. – che il senso comune giudica (se e quando li considera) diversi, spostati, persone insomma che procedono al margine e controcorrente rispetto al flusso del mondo, facciano, producano o come più spesso si dice, creino cose, oggetti che poi il mondo ricerca, a cui finisce per dar valore (monetario). Cose e oggetti «inutili » che tuttavia il mondo, dominato dalla logica dell’utile, decide di far suoi, trasformandoli in oggetti d’uso, in merce.

Un art panique pour la cité

Proposer Beuys et Gould, icônes vénérées par une élite internationale, comme exemple d’une vision anti-romantique du génie et dans une perspective égalitaire amenant à l’euthanasie de l’aura peut sembler un paradoxe. Mais ce ne l’est pas, car le culte qu’on consacre à ces deux grands artistes-éducateurs trouve ses raisons dans la recherche passionnée du renouvellement esthétique et éthique dans lequel Beuys et Gould se sont également engagés. Leurs intuitions et leurs utopies nous servent, nous permettant d’entrevoir la possibilité d’un art vécu non pas comme produit-proprieté des artistes, marchands, industriels, historiens, critiques, fidèles, mais comme capacité commune de regarder et de faire, comme connaissance. Capacité et, certainement, aussi oeuvres, sans lesquelles l’art reste désincarné: en effet, toutes les oeuvres d’art de tout temps et lieu, une fois soustraites à l’interprétation mythologique-marchande, constituent l’art. Partir de Beuys et Gould pour saisir l’harmonie profonde entre nature et technologie. Pour réussir à renverser la norme qui veut que l’interrogation posée par l’art, son contenu de vérité ne doivent pas s’appliquer à la sphère politique, à la vie de la cité, mais doivent rester accrochés aux murs des musées, bellement exposés dans des espaces publics, dans des salles de théâtre et de concert, sur les écrans et dans nos livres. Afin qu’on continue d’ adorer l’art et ses sacerdoces. Afin qu’on oublie que notre vie est mutilée par le même pouvoir qui nous accorde des prix. Il n’y a aucun doute: une telle métamorphose esthétique coïncide avec une radicale transformation éthique, sociale et économique. Ce qui explique notre lenteur et les obstacles que nous rencontrons à radicalement transformer «l’industrie du Beau» dans une perspective égalitaire, humaine et artistique. Mais nous n’avons pas le choix. Jean-Jacques Rousseau, qui a cueilli précocement «l’agonie de la fraternité humaine» essentiellement liée au monde de la représentation, nous signale une piste et nous propose une thérapie politique. Dans la Lettre à d’Alembert de 1758, en essayant d’imaginer la nature des spectacles à offrir aux gens, Rousseau écrit, en grand visionnaire: « Mais quels seront enfin les objets de ces spectacles? Qu’y montrera-t-on? Rien, si l’on veut. Avec la liberté, partout où règne l’affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore: donnez les spectateurs en spectacle; rendez-les acteurs eux-mêmes; faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que tous soient mieux unis.» La révolution numérique, malgré ses risques et ses ambiguïtés, nous offre «la place» dont parle Rousseau, élargie à des dimensions planétaires. Au début à peine de l’ère de l’immatériel, malgré l’affreuse domination du néolibéralisme, la vie (la nature) et l’art ont recommencé à se mêler. Il faut poursuivre l’utopie. La seule façon de sauver l’art est de le dévaluer, d’abattre son marché. Art du passé ainsi que du présent. Ce qui veut dire cesser l’adoration fétichiste qui se transforme inévitablement en pouvoir et en mensonge, changer le langage et les mentalités, transformer radicalement la critique et l’histoire des produits d’art, désarticuler les profondes et complexes connections entre art et machine spectaculaire en abattant, par une sorte d’euthanasie, l’art de son piédestal. Alors, peut-être, cette transformation en provoquera d’autres sur les plans civil et politique, et la pratique artistique finira un jour par ressembler à ce qu’elle était dans les civilisations anciennes: un jeu thérapeutique aux profondes implications sociales et politiques au sens profond du mot. Parfois sublime et divin, toujours gratuit. Alors, en cette future Antiquité, tous les artistes seront libres de faire circuler leurs oeuvres sur toute sorte de support, dans et hors des musées, des galeries, des maisons d’édition, des salles de théâtre et de cinéma.

Mais quand assistera-t-on à une si extraordinaire métamorphose? Je parie que ce sera le jour où les océans seront propres, tous les enfants nourris, les hôpitaux et les écoles gratuits et le travail ne sera plus le travail, mais une activité libre et libératrice, un plaisir (Cossery-Samonà)…………..           

(ce texte reste ouvert)                             

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[*] Les mots et les choses, 1966, Gallimard, p.41

1 Ces deux citations, dans Percorsi dell’invenzione (1993) de Maria Corti, historienne de la langue italienne et écrivain, qui procède à un intéressant et érudit compte-rendu de l’invention dans la culture occidentale.

2 Paul Valéry, La conquête de l’ubiquité, Pièces sur l’art,1929.

 3 Régis Debray, Vie et mort de l’image,1992.

4 Guy Débord, La société du spectacle,1967.

6 J’emploie ce terme dans l’acception d’”incontrolable et de caractère souvent collectif” (Larousse) en le référant à l’art plutôt qu’à la terreur.

[**] The Winter’s Tale, 4.4. 88-92

7 Glenn Gould, Ecrits I, Réunis, traduits et présentés par Bruno Monsaingeon.1983.

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